‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 38 sur 82 · SCÈNES PARLEMENTAIRES · texte numérisé non relu

SCÈNES PARLEMENTAIRES

Uim tournée électorale.

paisible de ses maisons étroites, serrées les unes contre les autres, avec une fenêtre ou deux de façade et le toit i)ointu. Ces maisons blanches sont comme endormies. A leurs i)ieds, de loin eu loin, mu

HONORE DAUMIEU.

silencieux pêcheur à la ligne attend, les jambes dans l'eau, une r(''édilion de la pèche miraculeuse.

liues et quais sont tour à tour, et suivant les saison? où le caricaturiste publie ses fantaisies, tout resplendissants d'un gai soleil, ou à demi ensevelis sous la neige, souillés de boue, aveuglés par les grandes lignes obliques d'une ondée. Là encore, il est impossible de varier davantage l'atmosphère d'une composition, et cela par des moyens dont la simplicité étonne. Cette neige qui lentement se dépose sur les chapeaux et fait des nids dans les collets des houppelandes est obtenue par de simples taches blanches irrégulières, ou plutôt par l'absence de noir de place en place; la pluie, ce sont de grandes rayures qui hachent le dessin d'un coin à l'autre, et le ruissellement qui découle des parapluies ou des nez, ce sont de légers grattages de la pierre.

Mais où ces effets de saisons atteignent leur perfection la plus triomphante, leur véritahle degré de virtuosité, c'est dans les scènes de campagne et de banlieue (I ;. C'est Là que Daumier s'est montré admirable paysagiste. Comme il en pénètre et en possède l'esprit, de celte maigre et dénudée nature des environs de Paris! Comme on voit qu'il y a tlàné, qu'il y a rêvé! Ces chétifs bouquets d'arbres, ces petites collines de rien du tout, ces peupliers qui se trouvent, tout d'un coup, on ne sait pourquoi, isolés au beau milieu d'un champ, souvenirs d'un parc ou rudiments d'une route, ces maisons de plaisance qui apparaissent au loin comme des cabanes à lapins, ces jardins des restaurants suburbains avec leurs squelettes de tonnelles ou leurs platanes poussiéreux, tout

(I) Les Plaisirs de la Vilh'ijialuri', Pastorales, etc.

LHOMME ET I,{»:LVRE.

cela est décrit à merveille dans sa médiocrité, et l'artiste exprime de façon surprenante le caractère de ces paysages, qui est précisément de n'en avoir aucun.

Il ne faiulrail |)as l'aire ressortir outre mesure la sim])litlcaliou de ces horizons de la campagne parisienne. Daumier n'est pas si simplificateur que cela. Faites vous-même l'expérience; regardez du Trocadéro les hauteurs de Meudon, ou bien encore l'entrée du Bois de Boulogne, en vous plaçant au commencement, ou même au milieu de l'avenue qui y conduit. <Jue verrcz-vous, sinon un frottis confusément estompé dont la silhouette seule est assez finement découpée, et encore par les temps clairs? Or Daumier, quand il est sorti de Paris, veut se griser d'autant d'air qu'il est possible d'en aspirer; il veut que ses paysages s'étendent loin, très loin; d'où la simplicité apparente, qui ne l'empêche pas d'ailleurs de préciser avec beaucoup de vigueur la nature du terrain dans les premiers plans, iierbe. terre labourée ou cailloux. (Juelquefois, il lui faut un panorama tout entier. Ainsi une planche des Bons Dour- (jeois, dont les personnages (deux maris, sur une hauteur, contemplant avec une longue-vue leurs mésaventures conjugales) n'ont rien de bien saillant, nous présente en revanche un exemple de ces grands paysages faits de si peu de chose : c'est la vue de Paris qui en bas déroule la mosaïque de ses maisons tandis que les nuages qui passent jettent capricieusement de grands lacs d'omlire.

Tel sont les principaux cadres où se déroulent les tableaux de la vie bourgeoise, et nous allons voir que cette existence est rigoureusement en rapport avec ce climat et ces intérieurs. On devinerait, rii'u (jn'aux milieux que nous venons (l'étudici', (pietle est

la race qui les peuple. Elle est, si nous examinons d'abord ses défauts, un peu mesquine, tatillonne et parcimonieuse: ses logements nous l'ont raconte. Sa rue nous a dit qu'elle était flâneuse et pas mal frivole, bien qu'industrieuse et active. Enfin sa campagne, ou ce qu'elle appelle ainsi, n'étant pas voyageuse à de grandes distances, paraît plutôt convenir à des tempéraments un peu chétifs. Mais nous comprenons en même temps, si nous regardons l'endroit de la mi'daille. que ce peuple de bourgeois flâneurs, taquins et nerveux, est à l'occasion économe, rangé, que son esprit est vif et curieux, et qu'il ne se ruine pas pour ses plaisirs.

Nous allons pénétrer d'un degré encore dans sa connaissance, et maintenant que nous possédons son type el le milieu où il se meut, nous trouverons plus d'intérêt à passer en revue sa vie, ses occupations el jusqu'à ses manies.

Dauraiera raconté par le menu notre petite existence bourgeoise, incompatible avec les grandes aventures, mais féconde en détails familiers dont chacun pour le philosophe présente un intérêt malgré son apparente nullité. Ces petites misères de la civilisation, ce train-train si uniforme d'une vie que l'on ne soutient pourtant qu'à force d'ingéniosité et de labeur, aclièlent bien les quelques rares ])laisirs que nous pouvons nous donner, promenades, exercices, distractions ou loquades. En très subtil et très bumain philosophe, Daumier a observé ces deux divisions de notre vie, le travail elles tracasseries d'une part, la rêvasserie et le repos de l'autre.

Depuis les démêlés que nous avons avec nos fournisseurs, nos propriétaires et nos concierges, jusqu'à nos rapports plus graves avec le juge el le médecin, toute la série défile ; on voit quelle variété de tons, quelle gamme chromatique indéfinie peut

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parcourir la oaricaliire de miiHirs. lue touche de mélaucolie ue délonue pas ; et bien que Daumier voie, avec sa robuste pliilosopliie opiiuiisle, les choses par le côté gai, il sait à l'occasion eu montrer le cùlé attendrissant ou même dramalicpie.

Ce n'est pas à dire pourtant que la plus grande partie de cette ample comédie ne soit amusante et parfois folle. Nous sommes ainsi fails ; nos ennuis, nos mesquines tortures nous irritent, nous rendent parfois très malades; les mêmes tracas, chez les autres, nous semblent la chose la plus bouffonne. Est-il rien, par exemple, de plus agaçant que des boties trop étroites, un chapeau qui vous serre la tèle '.' Esl-il rien de plus exaspérant que l'assurance satisfaite du bodier qui vous afiirme que <( ca se fera », du chapelier qui vous enfonce de force son carcan en soutenant qu'il vous va très bien? Ne prolestez pas contre la familiarité de ces détails, puisqu'on peut tirer de ces incidents communs une œuvre d'art. Une indication de ce genre dans les Supplices (/e !a cirilhation procède de la même inspiration que les petites toiles de Brauwer où l'on voit une opération pratiquée par un dentiste de village, ou que ces mille riens de la vie des l)ourgcois et des paysans 11amands et hollandais, retracés par le pinceau d'un Van Ostade et d'un Téniers. En merveilleux dessinateur du mouvement, Daumier a plus d'une fois reproduit ce froncement du sourcil, cette allure gênée du monsieur dont les orteils sont froissés et le chef comprimé.

Non moins lancinants sont les procédés de nos cerbères et les tyrannies des propriétaires. Dans la série des Propriétaires Pt locataires, il y a mille trouvailles qui ne sont que des observations bien faites. Le dessinateur nous promène à ti-avers ces apparie-

HO.NORE n.VLMIEU.

ments trop humides, trop bas de plafond ou trop élevés d'étage qu'on nous fait payer des prix fous sans nous traiter d'ailleurs avec la moindre politesse. Une caricature exquise, qui est en même temps un dessin fort joli, commente spirituellement les exigences de certains loueurs de logements qui excluent sans pitié les enfants et les chiens, tout ce qui fait notre consolation : caniches et marmots peuplent la rue désormais, sont exilés côte ù côte sur le trottoir, la chaussée et même le ruisseau. Dans un autre dessin, un » vautour» femelle reçoit de l'air le plus rogne une famille trop nombreuse à son gré: << Nous ne voulons pas d'enfants ! » dit sèchement cette vieille, et sur son épaule un perroquet lisse ses plumes, dans son giron un caniche ronfle, sur sa cheminée et à ses pieds se pelotonnent deux ou trois chats.

« Vous m'avez dit que vous ne vouliez pas d'enfants ! dit un brave bourgeois à son concierge, en lui désignant uu marmol de belle venue qui s'apprête à monter dans l'escalier. — C'est le fds du pro-pri-é-taire! >■ scande le concierge avec une condescendance méprisante et une certaine indignation qu'on puisse prendre (( Monsieur » pour un enfant.

Le concierge n'est pas seulement un bourreau, un exécuteur des basses œuvres, sourd quand il faut tirer le cordon, paralysé quand il faut monter les lettres, aveugle quand il secoue la poussière et qu'un locataire passe habillé de frais, voyant trop clair lorsqu'il s'agit d'empêcher un déménagement ou une visite. 11 est encore un abominable hypocrite, et Daumier l'a pris en flagrant délit dans un dessin de décembre 1866. Le monstre répète devant une glace son sourire du premier de l'an; il faut voir quelle obséquiosité illumine cette face plate. Le <( Portier du lendemain »

PASTOnALES

Saperlotte, nous soniiues pinces!

HONORE DALMIER.

n'est plus le môme homme; il a repris son masque de lourmenleur gourmé.

Indépendamment de ces harcellenients inévitables, il y a les coups du hasard, les tuiles, au sens propre comme au figuré, qui vous tombent sur la lète à l'improviste. Daumier étudie ces accidents fâcheux dans : Les moments di/Jlcilcx de la rie, QuamI on a du guignon et séries analogues.

Mais où le malheur est le plus piquant et fournit matière à plus de réflexions philosophiques, c'est quand il vient semélerànosplaisirs eux-mêmes. Ce comique tout particulier qui ressort du contraste entre l'intention et le résultat a été noté également avec une justesse pleine de verve, et pourtant de mesure. Les plus remarquables épisodes sont contenus dans les séries de chasse et de pêche. La rapidité avec laquelle un sanglier fond sur un chasseur inoffensif, un coup malencontreux qui va atteindre le caniche de famille ou le veau du fermier voisin, la chute soudaine dans un marécage, les longues trottes sous la neige, la pluie ou le vent sans rencontrer un moineau, l'ahurissement d'un nemrod de la rue Saint-Denis en présence du garde champêtre apparaissant soudain, le goujon longtemps convoité enlevé sous notre nez par un voisin qui vient de s'installer seulement, la corde d'uu train de lialage qui précipite en Seine le pêcheur trop attentif, que sais-jc, les innombrables mésaventures aussi futiles et aussi douloureuses sont retracées avec une mémoire impitoyable, une couleur charmante et un mouvement vivant.

C'est ici qu'il conviendrait peut-être de faire toucher du doigt toute la dilférence qui règne entre le dessin du mouvement et le dessin de la forme^ différence que Delacroix a été un des premiers

L'HOMME ET L'ŒUVRE

à faire comprendre dans notre siècle. Sans ce dessin du mouvement, on ne saurait produire que des choses mortes, des représentations fixées et inanimées. Mais ce sont vérités trop connues à l'heure actuelle, où la plupart des peintres sont hantés par cette recherche des lignes souples, remuantes, quasi insaisissables, d'oîi ils tirent des effets si précieux de vérité et d'impression.

Daumier est un maître aussi dans cet ordre d'idées. Sa virtuosité pour rendre le mouvement est égale à sa merveilleuse intuition pour rendre la couleur. Dans certaines pages des bons [Parisiens au bord de la mer, il nous montre des couples marchant sur des plages de galets. Il est impossible de mieux faire sentir cette allure gauche, ce mouvement hésitant de gens qui se sentent mal à l'aise sur ces pierres rondes et polies oîi l'on avance d'un pas pour reculer de deux. Par la pensée, changez le terrain, remplacez-le par une aire bien plane et bien ferme, vous serez frappé du contresens que présentera alors le dessin. Telle est la logique d'une œuvre réussie.

Les excursions des Parisiens sur les côtes de Bretagne ou de Normandie offrent sans doute matière à mainte étude pittoresque, et dans quelques marines qu'il a faites, Daumier a fort largement traité l'Océan, avec les grandes voiles à l'horizon. Mais c'est à Paris même qu'il a vu les plus curieux aspects de la vie aquali([ue. Dans une bonne centaine de dessins, il a étudié les mœurs, la structure, les poses des bourgeois aux bains froids.

Les baignades en Seine eurent de son tem|)s leur heure de vogue élégante. Vn homme du monde était aussi ttMiu d'aller piquer sa tète aux bains Deligny qu'à faire son tour de boulevard. Des écrivains, des artistes célèbres, Alexandre Dumas père, pour

n'en citer qu'un seul, s'y installaient pendant les semaines entières de la canicule.

Mais indépendamment de la question de mode, il y avait pour le caricaturiste une trop belle occasion d'étudier la nature. On peu! dire, sans jeu de mots, que c'est aux bains froids qu'elle se montre le plus à nu. Les distinctions entre artistes et bourgeois s'ell'acent devant l'anonymat du caleçon. Il n'y a plus en présence que des torses et des ventres. Et quels ventres ! quels biceps ! quelles, côtes ! Prodigieuse est cette anatomie du laid. Daumîer n'en a pas omis un trait dans ses innombrables figures de baigneurs. Combien révélateur est ce défilé de l'homme moderne amaigri ou déformé par ses occupations! Il en est d'eftlanqués au thorax cerclé, aux omoplates saillantes en ailerons; il en est de bouffis avec des pectoraux et des venires qui s'étagent; il en est de longs comme des perches, de petits trapus aux jambes torses ; il en est même parfois d'élégants, mais c'est l'exception. Notre vie casanière, les vêtements qui nous compriment, le manque d'air, opèrent de ces transformations dans le physique du roi des animaux. La désinvolture particulière de certains de ces Iritons parisiens, la gaucherie des autres ne sachant plus où mettre leurs mains privées du secours des poches, l'entrain de ceux-ci, la majesté de ceux-là, ajoutent au fin grotesque de ces études. Des présentations ont lieu dans ce costume primitif, des saints sont échangés, des félicitations adressées sur la pureté du plongeon on le style de la coupe ; des enfants sont rebelles aux beautés de la natation, et les pères qui avaient rêvé d'eu faire des marins s'indignent et les poussent à l'eau. Tout cela grouille, plonge, remonte, ruisselle, s'éclabousse, crie joyeusement. Les abdomens de ceux qui font

LES BONS BOUROEOI?

Uii château en Espagno.

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la planche dépassent comme des outres le niveau de l'eau, si tant est qu'il reste de l'eau avec la place que toute cette chair occupe. Et les raccourcis imprévus, et les poses baroques, mais naturelles ! En vérité voilà d'admirables académies, plus instructives mille fois que les académies d'école. Si nous ne craignions pas d'encourager le «démarquage», nous signalerions aux artistes à court d'inspiration la mine inépuisable qui s'appelle les Baigneurs de Daumier ou les Croquis arjuatiques. En les modifiant quelque peu et en les ennoblissant suivant les préceptes classiques, un peintre d'histoire pourrait, en s'en inspirant, acquérir la réputation d'un grand homme.

Si nous sortons de ce milieu bruyant et remuant du bain à fond de bois, nous ne serons pas quittes pour cela avec les baigneurs. Hors Paris, sur des rives peu fréquentées, à l'abri d'un arbre maigriot, d'honnêtes familles cèdent à la tentation de combattre la chaleur par une trempette timide. M. Prudhomme et sa femme se risquent à prendre un demi-bain. Ou bien M. et M"' Greluche, leur fils Loulou, et Pyrame le chien (qui se montre capon) plongent en famille à l'endroit où l'on a pied, sur une rive ensoleillée : M"° Greluche s'abrite de son ombrelle, et une longue conversation s'engage.

Ce sont encore deux hardis compagnons qui accomplissent le trajet de Paris à Saint-Cloud, avec, dans un baquet, leurs vêtements et des pi^ovisions de bouche. Au loin s'étend la route, et les gens qui se rendent en partie de campagne dans les minuscules tapissières que l'on voit là-bas, se demandent sans doute quels sont ces naufragés qui fument leur pipe, précédés d'une bouée de forme inusitée.

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Et voici l'hiver revenu. Daumier a cessé de nous dépeindre les baigneurs, ainsi que les superbes villégiatures, les bourgeois taillant leurs arbres ou s'abritant sous des espérances d'ombrage, ou ces maisons de campagne discrètes comme des lanternes, où il est impossible d'échapper aux visites des amis venus exprès de Paris pour vous demander à dîner. L'hiver est revenu, et l'on s'enferme de nouveau dans les salons à housses et à globes de verre. Quelques pères de famille, fanfarons de libertinage, négligents de leurs devoirs, se rassemblent à la brasserie pour causer politique ou jouer au billard. La physiologie du joueur de billard a même été superbement dessinée, disons-le en passant, dans le Journal ammant (1 1, où Daumier collabora de façon assez active pendant plusieurs années.

.Mais ces débauchés sont, espérons-le," une exception, bien qu'ils tiennent une assez large place dans ces études. La grande majorité se délasse plus tranquillement, parfois plus artistement. C'est, par exemple, à la salle des ventes (voir surtout le Monde iUiistré, des années 1862 et 1803) avec ses types de commissaires, de cricurs, de marchands crasseux et d'amateurs candides pris sur le vif. C'est encore au Marais, où les ménages de notaires se sont pris d'une belle passion pour l'art dramatique. Sous ce titre : les Comédiens de société, Daumier a résumé en une quinzaine de délicieux dessins tout ce qu'on peut dire de plus fin et de plus risiblc sur l'opéra au salon, sur l'opéra-comique de paravent. La rnuq)c est faite de toutes les lampes qu'on a pu rassembler, posées sur le parquet. Les spectateurs, do bonne composition, sont pris

332 IIONUIÎK y AU MIE 15.

parmi les amis et connaissances. Un piano et un piston forment l'orchestre, et encombrent déjà à eux seuls une moitié de la salle et de la scène. Mais ce qui est beau, c'est la jalousie d'un mari, qui, sans participer à la joie de la société, trouve que sa femme prend son rôle de coquette beaucoup trop au sérieux. Et comme les (( artistes » font de majestueux et gracieux saints quand on les rappelle, une fois le rideau baissé, en imagination !

Enfin, s'il faut terminer la revue de ces amusements, nous aurons à enregistrer les simples manies, et nous n'avons garde d'omettre la Polichomatïie et la Fluidomanic. Celle-ci surtout a inspiré à Daumier une série extrêmement bouffonne (1), où l'on voit des bourgeois attendant gravement que les tables tournent, se faisant même moucher par leur bonne pour ne pas déranger leurs mains et distraire du fluide; des guéridons qui commettent des indiscrétions sur l'âge des dames présentes ; enfin des expériences qui réussissent trop bien, les tables ne voulant plus s'arrêter.

Mais nous avons maintenant une idée suffisante de la vie bourgeoise avec ses déceptions et ses joies, dans l'ordre matériel. Nous avons vu Paris pendant l'été, pcndaid l'hiver, Paris qui boil, Paris qui mange. 11 nous reste, pour achever notre étude, à voir Paris qui aime, se dispute et se réconcilie. En un mot il nous reste Il assister, chez notre l)ourgeois, à la manifestation des passions.

Cela, nous pouvons le faire brièvement, car nous avons déjà esquissé la philosophie simple et profonde de l'artiste et la pénétrante observation qui règne dans son œuvre. Cette observation,

L'HOMME ET LŒL'VRE

qui s'applique aux mœurs d'une manière si rigoureuse et si véridique, ne peut faillir quand elle s'en prend aux caractères. Pour-

ilŒCRS CONJUGALE?

Le cnnipliraent.

tant, nous ne sommes plus en présence d'une simple interprétation de la nature par un crayon plus ou moins exercé. Nous n'assistons pas seulement à un défilé de gens qui se (lucrclleul,

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se sourient ou s'embrassent. Il y aurait quelque monotonie dans ces signes extérieurs des sentiments qui agitent l'homme, etDaumier n'était pas un esprit à se contenter d'un tel spectacle de marionnettes. Si bien saisie que soit la grimace, elle ne suffit pas à ceux qui veulent savoir ce qui se passe derrière. En un mot, dans la vie, il fallait à Daumier mettre encore de la pensée. Cette pensée est robuste et bonne; elle est même élevée, n'en déplaise à ceux qui s'imaginent qu'on ne peut dire de saines vérités sans parler en langage académique.

D'une façon générale, la leçon qui se dégage, c'est que les senliments consolants et désintéressés de la vie sont supérieurs à nos misères, à nos infirmités et à nos laideurs, et qu'ils se font jour même à travers le grotesque. Et puisque nous avons parlé plus d'une fois de Molière, cette morale n'est guère éloignée de celle de notre grand comique. Il n'y a, au fond, rien de tel que les sceptiques pour avoir du cœur.

Certes, ils ne sont pas jolis, nos braves bourgeois ; ils sont parfois d'un commerce désagréable; ils sont iiargneux, bavards, et se permettent même à l'occasion d'être jaloux ; mais ils sont aussi laborieux et dévoués.

Avant d'examiner les iMwurs co»Ji/f/aIes, jclona un coup d'o'il sur la Journée d'un célibataire, qui fait avec elles un contraste saisissant et voulu. Est-il rien de plus sec, de plus monotone, que cette journée réglée heure par heure et recommençant toujours pareille? Sept heures du malin, et le vieux garçon se réveille entre son roquet et son matou; puis il fait minutieusement son ménage, il déjeune toujours en compagnie d'Azor et de Minette; puis vient la promenade, et M. Coquelet se rend en bonne fortune; puis

LHÛMME ET LÛEIVRE.

c'est quelque discussion politique avec un vieux seccot désœuvré de son espèce, ou une dispute avec un gamin qui a joué un tour sournois à Azor. M. Coquelet assiste à une audience de la police correct ionnelle, dîne, rentre ciiez lui, se conclie et se rendort entre son matou et son roquet. On dira que la vie de tous les célibataires n'est pas aussi niaise. En tous les cas, elle n'est pas toujours plus consolante et Daumier traduit simplement, avec même une certaine malice hostile, cette impression de sécheresse, de même que, dans les Bohémiens de Paris, il consacre quelques pages d'une comique ironie aux irréguliers et aux déclassés.

Viennent maintenant les épisodes de la vie du père de famille, et Daumier n'abandonnera .pas pour cela le droit de rire, mais il ne rira plus de la même façon. Il montrera sans doute dans l'alcôve une jeune femme contemplant avec un mépris rêveur cette bonne boule de mari qui déjà ronfle la bouche ouverte ; il nous fera assister à de terribles scènes, où l'on se jette à la tête les objets du ménage, à des tours d'enfants gâtés qui déchirent les papiers, se barbouillent d'encre, à des impatiences de père et de mari martyr, harcelé d'une part par sa progéniture, gourmande de l'autre par son épouse. Mais aussi quelle paix dans certains tableaux I Comme ces gens, s'expliquant innocemment en chemise, faisant leurs comptes en frisant leurs papillottes ou en coiffant leur bonnet de nuit, paraissent confiants et unis ! Combien surtout, lorsqu'un iietit luai'uiol qui leur ressemble déjà fait son entrée dans la maison, le sentiment devient fort et séduisant!

Ces scènes à trois personnages sont, la plupart du temps, à la fois ridicules et touchantes, et ce n'est pas une mince iiabilelé de pouvoir nous faire pouffer et uousatlcndi'ii' dans le même nutmcnl.

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