CHAPITRE VI
L'Imagination; une planche qui manque à la série. — l.e journalisuie ri l'art. — La caricature maudite par Uaumier. — [,a Revue des Peintres. — Millet avant la lettre. — l.a bienveillance dans la satire. — Encore quelques caricatures politiques. — Les premières Gens de Jusliee. — Les premiers bourrjeois. — Les premières actualités. — I^e bois est cher et les arts ne vont pas. — i,a charrette de Daumier.
\jC C/i(irii;ari, l'oiidé le 1"" décembre 1832, publia dans les premiers mois la série de Vlinayinatinn., dont nous avons déjà dit un mot, et que Daumier composait à l'aquarelle pendant les loisirs forcés (le Sainte-Pélagie. On y voyait, dans un cadre tantôt gracieux, tantôt spirituel et caractérisé, les gens les plus divers poursuivre leur rêve favori qui leur apparaissait sous la forme de personnages lilliputiens, cachés un peu dans tous les coins. C'était, par exemple, une grisette dans sa mansarde, rêvant de couturières empressées à ses nombreuses toilettes, d'admirateurs apportant à foison écrins et bouquets. Un prédicateur, endormi au coin de son feu, se voyait prêchant à la cour <i sur Tavarice et le parjure » et remportant un succès prodigieu.x; le roi pieurail, lui serrait les mains, lui donnait d'oftice le chapeau de cardinal. Un vieux garçon, podagre et décharné, poursuivait à travers les arbres d'un paysage d'hiver de souriantes et moqueuses figures de jeunes tilles, et s'écriait : <> Uelle-ci m'aime... celle-là aussi... Klles ne se mo([uent pas de moi?... Oh ! non !» ' .
Si variée (pie fût cette revue de nos illusions, il manquait
106 HONOUE D.UMIER.
toutefois un numéro à la série. Nous aurions vu un dessinateur courbé sur sa table de travail. Pendant que sa main courait sur le papier ou sur la pierre, son esprit aurait monologué de la façon suivante : « Enfin, on me paye mes compositions à leur juste valeur; aussi je deviens promptemenl ù mon aise. Je cesse d'être employé par des gens qui ne me comprennent guère, au plus grand profit d'actionnaires qui ne me comprennent pas. Le public ne voit plus en moi un simple amuseur et commence à s'apercevoir que je suis un grand artiste. J'ai des renies qui me permettent de faire face sans peine à mes lourdes charges de famille. Je puis avoir un bel atelier, travailler à loisir, serrer de plus près cette perfection que j'entrevois plus nettement que personne. J'échappe à la tyrannie du journal, au supplice de la production au jour le jour. »
Et ce dessinateur ambitieux aurait été Daumier lui-même. La plus grande partie de sa vie s'est passée à faire autre chose que ce qu'il rêvait. A tout prendre, on peut dire que le journalisme, dont il a vécu, l'a tué, à la manière de ces poisons dont l'action est si lente qu'ils semblent ne pas abréger nos jours d'une minute, si imperceptible qu'on serait tenté de la nier et même de rire de ceux qui la signalent. Mais si le poison ne raccourcit pas notre existence, il peut faire que pendant toute la durée de son action nous ne nous portions point bien. L'hommequi meurt de cinquante mille tasses de café n'est pas un mythe. Daumier a été un peu cet homme-là, et le travail de la presse a été ce breuvage quotidien qui l'a fait souffrir insensiblement pendant une quarantaine d'années. L'heure où le premier numéro du Charivari a paru lui a été fatale. Tout ce que ce journal lui a donné en popularité, il le lui a pris en gloire.
iioM.Mi: i:t i.(ii:uvre.
Le nombre est grand des talents qui pendant ce siècle se seront trouvés étouffés sous une collection de papiers voués à Toubli, d'artistes et d'écrivains dont le cerveau aura été prématuréniont et sans fruit brûlé aux becs de gaz d'un bureau de rédaction. Il faut être grand entre les grands, comme Daumier, pour échapper à cette mort certaine. Sans aucun doute son œuvre survivra, il faudra la sauver, la recueillir comme une précieuse épave, car l'ensemble de ses croquis constitue un des plus curieuxdocuments de l'époque et un bagage artistique d'une rare valeur. Mais il est permis aussi de déplorer cet éparpillement d'un solide et vaste génie. Hue resterait-il de Molière forcé de vivre du journalisme, de Hembrandt, de Téniers, de Ribéra contraints d'illustrer un journal amusant? Daumier, aussi grand d'intentions que les plus grands artistes, nous laisse une quantité considérable de valables indications de ce (juil aurait voulu et pu faire. Mais à côté de cela, combien de belles oeuvres ébauchées, abandonnées sur le chevalet faute de temps! Combien d'autres qui n'ont pu arriver à l'èclosion ! Sans contredit, ces croquis enlevés de haute verve, ces caricatures larges, cinglantes, cette ample comédie humaine (jui abonde en traits d'observation si juste, si comique, souvent si profonde, sont de véritables merveilles auxquelles la rapidité et la fécondité n'enlèvent rien de leur prix aux yeux des amateurs du beau. Tdiitcl'iiis, suppose/, ([ii'au lieu de (piatre on cinq mille dessins, haumiei' ait produit ipiiilre on cin(j cents faljleaux, caressés à loisir d'unpinceauauioureux delaperfection, et représentez-vous ce que serait ce monument, avec les dons superbes de l'artiste.
Oii'du ne dise pas que nous faisons là des suppositions impossibles et même absui'dcs. Sans doute riiomme est soumis à des
108 HONORÉ DAUMIEU.
fatalités de destinée et c'est à lui de se montrer grand au milieu de ces fatalités et en dépit d'elles. C'est bien ce qu'a fait Daumier. Mais il a lui-même donné des exemples, trop peu nombreux, hélas! de ce qu'il aurait pu faire si cette destinée n'avait pas pesé sur lui. Nous verrons plus tard, quand nous étudierons son œuvre comme peintre, jusqu'à quel point il était doué pour réaliser notre hypothèse : puissance, variété, richesse de palette, dessin vivant, facilité, justesse, il avait tous ces dons, et au même degré que les plus illustres. Qu'a produit tout cela? Une centaine de toiles et autant d'esquisses, un peu plus du double de dessins et d'aquarelles, puis cinq mille lithographies dont on pourrait retrancher la moitié, sans nuire à la mémoire de l'artiste.
Encore une fois on compte ceux qui se présentent devant la postérité avec un pareil bagage. Malgré cela, malgré la certitude que Daumier vivra dans les siècles prochains, malgré la valeur de ce qu'il nous laisse, il faut regretter, avec lui-même, qu'il ait été soumis à de certaines nécessités, et considérer, à part quelques pages maîtresses, la plupart de ses lithographies célèbres plutôt comme des témoins que comme des productions de son génie.
A quoi bon chercher à donner le change sur ce point? Pourquoi tout admirer de parti pris? Est-ce faire œuvre de bonne critique et même est-ce rendre un service au maître que l'on étudie et que l'on veut faire aimer du jniblic que de dissimuler ses faiblesses? Nous ne le croyons pas, et dans le monument si vaste que nous visitons nous ne nous ferons pas faute de montrer les défauts, persuadés que les beautés en brilleront plus vivement. Nous sommes convaincus qu'une pareille sincérité obtiendrait de l'artiste une approbation qu'il n'aurait pas accordée à un fanatisme aveugle.
Malheur au pêcheur ù la lifine qui se trouve sur celle crun bateau ;i vapeur !
no IIO.NOIÎK ItAlMIKH.
En veiil-on une preuve? C'est à Daumier lui-même que nous la demanderons. Bien que l'anecdote que nous allons citer soit postérieure à l'époque étudiée dans ce chapitre, elle vient trop à l'appui de notre dire pour ne pas la placer ici.
Vers 1856, M. Etienne Carjat demanda à Pothey, graveur sur bois au Monde illitslré, de le présenter à Daumier. Le maître travaillait à des lithographies pour le Charivari. Avec sa bienveillance familière il s'interrompit pour donner un coup d'œil à l'album que lui soumettait le débutant.
« Ce n'est pas mal, dit-il, après son examen... Mais pourquoi diable, étant jeune comme vous l'êtes, vouloir faire de la caricature? »
Et comme Carjat regardait un peu étonné le grand caricaturiste, Daumier ajouta, avec un sourire qui dissimulait sa tristesse : (1 Moi. voilà bientôt tj'en le ans que je crois toujours faire la dernière! i>
Ce mot, révélateur des déceptions et des amerlumes de toute une vie, pourrait, tout caractéristique qu'il est, faire naître un malentendu. Nous l'avons dit : par << caricature » nous entendons toute œuvre d'art qui ne llatle pas l'homme ; cela c'est la caricature, idéale, telle que la pratiquait Daumier. Mais la pauvreté de la langue et le peu de discernement du public font qu'on applique le même mot à des barbouillages qui ne mériteraient, il est vrai, aucun nom. Le domaine de la caricature est si étendu qu'il peut aller des sévères beautés de la Bue Transnonain au caprice le plus échevelé, en passant par la constatation rapidement exagérée d'un fait d'actualité. C'est à ce dernier genre que Daumier faisait allusion. 11 ne reniait pas les chefs-d'œuvre que nous avons pré-
L'HOMME ET I. (KL VUE. 111
cédcmment analysés, ni les exquises études de mœurs que nous énumérerons plus loin. Il voulait simplement parler des travaux imposés par l'engouemenl delà, mode, parla nécessité démontrer, du l)oul(lu crayon, le fait souvent peu intéressant auquel la foule s'intéressait un jour. Sans doute, il mettait jusque dans ces choses de métier bien de l'esprit cl de la philosophie, mais il ne songeait pas sans chagrin que c'était du gaspillage.
Il pensait aux ouvrages de plus longue haleine qui auraient pu s'enrichir de cette dépense stérile, aux artistes moins bien nés que lui et qui arrivaient avant lui à la réputation et à la fortune; il songeait peut-être aux maîtres qu'il avait contribué à inspirer, et qui, à leur insu, avaient enq)runlé à son apparente frivolité pour accomplir des œuvres graves.
En ce moment le nom de Millet nous vient ù la pensée. Notre admiration pour le grand peintre des paysans est profonde et religieuse; aussi ne doit-on pas voir la moindre intention de dénigrement dans ceci. Mais, avant Millet, Itauniier avait fait des Millet, l'eut-ètre même a-t-il été une des causes de la direction ipie suivit le peintre après avoir vainement exploré l'iiistoire et la mythologie. Si Millet a eu connaissance de deux petites compositions de Daumier que publia de i 83 i à 1 835 la Bcviic des peintres^ la chose n'est pas douteuse. Une surtout, \e Malade, est remplie d'un amour profond de la nature et d'un vif sentiment de ce réalisme idéal qui caractérise les tableaux l'usticpies de Millet. De fort petites dimensions, cette lithographie est un poème charmant et complet. I)ans un bois aux arbres dévastés est venu s'asseoir pensif et souffreteux un vieux paysan, en sabots et en bonnet de coton, enveloppé dans une épaisse limousine. Kebout derrièn; lui
HONORE lIALMlEli.
une jeune fille, anxieuse et calme pourtant, veille sur ce malade amaigri, et rien n'est louchant comme cette tendresse attentive, enveloppant celte rude mélancolie de vieux chêne rongé. Il est difficile de croire que Millet n'eut pas connaissance de cette page, au moment oîi la publication qui la contenait attirait l'atlention de tous les artistes, ou plus tard, quand il eut des relations assez étroites avec l>aumier. En tous les cas elle parut à une époque où le peintre n'avait pas encore tourné son esprit vers les champs. S'il ne s'en est pas souvenu inconsciemment, Daumier n'a certainement pas été sans influer sur lui, quand ce ne serait que par la recherche acharnée de simplicité et de vérité que les véritables artistes savaient tous alors discerner et commenter jusque dans ses fantaisies les plus folles.
L'autre composition de la Remie^ intitulée la Bonne y r and' mère, est un joli tableau de famille : un intérieur humble et patriarcal, où, dans un cadre rempli d'accessoires vrais et discrètement touchés, un enfant qui s'essaye à marcher est l'objet des soins de vieillards attendris.
Ces idylles forment, n'est-il pas vrai? un curieux trait d'union entre les épopées qui précèdent et les comédies qui vont suivre. Elles montrent jusqu'à quel point était varié l'esprit du dessinateur. Celte note douce et humaine se retrouve jusque dans de fort vives satires.
Daumier était bon. C'était une de ces natures sereines et bienveillantes sans effort, qui s'abritent sous un masque d'ironie. Si sa colère était impitoyable pour les crimes, sa raillerie, quand elle s'adressait aux simples ridicules, se nuançait parfois d'indulgence. Prenons un exemple dans les premières planches politiques
LES PARISIKNS.
Les badaud
du Charivari. Certes il n'était guère d'hommes plus détestés de Daumier que les ministres de Louis-Philippe : d'Argout n'était pas un de ceux à qui il s'attachait avec le moins d'acharnement. Pourtant voici deux scènes : A dada sur mon bidet, et La famille d' Ari/out pendant l'orage. Dans l'une nous voyons le ministre prêter complaisamment son grand nez aux ébats de sa petite famille, qui s'en sert comme de cheval. Dans l'autre le même appendice, par une pluie battante, abrite femme et enfants. L'eau ruisselle de toutes parts, le nez s'est fait gargouille; tout le monde se serre contre le chef de la famille pour n'être pas trempé; le dessin est croqué avec verve et l'impression de pluie est bien rendue. Rien, certainement, n'est plus ridicule que cette progéniture à laquelle le caricaturiste a donné par extension le nez paternel. Eh bien! il y a une petite fdle du ministre qui se blottit contre lui avec un geste charmant, lui prenant et lui baisant la main ; la chère enfant avec, ou malgré son nez peu naturel, est tout à fait adorable. De même le père faisant sauter ses enfants a l'air d'un fort brave homme. Daumier, à notre avis, a été un peu trahi par sa bienveillance innée : il voulait ridiculiser un homme, il n'y a qu'à moitié réussi parce qu'il a montré un papa. Nous rions de cette famille de hérons, mais comme après tout c'est un tableau de famille, le rire n'a rien d'amer.
Et la preuve que l'artiste a été influencé par ce sentiment fort humain, c'est que si dans un autre dessin d'un genre différent il nous montreleraème d'Argout, son crayon ne traduit plus qu'une vigoureuse colère. Le ministre distribue des poignées de mains à un groupe d'agents vêtus en ouvriers ou en bourgeois, et leur exprime sa satisfaction pour la bonne besogne d'assommeurs qu'ils