‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 39 sur 82 · HONORE I) AU M 1ER · texte numérisé non relu

HONORE I) AU M 1ER

C'est pourtant un tour de force que l'artiste accomplit à chaque pas. Le père est vieillot et fatigué, la mère est maigrichonne, disgracieuse, mélancoliquement laide ; la petite créature qui repose dans le berceau n'est point belle avec son petit nez froncé, son petit bec baveux. Cependant, le vieux et laid couple contemple cet être avec tant d'amour et d'admiration qu'on n'ose plus sourire, de peur de leur faire de la peine. Et quand ils le font sauter sur leurs genoux, ce petit emmaillolté, qu'ils lui rient de toute la largeur de leur bouche, et que lui, répond par quelque grimace qu'ils prennent pour le plus doux des rires cl le plus éloquent des langages, ces trois laideurs sont belles !

L'héritier grandit, on le fait marcher devant dans la rue, et l'on échange des projets pour l'avenir, et l'on se rengorge, car avec ses panaches et ses robes étonnantes, il n'y a pas d'enfant plus joli et mieux habillé dans tout le quartier. L'orgueil devient démesuré, sans cesser d'être touchant, lorsqu'au retour des distributions de prix le gamin, marchant devant toujours, porte ses livres et ses couronnes. Enfin il est une lithographie (I) qui peut servir de conclusion à cette histoire. Le poupon, le bambin, le collégien, ont fait place à un grand jeune homme, un peu niais peut-être de visage, mais se redressant dans sa première robe d'avocat. Et dans l'appartement qui l'a vu naître et croître, les deux bonshommes joignent les mains et s'extasient devant ce produit qui leur a coûté tant d'inquiétudes et de sacrifices. Voilcà la morale de Daumier, voilà les passions de ses bourgeois. On pourrait dire que c'est un peu vieux jeu et simplet. Oui, s'il n'y

(1) Les bons bourgeois.

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int quu nous avons un lils qui est enfin avocat!... Voilà un honneur lie!... Ailolpli'', .je veux que tu restes costumé coinnu; ra toute la

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avait pas toujours au bout du crayon celte triomphante malice, cette vérité des attitudes et des expressions, celte sincérité cl cette justesse du sentiment. Et bah I au fond, c'est si bon que ce n'est pas si bêle.

II faut au contraire savoir gré au caricaturiste qui a déjà su tirer de la satire et du drame des accents aussi énergiques et aussi sombres, de s'être complu également à nous retracer les moments heureux.

Dans les Papas^ il a, comme dans les mœurs conjugales, peint ce bonheur fait de résignation et d'espérance; de résignation aux privations et aux inquiétudes, d'espérance dans le fruit des sacrifices. Tel papa qui subit pendant une heure le supplice du cheval ou de la trompette est récompensé par cette conviction qu'il ne saute ou ne caracole pas avec un marmot, mais avec un ministre futur. 11 est des occasions, que Daumier n'oublie pas, où il faut élever la voix, et, à travers la solennité des réprimandes, perce une légère honte, un ennui, comme si le père se grondait luimême. Que dire enfin? certains chefs de famille conduisent leur gamin au cabaret, mais c'est d'abord parce qu'ils ont soif, circonstance atténuante, et aussi parce qu'ils se sentent là plus àl'aise pour lui inculquer de grands enseignements.

Ainsi va cette interminable comédie : toujours les mêmes personnages et jamais monotone. Bien peu d'amertume s'y mêle. C'est avant tout une intelligente constatation faite par un brave homme. Si quelques côtés delà vie bourgeoise lui paraissent mériter des sévérités, il prendra, comme nous le verrons au prochain chapitre, un ton tout différent.

Mais après avoir étudié avec toute la précision d'un homme de

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science, et repi'odiiitavec toute rintensité d'un grand artiste, celle société dans son type, son milieu, ses mœurs et ses passions, il nous a amenés à conclure avec lui que cette existence est après tout la meilleure.

Cette existence unie, non exempte de tracas, mais non sans dignité, c'était la sienne propre, avec en plus le rêve d'art et les hautes aspirations inconnus, il est vrai, aux autres « bons bourgeois » et qui rélevaient de façon singulière. Travailler, travailler encore, puis recommencer le lendemain, sans chercher à jouer un rôle actif, se contentant de répandre sa pensée et de poursuite la vérité gravée dans son cerveau.

Et malgré cet incessant labeur, Daumier ne prenait le crayon qu'après avoir médité, qu'après être certain qu'il avait quelque chose à dire, et sachant comment il allait le dire. Alors, bien imbu de son sujet, sûr de lui-même, il dessinait sans effort, presque aussi rapidement et aussi délibérément qu'on écrit. Les amis qui le venaient voir le trouvaient la plupart du temps attelé à celle tâche qu'il achevait devant eux. Puis, le dessin fini et l'artiste conteni, il s'écriait d'une voix joveusc : « Nous allons bleu nous amuser et fumer de bonnes pipes ! »

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