I.IIOMMK KT I. f)i:uviii
l<ulL'i(l()sco|ii(nie. I Unis les premières années il va jusqu'à souleiiir
IIUMIKK. (\(in:ir.'llc.)
dans une suih^ inliUilée les Orangs-outanf/s, (|ue le roi de la oréalion n'esl. pas seusiljlcmcnl supérieur en beaulé aux singes du
HONOHl': J)AUMIEH.
Jardin des piaules. Les Orangs, qui faisaient en IS37 courir loiil Paris, sont représentés, graves et ironiques dans leurs cages, tandis qu'un militaire sanglé dans sa tunique, ridicule avec son pantalon trop court, une élégante avec une capote phénoménale, un dandy pincé à la taille et suçant la pomme de sa badine, contemplent, avec des rires qui déforment encore leurs traits, ces hommes des bois captifs.
« Voyez, Monsieur Mayeux, explique dans une autre planche un gardien au célèbre bossu : cet animal tient le milieu entre l'homme et le singe. — Dieu de Dieu, il peut se vanter d'être b...ment laid! » Qui croyez-vous qui fait cette remarque? Le singe? Non en vérité, c'est l'homme qui est assis en face de lui.
Dans une autre suite, Y Histoire naturelle, l'artiste nous présente d'assez jolis types d'animaux, tout à fait semblables à nous-mêmes par le costume et la figure : ce sont le cousin, race fort préjudiciable aux ménages ; le gobe-mouches, qui fleurit dans la rue ; la cigale, vieille musicienne flétrie qui court les estaminets, sa guilare à la main ; le boule-dogue, qu'on rencontre à la porte des maisons, dans une niche appelée « loge » ; le crocodile, l'iiuître, et d'autres encore.
Nous voilà loin de la conception du poète ; Os homini sublime dédit. Mais il ne faut voir là qu'une fantaisie paradoxale, une boutade d'humoriste, qui ne tire pas plus à conséquence que la Double-face, assez médiocre série, renouvelée des almanachs, où deux profils l'un en haut, l'autre en bas, se continuent avec une expression différente, le menton de celui-ci formant le nez de celui-là.
Toutefois, comme artiste, Daumier repousse la conception d'un
L'HOMME I:T LŒUVKK.
type idéal; il sait (|iic rien n'est régulier clans la nature, el il n'a
MÉXÉLAS. (Aquarelle.
pas attendu pour l'allirmer qu'un savant allemand découvre que les deux parties du visage dans lu Vénus de Milo ne sont pas d'une
HUNOUK DALMllilt.
symétrie absolue. Pour lui la vie est le caprice et l'iiiiprévii, et c'est inliniment plus divertissant qu'une froide régularité qui ne se rencontre nulle part. Aussi, jamais ou presque jamais n'a-t-il représenté un type «joli " suivant l'expression hanalc. il fait bien mieux (>t bien plus difficile, il nous présente des l\pes vivanis. On compte les fois où il a cbercbé cq joli. Nous en reproduisons plus loin un exemple : une litliograpliie intitulée A rinf/t. ans. l>eux jeunes gens, presque deux enfants, joueni la scène éternelle delà déclaration ; il y a dans leurs visages une recherche de la grâce un peu sentimentale, et à tout prendre un air de romance qui étonne chez le caricaturiste.
Une autre exception doit être faile également pour la ligure de la République, ou de la Liberté, symbolisées toutes deux par la môme femme bien connue, en tunique blanche et bonnet phrygien. C'est ici un type consacré, une simple convention dont l'artiste n'est pas l'auteur et qu'il a acceptée parce qu'elle correspond suffisamment aune idée générale. Peut-être y a-l-il quel(|ue naïveté à faire remarquer, comme ])lusieurs critiques, que son crayon « s'épure » quand il trace celle silhouette idéale, car en vérité il ne pouvait pas donner à la Liberté une bouche fendue jusrpi'aux oreilles ou des yeux en boules de loto.
Uien au contraire, dans certaines occasions, quand il traite ce sujet : la femme, sans avoir l'intention de nous faire rire, ou même avec l'intention arrêtée de nous atlendi'ir, il ne se met pas en frais de mièvrerie et de sentiment. Les meilleures, les plus attendrissantes (li et les plus gracieuses de ses « mamans » (et il
(1) Voir iiolip leprodiirlion du ilo^sin : U}).': uirn .
LtKJMMK i;t L()i:i;viu:.
y en a plus d'une dans l'œuvre qui est tout cela), sont de bonnes petites boulottes, aux bandeaux plats, au petit nez rond, et elles sont ainsi bien plus charmantes et bien plus vraies que des pimbêches avec des yeux de colombe et une bouche en cœur.
L'idéal de pureti''en arl que chérissent certains esprits (et nous n'avons que faire jci de le critiquer) s'en trouve-t-il diminué en aucune façon et la délicatesse doit-elle s'en olîenser ? A'on certes, car il y a aulant de dilîérence entre la vcrilable délicatesse et la bég'ueulerie. qu'il v en a entre la grossièreté et le bon franc rire de l»aumier. On pourrait même dire que le caricaturiste défend la cause des sentiments et des goûts délicats en ridiculisant leur affectation. Les musiciens, par exemple, se montreronl-ils oiïensés (piand dans les Scènes f/rotesqiics il nous montre un couple bourgeois, la femme au piano et le mari braillant ù pleine gorge? ^e le craignez pas, car tous les musiciens, les plus passionnés pour leur art,ontsou[ferlde ces débauches intimes de fausses notes. Le vieux ro(pien(in chauve, (pii dans les Mo/zo/tia/irs lève les yeux au ciel en égrenant les notes de sa guitare, tandis que ses ailes de pigeon crépues se hérissent de satisfaction, fera-t-il crier à la profanation les amateurs de musique de chambre? Si on leur inlhgeait deux luMU'es d'audilidu, ils se rangeraient vite du cùlé de Haumior.
Il va mieux: dans les Cro//uis ;/<?/,s7'ert</./; (1852) le dessinateur a passé en revue de; la fa(;on la plus comique et avec la plus grande largeur de toucln' tous les genres d(î musi([ue sévissant dans les salons cl ailli'iu--, r| il n'i'st pas [in artiste cpii ne poulie de rire en voyant ces amusantes scènes qui vengent amplement nos (treilles.
Tenez, le dîner est tini, et ils vont tous passer les uns après les autres, ces tiouble-digcslion : les amateurs parisiens qui ccorchent
llU.NUlil:; UAL Ml Eli.
un duo (le Guillaitine Tell ; la petite fille maigre et pointue qui exécute sa sonate avec une précocilé bien cruelle, un dessin des plus remarquables; le jeune homme (jui clierciie à fasciner la riche béritière avec son ut de poitrine, une superbe composition, magistralement éclairée; le ténor, imberbe, la tète au ciel, les mains jointes, et derrière lui, un cercle déjeunes filles assises dans des attitudes ravies. Cette série est pleine de trouvailles d'observation, et on ne saurait dépeindre le naturel des poses, l'arrangement des groupes, les prétentions prises sur le fait, à peine exagérées. Un monsieur tient à prouver qu'il peut en même temps chanter et jouer du piano, que de peine il se donne! Des amateurs concertants préludent à leurlrioen se mouchant, en toussant, en accordant leui's instruments; vous les entendez d'ici : la. ré, sol, do. Dégustez encore les sons de cet orchestre d'un bal bourgeois, composé d'une basse, d'un violon et d'un piston. Une famille mélomane, en chemise, en bonnet de colon, en papillotes de papier, répète de bon matin le morceau d'ensemble qui doit le soir ravir les invités. Ah! les invités paieraient pour assister à cette répétition, car alors ils s'amuseraient sans arrière-pensée. Enlin depuis le premier sujet de café-concerl, forte chanteuse, jusqu'à l'amateur de salon qui <( charme toute la société avec la romance du Beau Nicolas », la série entière est enlevée de haute verve, et c'est une des plus brillantes. Les efforts des instrumentistes, se gonflant les joues, s'entlant les veines du cou. les attitudes passionnées des chanteurs, arrondissant les bras et se dressant sur la pointe du pied, tout cela est d'un dessin facile et magistral.
N'oublions pas que la musique ne sévit pas seulement dans les milieux de famille ; elle exerce également ses ravages aux expo-
HONORE DAIMIEH.
silions, mais alors sur une grande éclielle. Le mot est à peine pris au figuré, car deux ou trois lithographies intitulées : Soucenir du festival des orphéonistes, nous retracent, avec une impression curieuse de fourmillement, les mille têtes des chanteurs massés sur des gradins et poussant sous la voûte de l'édifice leurs foudroyantes harmonies, que dirigent plusieurs chefs d'orchestre espacés d'une lieue et battant la mesure avec ensemble et frénésie.
Pour en finir avec l'art des sons, Daumier n'a pas négligé ses adeptes les plus humbles, nous voulons dire les musiciens de la rue, ceux qu'on a spirituellement nommés les virtuoses du pavé. Dansla Caricature ressuscitée par Philipon (1 838 à 1840, Emmanuel Gonzalcs rédacteur en chefi il a étudié les différents effets d'horripilalion que peuvent produire sur les citoyens paisibles l'orgue de Barbarie qui joue la Grâce de Dieu et répète pendant deux lieures le refrain : Adieu l sans se décider ù partir; ou le cor de chasse accompagné par le chœur des voisins exaspérés ; ou les étudiants qui hurlent en Ijande sous une pluie battante : De ma Bretagne le soleil est si beau!
Passons-nous des musiciens aux poêles, leurs frères? Nous trouvons divers types amusants dans les Croquis d'expression. Celui, par exemple, du dramaturge qui au milieu de la lecture enragée de son cinquième acte s'arrête afin de juger l'etfet produit sur ses amis, les voit plongés dans un bon sommeil, et pense en suffoquer sur l'heure. Un autre faiseur de drames est en grande discussion avec ses collaborateurs : il s'agit de supprimer une femme gênante; comment s'y prendra-t-on ? Le fer, ou le poison? Les écrivains se tiennent la tête à deux mains et leur absorbement est pris sur le vif.