‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 28 sur 82 · LE MALADE IMAGINAIRE · texte numérisé non relu

LE MALADE IMAGINAIRE

' Aquarelle. )

LHOMME ET I.iHaVIiK.

les initiatives du siècle présent. Daumier cbp''f!i;iit '' g-'' fVi'-rtn^ ;i nous déharrassejMJes héros et des dieux en les montrant ridicules^ soiig leurs perruques on dans leurs toges. Une fois ces fantoches descendus des piédestaux élevés par les pédants, on pourrait peutêtre s'apercevoir qu'il y avait d'aulres sources de vie que les antiques citernes. D'ailleurs, ce n'était pas k l'antiquité elle-même qu'il s'en prenait, car si nous allons au fond des choses, nous voyons qu'il avait pour elle du respect, c'était à la manière dont elle était comprise et traitée. Ses conceptions les plus burlesques ne visent par aucun trait les belles œuvres de l'art antique : il ne met pas un faux nez à l'Apollon du Belvédère, une bosse à l'Antinoiis. Ce n'est pas de cette manière trop facile qu'il procède. Il laisse en paix les cendres des grands morts, et il se garderait de faire leur caricature; mais il fait la caricature des vivants qui s'affublent des oripeaux antiques. YoiUi toute la dilférence et elle est considérable. C'est un contemporain qui attaque des contemporains et leur fait un grief de ne pas savoir penser et créer par eux-mêmes; c'est un homme en chair et en os qui fait la guerre non pas à des statues, mais à des hommes comme lui. S'ils cherchent un refuge au pied des autels, ils font simplement preuve de couardise, comme ils avaient fait |)reuve de prétention en croyant nous émouvoir par leurs grimaces poncives.

Nous aurions gardé peut-être quelque compassion pour les tourments de ces amantes éplorées, de ces princes persécutés, de ces héros et de ces rois s'ils consentaicni à paraître, comme nous, revêtus d'une robe ou d'une redingote. Les croquis lragi([ucs de Daumier tirent précisément tout leur efTet comique de ces corps et de ces visages bourgeois costumés et grimés à la grecque ou

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à la romaine. Leurs sourcils en accents circonllexes, leurs nez en pied (le marmite, leurs bouches en cul de poule, ne sont pas faits pour exprimer les passions en noble langage. Le caricaturiste nous a donc simplement donné encore une leçon de bon sens en nous rappelant qu'à notre époque il est d'autres façons de se montrer héroïque et que n'étant, suivant le mot de Pascal, ni anges ni bétes, quand nous voulons faire l'ange, nous faisons la bète.

Maintenant, nous ne nous dissimulons pas que cette campagne romantique, car c'en était une, pourrait fort bien se retourner aussi aisément contre le romantisme. L'enilure espagnole est tout aussi susceptible d'être caricaturée, et par les mêmes procédés, que la noblesse soi-disant antique du grand siècle. Le vers d'Hcr/iani a parfois des allures de matamore tout aussi peu naturelles que le vers d'Andronuujuc. On pourrait faire remarquer, il est vrai, que le drame romantique fait plus que la tragédie classique la part large à l'élément familier, au rire, au mélange de bouffon et de triste qui est le propre de la vie. Mais nous ne voulons même pas essayer cette défense, car on trouverait dans Daumier lui-même de quoi nous démentir. En effet, (Corneille, le plus romantique des classiques, n'est pas plus épargné que Racine. Le fameux « Qu'il mourûl ! » est mis en scène de la façon la plus drolatique : le vieil Horace avec sa barbe blanche postiche étend le bras avec une vigoureuse roideur; son interlocuteur demeure tout ahuri, les yeux grands écarquillés, la bouche bée, et manque de tomber à la renverse.

(( Bodr'if/i(c\ as-tu du apur'i » n'est pas respecté davantage. iJon Diègue, chauve et barbu, semble un vieux toqué, et Rodrigue

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imberbe et rougeaud ne rappelle que très vaguement le vaillant vainqueur des Mores. Enfin, ce qui achève de justifier notre réserve, c'est qu'une scène à'Hamlet figure dans la série de ISol. Il est vrai que c'est r/frt/«/i?^ de Ducis, ce qui est une rude circonstance atténuante.

Après cette esquisse des charges tragico-classiques, entreronsnous dans le détail? Cela nous semble à peu près inutile, car la description manquerait forcément de variété, l>aumier ayant traité foutes ces caricatures de facion assez uniforme. Ce sont presque toujours deux ou trois personnages, dessinés jusqu'à mi-corps sur la simple page blanche, sans aucune préoccupation de décor ou de fonds quelconque. En revanche il y a une grande variété dans les expressions de la colère, de l'effroi ou de l'amour, ressentis par ces grotesques. Mais à quoi bon prendre un à un les drôles insolents qui sont les Nérons ou les Narcisses, les vieilles dames qui sont les Agrippines, les demoiselles mûres et les jeunes dindes qui sont les Hermiones, les.Hoxanes ou les Aricies, les Agameninons barbus, les Hippolytes benêts, les Heraclius et les Polyphontes? Nous avons sullisamment précisé leur caractère et analysé leur raison d'être, ef nous préférons donner, pour terminer ce chapitre du théâtre, un coup d'd'il sur le pubhc qui lesapplaudil.

Car il est généralement de bonne composition, cet excellent public, et nul n'a saisi comme Daumier son ébahissement ou son émolion. Peut-être scrail-il un peu plus rebelle s'il se doutait de ce qui se passe dans la coulisse, au moment même où il v va de sa larme. Le dessinateur n'a eu garde d'omettre ces petites misères [Croquis dramatiques, passim, de I8o2 à 1857). Il nous a montré par exemple l'avertisseur arrachant Agamcmnon aux délices d'une

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partie de piquet ; le régisseur flanquant à l'amende une tète couronnée ; une vieille matrone en tartan à carreaux qui derrière un portant contemple sa tille, une danseuse des plus élégantes, et s'écrie : <( Dire que moi aussi, j'ai été espagnole ! » Le spectateur ne se doute pas non plus que la grande tragédienne étendue sans vie s'impatiente, attendue pour souper, et engage à se lii\ter celui qui verse sur elle le couplet du désespoir, non sans lutter contre une formidable envie de rire. 11 ne se rend pas compte non plus del'utilité d'une famille pour une cantatrice : sans cela il s'étonnerait moins de l'avalanche de bouquets qui à l'instant vient de tomber aux pieds de l'étoile.

De leur côté, les acteurs n'ont pas l'air de se douter de l'inutilité du couplet final, car c'est merveille de voir l'empressement des spectateurs à prendre pardessus et manchons. Tout cela est très mouvementé et très gai. Daumier était le spectateur par excellence, car il saisissait à la fois ce qui se passait dans la salle, sur le théâtre et à la cantonnade. Il a vu et exprimé, avec sa justesse et son entrain, ces scènes de jalousie conjugale devant le ballet, ces tètes frissonnantes au passage pathétique, ces gros rires qui dilatent les rates et épanouissent les visages congestionnés.

De fait, il la sentait admirablement, cette foule, et il se rendait compte avec une finesse remarquable des impressions diverses qui l'agitaient. Un de ses amis nous a raconté, à ce sujet, un Irait assez caractéristique.

Sous l'Empire, un jour de représentation gratuite, ils ahèrent ensemble à la Comédie- Française où l'on donnait le Cid et Tartuffe. Pendant la représentation , ce qui frappa surtout Daumier, et ce qu'il fit remarquer à son compagnon, c'était le

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tact et le bon sens de ce public qui applaudissait souvent à de beaux endroits oubliés par les critiques, et négligeait au contraire bien des prétendues beautés. Il expliqua alors le théâtre comme il le comprenait, en dehors des conventions et des partis pris, et bien que Daumier ne se piquât pas autrement de critique, peut-être plus d'un homme du métier aurail-il trouvé profit à entendre ce feuilleton parlé.

En tous les cas, il eut ce mérite de contribuer à déblayer l'art dramatique de ses vieilleries, et de préparer, par l'éclat de rire que sa plaisanterie souleva, le courant d'observation moderne qui allait s'introduire dans le théâtre.

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