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CHAPITRE IX

Les amis de Daumier. — La colonie de Tile Saiiil-Louis. — Un mot de Daubigny. — Delacroix élève de Daumier. — Daumier est-il uu romantique ? — L'Histoire ancienne. — Daumier connaissait et aimait l'antiquité. — Les polémiques d'art : Courbet, Manet, etc. — Le public des expositions. — Les artistes chez eux. — Les artistes en plein air. — Portraits d'artistes. — Un portrait de Daumier.

C'est en 1847 que Daumier, dans toute la maturité de l'âge et du talent, se joignit à la colonie artistique de l'ile Saint-Louis. Dans cet îlot, isolé au milieu même de Paris, comme une forteresse d'art et de recueillement, des hommes admirables, l'honneur de ce siècle, vécurent, pensèrent et Iravaillèrent dans un merveilleux unisson. Pas une joie ou une douleur qui ne fût commune, pas une pensée qui ne fût l'objet de passionnée et féconde discussion, pas une œuvre qui n'appartînt à tous, par ce que chacun y avait mis de conseil, d'approbation ou de sympathie.

Les habitants de l'île ou leurs visiteurs assidus s'appelaient Corot, âme d'une exquise bonté; Daubigny, Jules Dupré, vaillants et vigoureux lutteurs; Boulard, Steinhel, des artistes originaux et sincères; Kugène Lavicille, l'élève aimé de Corot; Harye, le puissant sculpteur, créateur d'épopées animales; (ieoffroy Dechaume, un des maîtres de la statuaire française, passionné pour notre vieil art national, si vivant, si expressif, un savant et un culhousiaslc (|iii a mis son OMivrc à l'ombre et sous la protection (le nos i^riind^ iiioniiiiiciil-; i\\\ nioven àiie et de la llenaissance.

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Tous ces laborieux, tous ces consciencieux, tous ces dévoués, se détachent à part en puissantes silhouettes sur ce fond de frivolité bruyante, de succès faciles et parfois peu justifiés, qui aura fait le propre de certaines écoles dans notre siècle. Ces beaux artistes eurent pour E>aumier une affection profonde et une admiration sincère.

Sa grande honnêteté, sa franchise, son aimable philosophie, ses ardentes convictions plaisaient à leur cœur simple et droit, en même temps que la sûreté pénétrante de son coup d'œil. sa prodigieuse mémoire, ses facultés uniques de coloris, de composition et de dessin captivaient leur esprit vaste et délié.

C'est ainsi que Daubigny, visitant à Kome les chefs-d'o^uvre de Raphaël, eut ce cri du cœur qui pourrait faire sourire les gens superficiels, ceux qui se nourrissent de préjugés et n'adoptent que les enthousiasmes de commande ; « C'est comme du Daumier ! » Certes, la ditférence paraît infranchissable entre le peintre des suaves madones et le caricaturiste des bourgeois hébétés. Et pourtant quand on veut descendre au fond des choses, combien s'etfacenl les plus profondes différences d'expression et de forme ! Si les moyens sont multiples, l'émotion est une ; le plaisir artistique est une jouissance unique, procurée de mille manières difterentes. Si Daubigny s'écriait : » C'est du Daumier » en voyant les Raphaël, il ne pensait pas aux tempéraments si divers, aux places si disproportionnées que les deux maîtres occupent dans l'histoire de l'art et dans l'opinion du public. Le grand paysagiste ne voyait (|u"une chose : l'esprit maître de lui qui sait ce qu'il veut dire, et la main habile et décidée qui le dit précisément et sans une défaillance, comme il l'avait voulu. A ce

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compte, tous les i;ninds peintres, si éloignées qne puissent èti'e leurs tendances personnelles, se tiennent dans une parenté beaucoup plus proche que ne l'indiqueraient les apparences. Il y a plus de distance entre Raphaël et un plat imitateur qu'entre le maître el l'original artiste que nous étudions.

Un autre exemple plus caractéristique el plus décisif encore du cas que firent de Daumier ses contemporains les plus illustres, doit être également cité dans ce chapitre.

Eugène Delacroix ne se contenta pas d'un compliment, d'une de ces paroles bienveillantes qui, prononcées en public, peuvent être prises simplement pour l'exagération d'un sentiment de sympathie. Il lit mieux, et plus d'une fois il se divertit, pendant les heures de loisir, heures d'étude encore pour ce grand travailleur, h copier des dessins de Daumier, de ces scènes de baigneurs dont nous parlerons, et où le caricaturiste interprète à sa façon l'anatomie humaine. Delacroix copiant Daumier, c'est-à-dire proclamant qu'il y avait, pour un maître tel que lui, encore quelque chose à apprendre à son école, c'est une précieuse leçon de modestie pour les artistes et surtout une consécration sans réplique du talent de Itaumier. Car nous n'en sommes plus, n'est-ce pas? à discuter avec ceux qui s'obstinent à ne pas considérer Delacroix conuiie un dessinateur.

('/était donc dans cette merveilleuse atmosphère d'art que Daumier vivait el travaillait, soutenu par l'estime et l'admiration de maiires. Il devait être à sa façon le porte-parole de leurs idées d'indépendance, ou lout an moins servir leur cause en habidiani le public à rire de lout ce qui régnait alors de préjugés, à rire des écoles conservatrices du poncif, à rire au besoin des artistes et de

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quelques-unes de leurs manies, eniin à rire de soi-même et de reffarement bourgeois devant les œuvres libres et inspirées.

On a dit que Daumier était avant tout un romantique. Cela n'est pas tout à fait exact, ou tout au moins le mot a besoin d'être expliqué. Il tut surtout un esprit passionnément avide de liberté, puis un homme de grand bon sens. Évidemment ce sont en partie des éléments du mouvement romantique, car dans ce mouvement, issu de la liberté, on trouve de tout, même du bon sens. Mais si Daumier a pu avoir quelque sympathie pour la tendance, ce n'est guère qu'à ses débuts qu'il a été influencé par la forme. Dans ses exagérations les plus folles, il s'appuie sur la vérité et sur l'observation. Les romantiques se créent un monde tout armé dans leur propre imagination; lui, ne cherche rien dans le rêve, tout dans la vie. Daumier fut donc romantique, si l'on veut, mais uniquement parce que la largeur et l'indépendance de son esprit lui interdisaient d'être classique dans le sens mesquin et ridicule qu'on attachait au mut. 11 a plutôt devancé son temps et s'est montré, avant que l'appellation fût inventée, réaliste. On pourrait même dire qu'il a a|)pliqué en art, comme Balzac dans le roman, la conception naturaliste, prenant un type réel, et le faisant évoluer à travers tous les milieux et toutes les circonstances de notre vie : tels surtout ses bourgeois, que nous allons bientôt étudier.

-Mais il est certain que l'on rattachera plutôt au mouvement romantique la série de XHisloire ancienne, qui s'a[ipuyait beaucoup plus sur la fantaisie que sur l'observation.

Ce fut une très amusante protestation, non pas contre l'antiquité, mais contre l'art d'école, ce qui est tout autre chose. Elle

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