CHAPITRE X
Une conversation de Daumier. — Sa philosophie. — Passion pour Uon Quichotte. — ■ Les " Bons Bourgeois ». — Leur intérêt. — Etude du type, — Le bourgeois de Daumier et Joseph Prudhoninie. — Étude du miheu. — Les intérieurs. — Le paysage. — Étude de la vie et des manies : les propriétaires, les concierges, les baigneurs, les excursions, les tables tournantes, le théâtre de société. — Étude des passions. — Les célibataires, les parents, les entants. — Un artiste bourgeois.
Un jour, Daumier faisait avec un anii une de ses promenades favorites à travers les galeries du Louvre. Une de ses passions (Hait d'interroger ainsi les maîtres, de les étudier, de les discuter dans de longues conversations. Il s'arrêta devant lo célèbre Mendiant, de Ribéra, et il dit à son compagnon : •■ Voyez; ce petit misérable est contrefait ; ses loques sont certainement insuffisantes à le préserver du froid: sans doute, il n'a pas un liard dans sa poche, et cependant, il ritl... 11 rit, et nous qui avons nos membres robustes, nous (jui avons la santé, et qui malgré les difficultés de la vie trouvons assez de quoi ne pas mourir de faim nous et les nôtres, nous nous laisserions abattre, nous renoncerions à ce trésor, la bonite humeur et la sérénité de l'esprit! »
A l'épocpic 011 il prononçait ces paroles, lUtinnier était, en etfet, dans toute sa force et sa santé. Si le succès de ses études et de ses satires ne lui avait pas, loin de là, rapjiorlé la plus humble fortune, du moins son art le faisait-il vivre juste à l'abri de la gène. Sans doute, pour le grand dessinalein*, cette niédio-
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crité était hors de proportion avec sa situation et son mérite. Mais il ne se plaignait pas, il ne songeait même pas à se plaindre. 11 acceptait ses charges comme une chose tonte naturelle, dont il ne jKirlait point et dont il ne fallail point lui parler. S'il lui arrivait parfois, lorsqu'il était seul, de laisser, comme nous l'avons vu, écliapper quelque plainte discrète contre la « charrette » que la destinée le contraignait de traîner, ce n'était point à cause de l'aisance qu'eût pu lui faire connaître une diminution de devoirs. C'était simplement à cause de l'art qu'il se voyait parfois contraint de négliger pour le métier, à cause de cette peinture qu'il aimait avec ardeur, où il rêvait de conquérir une place à côté de ses maîtres de prédilection. Ce regret, seul, jetait une profonde amertume dans sa vie, mais il gardait la douleur pour lui, et ne voulait pas que pour les autres rien en fût visible. La sérénité lui paraissait une qualité nécessaire, et chez lui, elle existait sans effort; elle jaillissait en quelque sorte de lui-même avec la gaîlé et ceux qui l'approciiaient s'en trouvaient réconfortés.
Une de ses lectures préférées était Don Qiiicliotlc. Le roman de Cervantes lui procurait une joie toujours nouvelle. Il fraternisait à la fois avec la générosité, l'abnégation un peu folles du pauvre chevalier, et la résignation, la belle humeur, le bon sens de l'excellent êcuyer. Plus d'un dessin s'est échappé de sa main pour retracer les aventures de ses deux héros, et nous y reviendrons au point de vue critique. Pour le moment, nous signalerons seulement cette prédilection : de ce livre, il buvait la philosopliie, et l'appliquait, pouf ainsi dire, à sa vie elle-même. Accessible à toutes les pensées généreuses, allant même jusqu'à 1' « emballement », cet enthousiasme des bonnes âmes, il n'avait pas de
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haine sauf celle de ce qifil trouvait injuste. Si les méchants le trouvaient sans pitié, il n'avait aucun ticl pour les hommes en
LES BONS BOURtlEOIS
Les étoiles.
général, et comme tous les esprits vraiment philosophiques il pensait qu'il y a plulôt de la consolation à fonder nos relations sur la bienveillance.
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11 ne faut pas croire que ce fût là simplement une philosophie d'homme bien portant et à qui la vie en somme, malgré les déceptions inévitables, ne se montre pas trop dure. F*lus tard, dix ans et plus après l'entretien que nous avons raconté, son âme n'avait pas changé, malgré les rigueurs plus accentuées de son sort. Alors, quand la maladie se fut abattue sur lui, quand les caprices aveugles de la vogue détournèrent de lui l'attention du public, quand il eù( pu être écœuré de la négligence des uns et de l'ingratitude des autres, il éprouva de la tristesse, jamais de l'abattement; il sentit parfois des tentations de colère, il ne connut pas la misanthropie. Vers la fin de sa vie, pauvre, ne pouvant plus, suprême douleur! ne pouvant plus dessiner, à cause de sa vue qui allait s'affaiblissaut, il planait au-dessus de ses propres misères, et quand on le venait voir, il pouvait encore donner de la paix aux autres.
Telle fut, à grandes lignes, la philosophie de Daumier. Elle est complétée par les traits que nous avons indiqués déjà : sa grande sincérité, et sa passion pour la liberté. Nous sommes donc en présence d'un beau caractère et d'un beau génie artistique. Bien qu'il soit le maître des caricaturistes, toute la partie de son œuvre qui est consacrée à l'étude des mœurs de son époque est en somme inspirée par la bienveillance. Le rire ne sous-entend pas forcément la méchanceté. Celui de Daumier a des afiinités avec celui de Molière, il est tout rempli de sympathie et de bonté. 11 élait nécessaire de faire ressortir ce fond de philosophie avant d'étudier le chapitre considérable que l'artiste a consacré à la vie familière, intime, aux petites et aux grandes passions de ses concitoyens pris en tant qu'hommes, avant, en un mol, d'analyser les Bounjeols de Daumier.
L'iiOMMK KT i.(ii:i vul: .
Cette sorte d'histoire naturelle de notre société, un des documents les plus importants qui exislent sur la vie privée de notre siècle, véritable monument qui peul se placer à côté du monument d'observation littéraire de Balzac, haumier lui-même l'a résumé d'une seule phrase, (l'est la maxime en apparence si simple, presque si naïve, en réalité si féconde et si juste, que nous avons placée au bas de son j)ortrait (t) : (■ Il faut l'Ire de son temps. » Maxime d'une réelle sagesse el que lant d'arlisles ne peuvent se résigner à mettre en pratique I .Mais maxime difficile aussi, et qu'il importe tout d'abord de bien comprendre; elle peut causer la perte de ceux qui s'obstineraient à la prendre par le plus petit côté. Combien s'imaginent qu'ils sont de leur temps parce qu'ils en flattent les goùls et jusqu'aux moins excusables manies! Etre de son temps, ce n'est pas subir la mode, c'est simplement la constater, el, à travers tant de changements, de passions et d'événements divers, ne jamais perdre de vue l'homme. En un mot être un philosophe et un historien.
C'est la réunion de ces deux qualités qui fait des études de la vie bourgeoise retracées par Daumier un recueil dune rare valeur, indépendamment de tout ce qu'elles renferment de cliarnie comique et d'art consommé.
Aujourd'hui l'histoire des rois, des grands personnages de toutes sortes, tend à perdre de plus en plus de son intérêt et de son importance!. L'histoii'c s'est l'aile en quelque sorte impersoMUcUe. Ces hauts faits, ces intrigues, ces passions ne nous inté-
(1) Cette ligne a été écrite sur la garde d'iiii exemplaire dr VUistmrc île, la Ciirkalitre par M. Champfleury, appartenant à ,M. I)ucass(^, l'ami doid nous parlons au début du présent chapitre.
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ressent guère que par un très petit sentiment de curiosité. Ces cas particuliers sont les bibelots de nos annales. Ce qui nous toucbe de plus près, c'est l'iiisloire de ces personnages sans nom de baptême et sans numéro généalogique qui s'appellent le bourgeois, l'ouvrier, l'artiste, etc. Ce personnage anonyme qui est nous tous, nous voulons le connaître à fond, le disséquer jusque dans les plus petits et les plus délicats recoins; il nous faut savoir comment il vit, quels ressorts le font mouvoir, quelles influences agissent sur lui et modifient sa pensée et son tempérament ; comment il se réjouit, comment il s'indigne, comment il souffre. Les généralités de la pbilosophie des temps passés, bien qu'elles constituent des cadres à peu près pour •toutes les circonstances où l'homme se trouve, ne snffisent plus. C'est trop vague, trop élastique. Il nous faut plus de précision el de renseignements. Les conditions de la vie ont tellement changé qu'il semble que tout recommence. Il est nécessaire de reconstituer de nouvelles règles, de découvrir des lois plus voisines de nous : aussi, nous ne pouvons nous rassasier d'exemples.
C'est ce millier de cas psychologiques et physiologiques qu'a étudié Daimiier avec une profonde philosophie et qu'il a rendu avec une habileté merveilleuse. Nous avons moins à étudier ici le philosophe que l'artiste, mais nous tenions à faire remarquer l'importance du sujet et la nature de la conception.
Malgré une apparente confusion, la multiplicité des séries et leur succession purement accidentelle au gré de la fantaisie et de l'actualité, ce poème au crayon de la vie bourgeoise est établi presque avec la rigueur d'une étude scientilique. Xon seulement