‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 19 sur 82 · I.'HOMMK ET l.THa'VRE. H · texte numérisé non relu

I.'HOMMK ET l.THa'VRE. H

baiiinier responsable. S'il représentait, par exemple, le Constitutionnel affalé sur nn banc d'huîtres, clans une pose pleine de désespoir, à la porte de son local à louer, l'idée était amusante au point de vue du dessin et de la charge, mais c'était une affaire commandée; le rédacteur en chef avait vraisemblablement dit : « Faites-nous-en donc encore une bonne pour le Constitutiomiel » et l'artiste s'était simplement exécuté. On trouve comme cela dans la collection de ses œuvres certaines séries qui ne proviennent point de sa propre inspiration. Elles sentent, si comiques qu'elles soient, un peu la gène et aboutissent parfois à une certaine monotonie. Mais, encore une fois, ce sont là de ces fâcheuses nécessités de profession que nous avons toulà l'iieure déplorées. Ceci soit dit sans aucune pensée de compassion pour le bon vieux Constitutionnel qui faisait son métier de journal comme le Charivari faisait le sien.

Bien ])lus intéressantes sont les premières indications d'un autre genre qui est proprement le genre de Daumier, nous voulons parler des premières études de bourgeois. Les premières années du Charivari (jusqu'en 183.o) contiennent tout au plus deux ou trois (le ces études, mais celles-ci promettent beaucoup. L'une est intitulée : Nous nous sommes bien amusés. Elle nous montre une famille bourgeoise revenant d'une partie de plaisir par une pluie battante. Ces braves gens sont trempés, crottés; ils ont oublié leurs parapluies; la femme a sa robe perdue, le père porte à bras le petit dernier, les autres Iraînent la jambe; tous sont éreintés, mais satisfaits.

L'autre dessin, T^es Intrépides, représente des gardes nationaux se rendant à une réc(!|)tiou aux Tuileries. Ils sont en grand uniforme sous leurs paletots ; les uns ont des shakos, les autres de

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gigantesques bonnets à poils; les uns sont gras et poussifs, les autres sont des perches; ces guerriers, trempés eux aussi par une averse, sont à mourir de rire. Et puisque nous pataugeons dans l'eau du ciel, disons tout de suite que le crayon de Daumier, qui a pour ces scènes diluviennes une prédilection, les rend avec une habileté surprenante, à l'aide de quelques hachures diagonales zébrant le dessin ou de quelques grattages de la pierre. Cela donne à la scène une couleur d'une grande vérité, pendant que le dessin donne au plus haut point l'idée de gens traversés, d'étolFes imbibées et lamentablement pendantes. (Voir plus loin le dessin deV Averse.) Une étude, publiée le 3 mars 1834, ne se rattache à rien de cela, ni à rien de ce que Daumier fit plus tard. C'est un très beau dessin connu sous le nom de ï Ivrogne, une étude de mœurs, où le rire n'a rien à faire, et qui reste isolée dans l'œuvre d'une façon assez singulière. C'était peut-être le début d'une série d'éludés sérieuses qui n'a pas été continuée, comme étant trop graves et trop hautes pour un journal comique. Au milieu d'un carrefour se dresse une figure qui dès l'abord effraye : une figure d'homme à la fois menaçant et troublé. Ses vêtements sont en désordre, sa cravate arrachée, son chapeau jeté à terre ; ses lunettes ne tiennent plus qu'à une oreille et vont tomber; un côté de la tète est assombri par un énorme poche-œil; le regard est clignotant et trouble, l'expression de la physionomie hébétée et défiante. Cet homme, dans le visage et dans le costume duquel on retrouve des traces d'une classe cultivée, vient de se colleter; dans le fond deux hommes se tiennent embrassés contre la muraille, évidemment l'adversaire et un ami ; d'un autre côté, un autre homme passe rapidement, indifierent à la scène qui vient d'avoir lieu.

KMOTIONS PARISIKNNES.

La queue au spectacle.

HUNOHÉ DAlIMIEl!.

L'ivrogne de Dauniier n'est pas l'ouvrier aviné de la tradition ; c'est l'homme instruit et dégradé, c'est le déclassé qui vient de laisser sa raison dans les verres grossiers d'un cabaret de faubourg. Cette conception de l'ivrognerie est plus philosophique qu'une tirade sentimentale, et l'exécution est à la fois sobre et saisissante.

Un autre côté encore de la collaboration de Daumier à cette époque mérite d'être signalé. C'est le dessin d'actualité, non point fantaisie sur les' événements du jour, sur les idées qui sont dans l'air, mais dessin de simple renseignement : portraits de criminels en vogue, par exemple, ou scène d'une pièce à succès. D'ailleurs ces exemples sont rares ; on en compterait tout au plus une douzaine ; deux scènes de théâtre, Bobnlie et Galimafré et Passé viinuit; trois ou quatre portraits de prévenus dans de grandes affaires criminelles, et quatre ou cinq personnages du procès Fieschi.

Les scènes de théâtre, publiées un peu plus tard et que nous n'analyserons pas, sont simplement fidèles, sans que Daumier se soit préoccupé à son tour de les interpréter; les portraits sont consciencieux et c'est tout ce qu'on en peut dire; bonne besogne d'illustrateur; l'artiste n'était pas fait pour cela.

Les plus caractérisés sont peut-être ceux des assassins Bastien et Robert, héros d'une affaire banale qui fit courir le public. Une pièce à conviction qui avait excité la curiosité : le squelette de la victime, se trouve reproduit dans le dessin au-dessous des deux portraits. C'est un squelette comme tous les autres, et nous chercherions matière à louer le talent de l'artiste sur cet échantillon. De même pour les portraits du procès Fieschi et de l'affaire

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La Roncière (tentative de viol). C'est de l'honnête moyenne, du dessin propre et correct; mais nous nous étonnons qu'un ou deux critiques aient cru devoir en parler avec «''loge. Leur itlus grand défaut est certainement... d'avoir été dessinés d'après nature, à l'audience. Ce sont par conséquent des exceptions à tous les points de vue.

Quand plus tard l'artiste voudra prendre corps à corps l'actualité, il mano:>uvrera de toute autre façon, et ce sera la bonne. Pourquoi donc ces notes hétéroclites dans ses œuvres de début ? Est-ce qu'en réalité, même après avoir donné la mesure d'un maître, il aurait à de certains moments recommencé à hésiter et à chercher sa voie ?

Ce n'est pas cela du tout. Si on veut se rendre compte de la vraie raison, c'est à son œuvre même qu'il faut le demander, et la réponse pour l'année même où paraissent les porirails d'assassins.

Dans un atelier d'artistes qui serait en désordre s'il était meublé, où tout le chauffage provient d'un minuscule fourneau de terre placé dans un coin, et éteint d'ailleurs, deux jeunes gens battent furieusement la semelle. L'un a la palette à la main, l'autre un violon sous le bras. Le croque-notes et le rapin mettent en action la jolie légende du dessin, légende qui fait corps avec le dessin et qui est, à n'en pas douter, de Daumier lui-même : « Le bois est cher et les arts ne vont pas. » Ne cherchez pas plus loin. A l'époque où il n'y avait d'art largement rémunéré que celui de M. Paul Delaroche ou de M. Horace Vcrnct, Daumier pouvait bien accepter de croquei', pour alimenter sa marmite, des types de cour d'assises.

Sans doute cela prenait du temps, et c'est à ces moments-là que

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