I.HOMME ET I,T»-:( VRK
ont faite. Ici l'entourage est ignoble ; ces argousins armés de triques ont des types sinistres, et le même d'Argout avec le même nez, presque avec la môme expression, cette fois nous répugne et nous irrite.
, De même pour les types et les portraits. 11 en est qui sont simplement grotesques : ce sont les bons gâteux, comme .Vrlé père ; les solennels, qui au fond ne sont pas de méchants hommes, comme Ganneron ou Etienne ; les simples infatués comme Fulchiron et Podenas, ou alors les grands malicieux comme Thiers. Mais d'autres sont repoussants et antipathiques ; Daumier les a vus et dépeints avec toute sa haine : ce sont les lâches, les renégats, les bourreaux, les voleurs. Pour ceux-là pas de pitié. Il trouve pour les clouer au pilori des accents aussi énergiques, des touches aussi noires que Molière pour stigmatiser Tartufe, de même que le grand comique avait envers M. Jourdain, au fond, la même ironie bienveillante que Daumier envers ses << bons bourgeois ». Parmi les hommes qui chez le dessinateur réveillent la bile la plus amère, il faut mettre au premier rang les gens de justice. Dès les premières années An Charivari, nous en trouvons, et de parfaitement affreux. Il y a notamment un certain Silvestre, au type hargneux et veule, qu'on ne voudrait pas avoir |mjiu' juge, eûton cent fois le droit de son côté, ou bien encore (1) un accusateur public, autrement dit un procureur général, levant les yeux au ciel avec une parfaite hypocrisie, qui s'écrie : « C'est toujours avec la ])lus profonde douleur que nous requérons la j)eine la |)lus forte possible contre nos ennemis |)olitique?. mais nous n'y man-
(1) .30 décembre 1833.
querons jamais. » Avec colui-là, le prévenu, si légère que soit la faute, est sûr du maximum. Un autre numéro (1) nous présente « frois juges » qui sont bien les plus hypocrites et les plus cruels des chats-fourrés.
Notons encore dans le même ordre d'idées le portrait du juge d'instruction Dubois, avec qui le Charivari avait plus d'une fois maille à partir. Daumier a été également assez dur pour cette grosse face carrée à lunettes, avec de monstrueuses bajoues. C'est à ce magistrat que le journal montait quotidiennement la scie de le nommer : M. Dubois (dont on fait les flûtes). Un jour le juge s'étant levé de mauvaise humeur enjoignit aux rédacteurs de cesser la mauvaise plaisanterie. Ils s'empressèrent de lui être agréables, en écrivant désormais tous les jours : M. Dubois (dont on ne fait pas les tlûtes).
Il faudrait recommencer à décrire les autres portraits, ceux des hommes politiques. Mais ce serait fastidieux; il y a d'ailleurs de nombreuses redites, le Charivari faisant servir tout ou partie de certains portraits de la Caricature. Signalons pour mémoire une série intitulée : Bal de la Coar, où les politiciens sont représentés travestis : M. Royer-CoUard en vieille marquise, Soult en enfant de chœur, etc. C'est à peu près la plus mauvaise série de Daumier. A la même époque Gavarni s'essaye dans une suite de travestissements de carnaval, types de pure fantaisie, rêveries de costumier en gaîté, qui sont, malgré leur caractère superficiel, encore supérieurs au bal en question.
D'ailleurs Daumier eut quelque peine à trouver sa voie au
(1) 2 janvier 1884.
LHUMME ET I/dEL'VRE.
Charivari. Pendant de longs mois il donne des dessins à la plume oîi l'on trouve peu de qualités. C'est rapide, sans distinction, sans pointe. 11 faut dire, comme circonstance atténuante, que le procédé (le clichagc employé pour reproduire ces dessins est tout à fait détestable et a dû la plupart du temps, en empâtant, en maculant ces composilions, les rendre peu reconnaissables. D'autant plus que les litliograpliies publiées simultanément sont de beaucoup supérieures.
Exceptons de cette critique une magnifique scène qui représente les Réjouissances de juillet vues de Huinte-Pélagie. Des détenus politiques voient, à travers les grilles de leur prison, s'élever dans les airs un ballon portant les dates des trois glorieuses : 27,28, 29. Cela semble moins improvisé queles autres dessins à la plume : les prisonniers debout, levant les bras au ciel où va bientôt se perdre ce souvenir de liberté, ou se tenant fraternellement unis, ont vraiment grande allure. De plus, le dessin est d'une belle vigueur et des oppositions puissantes d'ombre et de lumière (les personnages étant lu plupart vus de dos, et frappés en face par le plein jour) sont obtenues par de simples plaques d'encre, et quelques traits de plume.
On rapportera au même ordre d'idées une belle lithograpliie du même temps : Souvenir de Sainle-Pélugie. Dans une cliambre étroite, trois détenus sont assis et rêvent à des temps meilleurs. L'un d'eux fait à ses compagnons la lecture de la Tribune; les traits de ces trois condamnés politiques, exprimant l'intelligence et la résolution, sont pour le moment empreints d'une virile mélancolie. Ce sont des étudiants, des écrivains...
Avec quelques portraits bien comiques, et quelques autres
HOXOHE DAlMIEli.
compositions satiriques assez amusantes, comme Louis-Philippe, sa famille et ses ministres, jetant, un jour de fête nationale, des pièces de cent sous au bon peuple; ou Talleyrand nhandonnanl le systhne (t); ou bien encore L'homiiir au petit manteau bleu et riiomme au manteau royal^ l'un distribuant des aumônes aux pauvres, l'autre tenant embrassés ses sacs d'écus; nous avons indiqué à peu près tous les dessins politiques de Daumier au Charivari, jusqu'aux lois de Septembre rendant à peu près impossibles désormais toutes les caricatures de ce genre. Qu'allait-il se passer alors? L'ardent satirique allait-il se trouver réduit au silence? Au contraire, le temps de sa plus grande fécondité, de sa plus riche veine était à peine commencé.
Déjà, dans les années que nous venons de passer en revue, il avait amorcé quelques-uns des sujets qui devaient donner le plus de matière à sa verve. L'interminable polémique avec le journal le Constitutionnel était déjà commencée. Les traits de ce vénérable personnage sont fixés pour la plus grande joie du public : c'est un gros bomme, engoncé dans sa cravate et dans son collet; son chef est invariablement coifTé d'un bonnet de coton à visière ; il est grave, solennel, un peu hébété, généralement enrhumé du cerveau. Disons en passant que la polémique acharnée du Charivari semble n'avoir pas fait dans ces années-là grand mal au journal combattu. Il y a certaines campagnes qui profitent aux adversaires; le Charivari semble être plus d'une fois tombé dans cette faute de tactique; nous en verrons dans le prochain chapitre un exemple bien plus probant encore. 11 serait injuste d'en rendre
{{) Autrement dit la monarchie constitutionnelle.