‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 16 sur 82 · I. iioM.Mi: i;t i.cs-rviîi · texte numérisé non relu

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abominaliuii n'est qu'une simple constatation liistorique, et cette scène navrante d'hôpital est la traduction, par le crayon indigné d'un maître, de l'ordonnance prise par M. (îisquet, à la suite des journées d'avril.

Nous passons quelques pages, assez saisissantes; par exemple: un curieux portrait de Lepeintre jeune, dans le rôle de Tragala (li interdit à cause d'une ressemblance non fortuite avec le roi ; un noir voyage du roi à travers des << populations empressées >: sur un chemin semé de cadavres. Il vaut mieux décrire le pendant de l'épisode de M. Gisquet. '< Cehd-là, dit la légende, on peut le mettre eti liberté : il liest plus danfjereux . » La scène ne se passe plus à l'hôpital, mais dans une prison. Le malheureux, étendu sur un grabat, le bras retombant inerte, la face émaciée, une expression de souffrance encore répandue sur son visage, n'est plus à craindre en effet. Le juge qui reçoit du roi l'ordre si ironiquement concis a une figure ronde et un sourire béat ; il est revêtu de la robe et coiffé de la toque, et son sourire de courtisan fait un douloureux contraste avec ce mort qui gît à terre. Que dire des qualités de dessin mises en œuvre pour rendre cette idée ? On ne saurait déjà imaginer plus fort que l'entente des raccourcis et du clair-obscur dont fait preuve la présente lithographie. Ces deux facteurs de l'énergie en art sont maniés avec une aisance et une sûreté que nous n'avons pas encore constatées à un si liant degré. Les portraits des pairs nous avaient révélé un grand observateur et présenté isolément les personnages d'un vaste drame. Voici que nous sommes en présence d'un grand

Cl) Dans utio pièce intitulée Vimjt ans plus tard.

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metteur en scène, et que le drame va se dérouler. Cela s'élève, s'élève. Une autre page, inoubliable, a paru déjà : Les massacres de la rue Transnonain^ complément et synthèse de toutes ces scènes de désolation. Mais celle-là, il nous la faut garder pour la fin et lui réserver une place à part: dans cette galerie, elle doit occuper, avec deux ou trois autres morceaux de son importance, une salle spéciale. Peu à peu un talent grandissant, une opposition de plus en plus vigoureuse et des tableaux de plus en plus poignants nous y achemineront.

Une pure merveille de dessin, bien que simple actualité, ce sont ces deux Rentiers ruinés par l'Espagne. Deux bonshommes, l'un gras et l'autre maigre, mais tous deux au même point quant à la bourse, se regardent, probablement sans se voir, d'un air navré. C'est dessiné avec une touche large, hbre et sûre, comme en se jouant, mais avec une précision merveilleuse. Cela pourrait être considéré comme une belle introduction au chapitre célèbre que l'artiste doit consacrer plus lard aux faiseurs et à leurs victimes.

Continuons à suivre le courant des actualités; il est sans intérêt, en étudiant le recueil de la Caricature, d'adopter une méthode ; cela pourra se faire plus tard quand nous serons en présence d'une œuvre plus toulfue et procédant de pensées plus variées : ici nous n'avons à suivre qu'une seule et obstinée pensée, la haine d'un régime, prenant chaque fois une forme nouvelle, mais toujours la même quant au fond.

Ces deux vénérables et ventripotents vieillards qui se donnent une poignée de main pleine de componction ne sont autres que M. Etienne et l'image fictive du Constilufione/, avec son casque à

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mèche à visière. C'est encore une manière de faire la guerre au régime que de ridiculiser ceux qui le détendent. Les bons vieillards sont scandalisés : ils se sont arrêtés devant la Ijoutique d'AuJjert, avec sa collection innombrable de poires lithographiées. Qu'ils ne s'émeuvent pas pour si peu : la terrible boutique va leur en faire passer d'autres sous les yeux dès la semaine prochaine.

Ils verront })ar exemple Un magot de \A\iivQ à ti'te branlante qui ressemble singulièrement à leur monarque; ou bien encore Les honneurs du Panthéon accordés à leurs excellents ministres. Il est vrai que ce sont simplement les honneurs d'une pendaison variée devant le fronton qu'a dédié « la patrie reconnaissante » à ses « grands hommes ». M. d'Argout, cela va de soi, est pendu par le nez ; le maréchal Soult est retenu par le cou au cadre d'un Murillo, et ainsi de suite ; seul, le petit Thiers ne se laisse pas faire si facilement et se cramponne à la corde comme lui beau diable, avec sa grimace narquoise et ses yeux pétillants. La comédie ministérielle offre sans cesse des épisodes boulions. Au lendemain d'une crise qui s'était dénouée à la satisfaction générale, Daumier nous montre le roi et ses tîdèles auxiliaires se réconciliant, s'embrassant avec effusion et se chipant l'éciproqucmenl, à la faveur de ces étreintes, leurs montres, leurs mouchoirs, leurs ])ortefeuilles ; l'etTet est d'un haut comique.

Les ministres ou aspirants ministres n'en sont pas toujours (piilics à si hou compte; nous voyons, en effet, une spirituelle parodii! de la célèbre composition d'il. Vernet : Petits! Petits] Louis-IMiilippe, déguisé non pas en hussard, mais bien en Hobert Macairc, décapite tour à tour d'imprudents dindons attirés par de bonnes paroles, cl ipirlcpic graine de |)ort('f(Miilles.

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Ce qui a toujours caractérisé Daumier dans ses campagnes politiques, c'est racharneraent dans la haine et dans l'espérance. 11 est de ceux qui ne désarment jamais devant un régime parce qu'ils ne perdent jamais de vue l'avènement possible, prochain, de leurs idées les plus chères. C'est ainsi que, tout en combattant par le crayon tous les hommes du jour, Mortier, Thiers, Bugeaud (un superbe portrait moitié soldat, moitié geôlier), Sébastiani, Talleyrand; en tournant en dérision la première blessure d'un prince du sangll); en représentant, d'après Téniers, la Tenlution de saint Philippe, à cette différence près que le saint de la légende a, pour la ressemblance, passé procuration à son compagnon, enfin, en ne cessant de batailler, et parfois de la façon la plus acerbe, dans une série de compositions qu'il serait trop long de détailler, il caresse d'un crayon amoureux la figure de la Liberté, et exalte ceux qui donnent pour elle leur force et leur vie. El pourtant, elle ntarcliel pense dans son cachot un homme jeune, à la physionomie énergique et franche, qui, les fers aux mains et aux })ieds, contemple dans l'air une lumineuse image de femme coiffée du bonnet phrygien. Eu face de ce prisonnier s'est campé un procureur en robe, qui le regarde avec une expression indétinissable, étrange, d'ironie et de cruauté. Mais, à quoi bon cette moquerie, juge? Tu as l'œil baissé vers le sol, il a le regard perdu dans son rêve qui troue la muraille. Tu ne peux pas le comprendre, car ce qu'il voit se passe au-dessus de ta lète ; tu ne peux pas l'intimider et l'effrayer, car il ne te voit même pas.

Un jour le feu prend à la prison de Saint-Michel ; pas un des

(I) Le prince, blessé, non pas au visage, est l'objet îles soins empressés de deux médecins courtisans. Charge à la plume.

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détenus politiques ne songe à profiter du désarroi pour s'évader ; au contraire ils ne s'occupent que d'aider à éteindre l'incendie : « Très bien ! leur dit le bon homme de roi, bourgeoisement revcMu de son ample redingote, son parapluie sous le bras, vous vous êtes parfaitement conduits; F on va vous diriger sur Beaxdieu^ sur Poissy, sur Bicêtre. Je suis content de vous. » VA les prisonniers, enchaînés, debout sur les ruines de leur prison incendiée, regardent avec un hautain dédain ce prince aussi avare de clémence que d'argent.

Tout cela est d'une vigueur et d'une concision que la plume ne saurait rendre. Presque fous les dessins publiés dans le courant de 1834, et que nous ne détaillons pas, pour ne pas nous réduire au rôle de catalogue, se distinguent par quelque trait saisissant, par quelque beau et puissant raccourci, par quelque noble attitude. En général, l'exécution devient plus rapide, plus aisée ; le caractère sculptural s'efface peu à peu, pour faire place à plus de souplesse et à plus de mouvement. C'est une étonnante facilité en apparence, mais en réalité le fruit d'un patient et acharné travail, ce sont des hardiesses que peut seul se permettre l'esprit sur de lui, qui sait ce qu'il veut et où il va. Ainsi, bien souvent, pour mieux accentuer une ligure, le crayon ne cherche plus à revêtir les parties saillantes d'une enveloppe molle et nuancée; il les indi(pie simpl(>ment d'un Irait lin el coupant comme une taille de burin. Ce mélange d'une sorte de li'avail d'estompé et des lignes précises qui le relèvent et définissent le caractère ou le contour, ira plus lard en se généralisant et donnera aux dessins de Dauniicr leur allure propre. Nous sommes en ce moment sur la limile; mais les quehpies chefs-d'o'uvre qu'il nous reste à

lONOliK DAIMIEH.

analyser pour en finir avec la Caricature appartiennent à peu près tous à la première manière.

Notons en passant vers k mois d'avril 1835 quelques caricatures en collaboration avec Grandville. Elles sont assez médiocres; évidemment ces deux talents ne pouvaient aller ensemble, et on s'explique difficilement une fusion de l'esprit pointu de l'un avec la large et abondante verve de l'autre. C'est une bizarre idée que celte collaboration passagère, et nous ne pouvons guère l'expliquer que par certaines circonstances du métier de journaliste qui produisent parfois de ces rapprocbements.

Revoici Daumier tout entier, plus grand que jamais. C'est dans le numéro du 14 mai 183o que paraît cette magnifique satire : Vous avez la parole, expliquez-vous, vous êtes libre! Ce sont, dans une salle de tribunal, des juges qui rendent la justice. Le président adresse à un accusé, d'un air patelin et moqueur, cette exbortalion; pour un peu il serait surpris de ne pas recevoir, avec une réponse, des remerciements. L'accusé fait des efforts surhumains pour parler, en effet; les veines de son cou se gonflent, ses yeux sortent de l'orbite, une expression de désespoir et d'indignation se devine malgré la violence du geste et le désordre de la lutte. Quant à la bouche, si elle ne peut proférer aucun son, c'est que des juges la tiennent comprimée par un épais bâillon. Ils se mettent à trois, à quatre pour celle besogne; d'autres encore s'accrochent à ses jambes, lui tirent les bras en arrière; tous sourient d'un mauvais et cruel sourire; ces bourreaux à faces déjuges rasées et correctes respirent les passions viles et cette force insolente, ce caractère inquiétant de brutalité contenue de la violence légale. Dans le fond, d'autres juges, en cheveux blancs, retroussent

RUE TRANS:>i

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HiL 1834.

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les manches de leur robe, pour que leurs bras décliarués puissent mieux soulever et faire retomber les haches sur les billots. Mans son exagération haineuse, cette page est saisissante. Le rire seul des juges vous glace. Élargissez les bornes étroites d'une date, d'une époque, étende/ cette satire, non point au régime de répression timorée de la monarchie constitutionnelle, mais à tous les régimes de tyrannie et de despotisme, et vous avez une des plus belles protestations que pourra jamais souhaiter l'honnèleté indignée d'être réduite au silence. Ici même, le dessin muet l'emporte peut-être sur l'apostrophe sonore à la tribune, sur l'article de journal, éloquent et audacieux ; car, en quelques traits et d'un seul coup d'œil, il généralise l'idée d'oppression, la dramatise, et rend inoubliable tout un long ensemble de faits.

.Mais ces sortes de cris du cœur ne se produisent pas toujours sans danger pour ceux qui les font entendre. Ces condamnations de l'injustice appellent l'injustice à leur tour. Peu de semaines après cette caricature, pendant (jiie la puldicatiou des portraits d'avril suivait son cours, le journal allait disparaître sous le coup de nouvelles et déplorables lois sur la pi-esse. Ce n'est pas, l)ien entendu, à la planche en question (pi'il faut particulièrement atti'ibuer ce résultat, mais à tout l'ensemble de rop|)osition depuis le commencement du règne.

Daumier relata cet acte inipolitiquc, bien moins funeste encore à la presse qu'à ceux qui la bâillonnaient. Il montra l'archevêque de Paris bénissant les ministres rentrant au bercail; Tliieis, Persil et leurs collègues étaient représentés agenouillés, dans une attitude contrite, encercle autour du prélat, et tenant d'une main un cierge, de l'autre le texte des lois sur la presse.

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Mais la plus énergique condamnation des laules du règne, ce fut encore Daumier qui la prononça, dans une lithographie qui, à notre avis, a été trop peu citée et a passé trop inaperçue des critiques et des biographes. Celle-là, malgré ses dimensions restreintes, atteint véritablement au sublime. CV était vraiment la peine de nous faire tuer, tel est le titre de ce dessin. Les morts de Juillet 1830 sortent de leurs tombeaux, lentement, hâves, étonnés. Ils regardent autour d'eux avec un effarement indicible : un bruit les avait réveillés ; ils voient que ce bruit qui les tirait de leur solennel sommeil est causé par des processions, bannières en tête, et par des charges de cavalerie écrasant des groupes de gens du peuple. Le mort qui domine le groupe, placé au centre de la composition, est une admirable figure. Avec sa poitrine trouée, son front bandé, ses bras pendants, il dit uue stupéfaction douloureuse et morne, un profond découragement, un étonnement d'une naïveté en quelque sorte grandiose, dette page si poignante, inspirée par une pensée si triste, peut être considérée comme la moralité crayonnée des révolutions de tout temps.

C'est ainsi que se terminait, par une image pleine de noblesse, grâce à Daumier, la rude guerre qu'avaient faite pendant cinq ans, à la monarchie, cette poignée d'artistes et d'écrivains. Le dernier numéro de la Caricalitre était consacré à la reproduction du texte des nouvelles lois. La disposition typographique de certains articles, par une dernière bravade, rappelait la forme de la poire. On donnait des extraits des discours prononcés au Parlement en faveur de la liberté d'écrire et on mettait les auteurs de la loi en contradiction avec eux-mêmes en rappelant les paroles qu'ils avaient prononcées naguère, qiumd, avant d'arriver au pouvoir, ils

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faisaient partie de l'opposilioii. (Comment ces hommes en élaienlils arrivés à présenter et à défendre des textes condamnant aux peines les plus sévères « ceux qui feraient publiquement acte d'adhésion à un autre gouvernement, et ceux qui exprimeraient le ro'u, l'espoir ou la menace de la destruction de la monarchie constitutionnelle '>? C'était une véritable apostasie, et, du haut de la tribune, Lamartine pouvait s'écrier : « C/est une loi de fer, c'est le l'ègne de la terreur pour les idées! ?Sous aurons donné au monde le spectacle immoral el décourageant d'un peu|ili' (}ui brise lui-même les armes qui lui ont servi à conquérir l'indépendance et la liberté! » Ce jugement du grand poète nous justifiera peut-être aux yeux des lecteurs qui pensent que nous avons, dans ce chapitre et dans le précédent, montré trop de sévérité.

La ('anidtiire tombait bravement; en tombant elle exprimait l'espoir que l'ensemble de son œuvre serait durable. Cet espoir s'est en partie réalisé : Daumier reste tout entier et n'a, depuis dix ans, cessé de grandir dans l'estime et l'admiration des artistes et du public. La Caricature, de 1830 à 1835, forme à elle seule un monument à part, dans le journalisme de noire siècle. 11 nous reste à parler de quatre morceaux, quatre chefs-d'œuvre, qui émergent de cet ensemble, et le dominent comme des tours puissantes qui, de loin, attirent l'œil sur la niasse imposante d'un éditîce.

Nous avons nommé les dessins que donna Daumier à V Association mensuelle tilhoi/raptitiiue: on appelait ainsi 1(> recueil de planches que publiail IMiilipuii poin- i-ouvrir au moins en partie le chiffre des amendes que s'attirait hebdomadairement la Caricature. A cette association Daumier contribua par cinq lithographies, dont quatre sont tellement célèbres que nous hésitons à les décrire.

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Il est telles de ces feuilles, qui se vendaient à l'époque vingt sous, qu'on a vues dans des ventes récentes atteindre plus de cent cinquante francs; qui pourrait dire ce qu'elles seront payées dans vingt ans seulement? C'est un mince détail, mais il est significatif.

Nous ne parlons que pour mémoire de la lithographie intitulée : Très hauts et jmhsants moutards et moutardes légitimes, représentant les petits princes et princesses du sang jouant au cheval de bois, à la poupée, un bout de chemise sortant parfois des culottes. Rien de saillant ne distingue cette caricature.

Autrement vigoureuse est la célèbre défense de la liberté de la presse : Ne vous y frottez pas ! Un solide gaillard de typographe, fièrement coifle du bonnet de papier, les manches relevées mettant à nu ses bras puissants et ses robustes poings crispés, regarde d'un air de défi ses chétifs adversaires. Ce rude jouteur, les jambes écartées dans la position de la garde, présente un aspect héroïque; rarement les droits de la pensée ont trouvé une incarnation qui donne davantage l'idée de force et de durée. Au dehors de l'espèce de cercle que le tt/po a fait autour de lui avec son moulinet, on voit Louis-Philippe, brandissant son parapluie, mais maintenu par Guizot et Persil qui lui rappellent sans doute l'exemple du vieux Charles X, qui, dans une autre partie du tableau, gît tout meurtri, soigné et consolé par deux personnages couronnés.

La litliographie : Enfoncé, Lafay.ettcl n'est pas moins saisissante ni moins célèbre. C'est une scène de deuil. Sur le ciel gris, sur le paysage accidenté et triste d'un cimetière se détache, occupant un tertre, une grasse et noire figure de croque-mort. .V ses pieds, dans un pli du terrain, se déroule un long convoi funèbre. C'est la foule qui se presse, recueillie, aux obsèques de l'illustre

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patriote. A travers le feuillage éploré des saules les monuments et les tombeaux jettent leur note blanche. Toute la scène est empreinte d'une profonde tristesse, à laquelle paraît céder le personnage principal, si on en juge par son geste de componction et ses mains jointes. Mais regardez-y mieux : si ce croque-mort, ressemblant à Louis-Philippe, joint les mains, c'est uniquement pour se les frotter de joie, et à travers ses doigts réunis cachant à demi son visage, éclate un sourire épanoui. L'idée est-elle juste ou non? On ne saurait s'en préoccuper quand on contemple le talent avec lequel elle est traduite. Ce vaste paysage où l'air circule, cette foule qui grouille en bas, cette hypocrite figure, sont traités d'une main magistrale. La couleur est si remarquable que l'on douterait d'abord qu'il y ait uniquement du noir sur ce papier. C'est cette gamme particulière des paysages qu'ofl'rent les vastes cimetières, c'est l'air même, l'air accablant de ces lieux de repos, où les ambitions et les passions des vivants peuvent encore s'éveiller au contact de la mort. Entre un enterrement et un massacre, reposons-nous un instant dans le spectacle de tous ces beaux ventres et de tous ces visages hilares. Cette collection de ventres forme elle-même le Ventre léyislalif; lisez, si vous préférez, le Centre, c'est la même chose. Tous les députés du centre, tous les « ventrigoulus » sont là, réunis autour du banc des ministres et s'étagent harmonieusement sur le gradin de la Chambre. Nous les connaissons tous, nous les avons vus déjà en détail, mais ici ils empruntent au voisinage des grâces réciproques. Cette magnifique lithographie mérite bien son renom considérable ; elle est de ces œuvres qui ne vieillissent pas, parce qu'elles nous montrciil non

HONORE IIAI MIKM.

pas seulement tels et tels hommes; mais tout un côté de l'homme en général. En examinant cette assemblée de bourgeois qui causent, rient, discutent, bayent aux corneilles, regardent les mouches voler, se tournent les pouces, écoutent d'un air profond ou d'un air indifférent, ce ne sont pas des députés déterminés que l'on voit, c'est le défaite, l'homme bien en cour, satisfait des affaires, parce qu'il n'est pas en peine pour les siennes. Au banc ministériel, occupé par un Guizot animé, un d'Argout à l'air soucieux, s'entretenant avec un Prunelle familier et gonflé de l'honneur d'approcher en ami ces augustes personnes, l'importance s'étale et se carre. Elle rejaillit sur les bancs supérieurs; même les plus obscurs des ventres, ceux que Daumier a fout là haut silhouettés dédaigneusement, en empruntent un faible rayon. Quant à ceux, plus favorisés, dont on parle et qui pourraient en se penchant toucher les ministres, leur joie est sans égale et les transfigure presque. Il faut voir de quel air pesant M. de Podenas s'engonce dans une rêverie, de quel air bon enfant Koyer-CoUard offre une prise de tabac à M. Ai'lé père, de quel air spirituel et précieux M. de Kératry échange des pointes avec M. Jolivet ! Quelle vie, quelle couleur et quel mouvement ! Le crayon, facile et gras, abonde en un beau noir doux et profond se jouant avec le blanc du papier de façon à faire de cette scène, vivement éclairée d'en haut, un vrai miracle de clair obscur. El les intentions comiques sont si fines, si justes et en même temps si sobres ! Il n'est pas un détail qui vous déconcerte ou vous choque. C'est dans la verve du rire la même sobriété que nous avons vue dans la verve de l'indignation. Tout porte, parce que tout est parfaitement sensé, parce que le moindre détail est vrai

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et naturel et que l'on ne saurait découvrir une exagération dans le visage le plus risible, une répétition ou une lacune dans cette composition si complexe et si variée. Nous ne saurons jamais ce que c'est que le grand art, si cela n'en est pas.

Que dirons-nous à plus forte raison de ce tableau sinistre, liiin Transnonain, le 15 avril 1834? ici l'efCroi et la douleur sont suscités à force de simplicité. Le massacre lamentable de gens inolfensifs surpris dans leurs maisons par des soldats que le comble de la frayeur avait poussés au comble de la cruauté est rendu à jamais mémorable par la pierre de Daumier. Les récits complets, indignés, dramatiques ne manquent pas ; on en trouve un magnifique dans Louis Blanc ; Ledru-Rollin a laissé également un superbe mémoire. Les impressions que produisent en nous ces relations si fécondes en détails navrants, si pleines d'une cbaude colère, ne sont pas plus fortes certainement que celles que nous éprouvons devant cette simple scène à quatre personnages, affreusement muets, (jui se passe dans un taudis de (|uo!ques pieds carrés.

Les massacreurs ont passé par là, et lini leur besogne. Les derniers râles se sont éteints. Tout à l'beure les soldats répondaient aux su|)plications des femmes : <i ^les pauvres petites, vous êtes bien à jdaindre de perdre ainsi vos maris. .Mais nous sommes commandés, nous sommes forcés d'obéir aux ordres ; nous sommes aussi malheureux <pie vous (1). » Et ce disant, ils continuaient d'enfoncer les baïonnettes dans la gorge des jeunes filles; de fusiller à bout portant des vieillards. .Mais cet effroyable

fl I l.Hclni-Hiilliii. Mànoirc .si;r les w<(.ss«en',s (/<■ /(/ me Tian^noiniin.

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dialogue entre les boiureaux et les victimes est terminé. Nous ne voyons plus que le résultat. Dans une pauvre chambre, tout a été bouleversé et tous ont été tués. Au fond, près de la porte, une femme étendue barre le passage, dans un raccourci qui peut faire le désespoir du plus hardi dessinateur; la tête chauve et grimaçante d'un vieillard remplit l'angle de droite, au premier plan. Et au centre de la composition, dans une flaque de lumière blafarde, entre un fauteuil renversé et un lit défait, s'étale, en chemise, le corps lourd et raidi d'un homme dans la force de l'âge. Sa main est crispée ; sa bouche entr'ouverte laisse deviner qu'il est mort en criant : un grand cri de pitié, de stupeur, de vengeance. Et dans toute cette vigueur d'homme brutalement détruite à l'improviste, il s'est répandu quelque chose de plaintif et de doux. Il manque pourtant encore un trait à celte immense pitié, et ce trait arrache des larmes. 11 y a là, écrasé sous la lourdeur de ce long cadavre, un pauvre bébé, coiffé de son petit bonnet de drap, qui a gratté le sol de ses menottes agonisantes, et rendu son âme avec du sang... Cela, c'est le trait sublime, la marque du maître. Poussin n'est pas plus grand, quand, dans son tableau du DéU/rje, il nous montre deux hommes tendant au ciel leurs bras supphants, tandis que leur barque broie un autre homme contre un rocher. La scène n'est pas plus émouvante, l'art n'est pas plus élevé. Si, après avoir vu la vkc Trunsnoimin, quelqu'un refusait à Daumier le titre de maître, et de grand maître, il serait bien à plaindre.

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