LES ARTISTES CONTEMPORAIN
HENRI MONNIER {Rôle de Joseph Prudhomnie.)
Jamais ma fille ne deviendra la femme d'un éciivassier
194 HONORE KAIMIER.
maîtres à jamais iiiconiuis en sont restés à cette première étape de rexccutioii : celle qu'on ne voit pas!
Il n'y a pas toujours, si platoniques qu'elles soient, de ces joies dans l'existence de l'artiste. Aussi Daumicr n'a pas omis de nous montrer, au haut d'une échelle, traçant avec amertume les lettres d'une enseigne, l'infortuné qui a pourtant passé « quinze ans de sa jeunesse à copier la jambe de l'Apollon du Belvédère ! » D'autres sont plus courageux : plutôt que d'accepter ces travaux humiliants ils brûlent leur dernier chevalet pour se chauffer et battent fraternellement la semelle en attendant des jours meilleurs.
Mais quelle satisfaction aussi quand les camarades ou les connaisseurs viennent visiter l'œuvre en train, et bombardent de compliments, peut-être sincères, l'heureux auteur ! Il y a dans le Boulevard, fondé par Carjat en 1851, une de ces scènes d'atelier. Derrière l'artiste assis, qui savoure son triomphe et rit de joie dans sa barbe, se groupent les admirateurs captivés, attentifs.
Çà etlà des types de modèles, des charges traditionnelles comme celle du créancier qu'on met à la porte en lui jouant un solo de violon. Mais cela ne vaut pas une description ; c'est simplement gai. Il est préférable d'insister sur deux autres traits importants de cette physiologie : l'artiste aux prises avec le bourgeois, et l'artiste en plein air. Ces deux situations achèvent de le caractériser.
<c oïl! pour le coup, voilà une composition réellement insensée! » C'est un l)on homme à figure hilare qui se tord au salon devant un clief-d'o'uvre incompris. Derrière lui l'auteur crispe les poings et grince des dents. La scène est de haute comédie.
« Les crétins, s'écrie une autre victime des béotiens, on leur peint UN tableau religieux et ils rient \ » Et leur grosse gaîté
lOMME ET L'OEUVRE.
éclate en effet sans prendre garde qu'elle assomme l'infortuné.
Ne pas oublier non plus ratlitndc ahnrie, plus parlioulièremeni aecentuée encore, du paysan devant la peinture qui, cette fois, échappe à son intellect de la façon la plus absolue. Rien n'est comique comme l'admiration vague de deux Auvergnats égarés dans l'exposition de sculpture et plantés devant la statue de Vercingétorix. Que de chaudrons on eût pu faire avec cette gigantesque image de leur ancêtre!
A la campagne même, c'est encore pis. Deux naturels sont pétrifiés à la vue d'un paysagiste qui s'escrime, le maliieureux, à » tirer le portrait d'un pommier qui n'a seulement point de pommes! » Un autre explorateur a pris de force une gauche paysanne et lui enjcjint impérieusement de ne plus bouger : elle est nécessaire ainsi dans le tableau. Elle pose, gênée, bêtasse; le dessin est une merveille, car on ne peut faire ressortir plus justement le contraste entre l'enthousiasme de l'artiste et le peu de conviction de son modèle.
Ils sont si intrépides, ces paysagistes, on les voit faire de si bon cœur vingt kilomètres pour chercher un bon peuplier ou une omelette de douze anifs ! Le froid qui pince les doigts ne les arrête pas plus que le soleil qui tanne la peau. El, comme Daumier les aime, ces vaillants, il leur ménage un cadre soigné, un de ces beaux paysages vastes, pleins d'air, qu'il fait avec rien, avec quelques traits estompés qui nous donnent la sensation saisissante d'un horizon qui fuit, d'un bouquet d'arbres bordant une route qui se perd, d'un beau grand ciel sous lequel on respire à son aise.
D'ailleurs, sa sympathie pour ces frères en » pleinairisme » ne l'empêche pas de leur dire leurs vérités. C'est ainsi qu'un des
beaux dessins ûq 186.) représente deux paysagistes installés l'un derrière l'autre et travaillant avec un égal acharnement. Pourtant, il y a entre eux une différence qui ne laisse pas que d'être importante. Quelle? Daumier nous l'explique celte fois lui-même. A'ous pouvez avoir toute confiance en la légende; c'est Hauinier qui l'a écrite de sa main, prouvant que, quand cela était nécessaire pour expliquer l'image, il savait en trouver d'exquises. (< Le ])remle)\ dil-ij, copie la nature; le second copie le premier. » N'est-ce pas cliarmant, plein de sens, et résumant d'un mot l'histoire de toutes les écoles? Il serait à souhaiter que les critiques fussent toujours aussi sensées et aussi discrètes.
C'est d'ailleurs un des traits du caractère de Daumier, que la discrétion. Elle n'empêche en rien l'exubérance de sa verve, mais elle y mêle ce je ne sais quoi de sobre et de fin qui fait le fond de l'esprit fran(;ais et dont on retrouve des traces jusque dans nos plus grosses gaîtés.
Peut-être celte discrétion est-elle la cause que Daumier a fait peu de portraits d'artistes, trouvant que les personnalités devaient céder le pas aux idées. On objectera les nombreux portraits d'hommes politiques analysés précédemment, et ceux que nous devons voir encore. .Mais là, nous sommes en présence de portraits de combat. En fait de porlraits d'artistes, nous n'en connaissons que deux ou trois dignes d'être notés en dehors de certaines actualités que nous avons appréciées.
L'un est celui d'Henri iMonnier; l'autre celui de Carrier-Belleuse. Celui d'Henri Monnier, très beau d'allure et de lumière, dans le costume de Joseph Prudhomme, fut enlevé en deux heures, la veille même d'une soirée amicale où Monnier devait
I/HOMME ET L'œiJVRE.
venir poser. Uaiiniier, iiyani une horreur instincUve de ce travail de pose, avait préféré s'en débarrasser ainsi à tont liasard. Et comme, avec sa défiance de Iiii-mème, il le montrait à son camarade, lui demandant si c'était à peu près cela. « Superbe! s'écria .Monnier ; il tant bien te garder d'y retoucher ! »
Le portrait de Carrier-Belleuse a été publié dans le Boulevard. Il est d'une jolie tenue et la belle tête caractéristique du sculpteur est bien mise en relief dans tonte son élégance. L'artiste y est représenté travaillant des deux mains, à deux bustes dillérents.
Puisque nous sommes sur le chapitre des eftigies, nous ne pouvons mieux faire, pour terminer cette étude du monde artistique dans l'œuvre de Daumier, que de parler de son propre portrait, (lelui qu'a reproduit en tète de ce livre la pointe originale et puissante d'Henri Cniérard est dû au statuaire Geoffroy de Chaume, qui a trouvé, pour retracer les traits de son ami, des accents à la fois fins, vigoureux et attendris. Cette belle et bonne figure, avec les légers petits clieveux blancs qui la couronnent, son expression malicieuse et bienveillante en même temps, sourit et respire dans ce médaillon de maître. Nous la voyons bien telle que l'a décrite en poète Théodore de Banville, dans ses Soui^enirs : « Son visage éclatant de force et de boulé, les petits yeux perçants, le ne/ retroussé comme par un coup de venl de l'idéal; la bouche fine, gracieuse, largement ouverte; enfin lonle celte belle tête de l'artiste, si semblable à celle des bourgeois (ju'il peignait, mais trempée et brûlée dans les (lanimes vives de l'espril. »