CHAPITRE XI
Différence de deux caricaturistes, Cliam et Daumier. — Les Aclualitt's. — Les chemins de 1er; Thiers et Jules Janin. — La comète de 1837. — Les démolitions de Paris. — La crinoline. — Les hippophages. — Les bouchers. — Les expositions industrielles. — La satire de mœurs. — Les Bus bleus. — Les philanthropes. — La Bourse. — Les Gens de justice. — Daumier et Hogarth.
Un grand, sec, qui n'en finit pas, froid, pince-sans-rire, qui nasille des mots pointus dont on ne sait trop si l'on doit se fâcher ou s'égayer; une ironie qui ne désarme pas; une gaîté tant soit peu macabre ; juste la dose de bienveillance apparente nécessaire pour n'être pas jugé méchant. Avec cela une faculté toute spéciale à saisir le petit côté des choses, mais le petit côté drôle, amusant pour le passant, pour le lecteur superficiel; un esprit de mots à la fois calme et dégingandé comme la pirouette d'un clown anglais, pouvant tirer une drôlerie de l'événement le plus banal comme de la situation la plus sérieuse; en un mot une perpétuelle verve et une perpétuelle indifférence alliées à la plus profonde insouciance que jamais dessinateur ait manifestée envers le dessin : tel nous apparaît Cham, que ces qualités ou ces défauts, comme on voudra, firent le l'ival lieureux de Daumier au C/iaricari, à dater de 1844.
C'est de l'esprit au jour le jour, dont rien ne saurait rester, ni un enseigncmeut ni une vue originale. Cela n'a de raison d'être que piir le journal et pour le journal. In ricanoineiit, une gri-
242 HONORE DALMIER.
mace, un mol gouailleur : le public f^st satisfait et lient quitte le dessinateur pourvu qu'il recommence le lendemain. Les événements se succèdent, et quels qu'ils soient, on en rit avecCham, toujours sur une seule note. Tant mieux pour ceux qui aiment cette note-^ là, comme on dit dans les SallJinbanqiies. Sa gaieté ne se nuance pas de mille intentions philosophiques, comme celle de Daumier. Elle n'a pas assez de finesse pour simplement sourire, pas assez de bonté pour s'attendrir parfois, pas assez de force pour s'indigner. Elle blague^ voilà tout, avec une incontestable désinvolture, et c'est ce qui lui a valu la vogue.
Quant au dessin, chez Cham, autant n'en point parler ; il ne se discute pas : il est à peu près nid, et, dans son genre, il est encore une grimace. C'est, comme nous l'avons dit, un simple prétexte à mots et à plaisanteries. On pourrait le supprimer, sans que le lecteur s'en aperçoive, à condition de le remplacer par une ligne explicative. Tandis que Daumier, si vous supprimez les légendes et les facéties, demeure tout entier, et même le plus souvent grandit : il est assez bel artiste pour pouvoir se passer entièrement du journal. Cham, au contraire, fait corps avec le journal lui-même, vit avec lui, disparaît avec lui, et l'art est sa moindre préoccupation. Il ne sauve l'extrême médiocrité de ses barbouillages que par son sens exercé de l'actualité.
'( La tournure de l'imagination de Daumier, a dit fort justement M. Henry Fouquier dans un bel article (t) sur notre artiste, le métaux antipodes de M. Cham, dont le crayon très facile, se prêtant à tout, au Charivari républicain, au Pèlerin clérical et
(1) Février 1«7'J.
LES noNS Bounr. EOis
Trois lifuri's du uMliii. il s'apiiriMi' à allrr yoi'itci' |i' jilaisir de la chasse!
HONOKE UAUMIEFi.
aux réclames do VEaif des Fées, devient banal et effacé comme une pièce de monnaie qui court trop le monde. »
Ces remarques sont beaucoup moins destinées à présenter une critique de Cham, à le diminuer au profit de Daumier, qu'à faire ressortir la différence énorme des deux tempéraments. D'un côté, un journaliste exercé à chatouiller le public, de l'autre un artiste qui ne se préoccupe que d'èfre lui-même; d'un côté un spectateur sceptique et indifférent, de l'autre un philosophe passionné ; d'un côté un amuseur, de l'autre un satirique.
Journaliste, Daumier le fut autant que Cham, mais surtout dans les occasions où il importait de montrer du courage, de payer de sa personne : soit qu'il fallût combattre pour la liberté sous la monai'cliie de Juillet, lutter contre les appétits et les ambitions sous la deuxième républicpie; soit pousser un grand cri de douleur et de colère patriotique pendant la guerre franco-allemande; soit qu'il fallût fustiger des travers et des vices, jeter à bas des masques. Assurément l'œuvre de Cbam ne peut, quel qu'ait été son succès, présenter rien de pareil. Cham n'a pas même créé un type : il s'est assimilé ce qu'il a trouvé, et a fort habilement jonglé avec en y mêlant quelques traits de son cru.
Cela dit, nous n'éprouvons aucune dificulfé à reconnaître la supériorité de Cham sur Daumier pour la relation des petits événements courants, des faits-divers, des changements de la mode. Daumier, qui a été un des historiens de son siècle, dans son volumineux recueil des Aclt/alilés, a fait aussi une moisson de ces petits détails, mais ce n'est pas la meilleure partie de son bagage 11 se sent mal à l'aise quand il n'est pas en présence d'une idée forte à exprimer, et s'il raille, c'est avec une ampleur qui dépasse parfois
LHOMMi- FT i.(n:ivin:.
le but, ou bien avec la préoccupation d'être drcMe, ce cpii paralyse une partie de sa verve.
Ce n'est pas que l'on ne rencontre souvent une idée ingénieuse et comique, une belle touche oîi l'artiste prend sa revanche, mais, étant données les hauteurs où nous l'avons vu s'élever et celles qu'il lui reste encore à atteindre, l'analyse de cette partie de son onivre ne fera que mieux ressortir lu vigueur des véritables satires.
En tous les cas, le mérite de l'invention de cette espèce de journal en images des faits grands et petits fut créé à peu près de toutes pièces par Daumier lui-même, et c'est au-dessus de ses compositions que parut pour la première fois le titre d'Actualités. Les premières sont assez médiocres; elles ont trait à la rivalité de la canne à sucre et de la betterave, ou à l'extension du système métrique et autres sujets de ce genre, grande matière à conversation pour les commères qu'il met en scène, soit dans le Charkar'i^ soit dans la Curkatiirc de I83U.
Mais les véritables actualités importantes commencent en 184j avec la série des Chemins de fer. Daumier se moqua très consciencieusement de la nouvelle invention, et l'on ne saurait lui en faire un crime. Après tout, il n'était ni économiste, ni savant, ni homme politique. M.Thiers, qui se piquait d'être tout cela, ne paraît pas avoir entrevu d'une façon très juste l'avenir des chemins de fer, car tout d'abord il les (piiililiii |inlili(|U(Mnonl de joujou chimérique, bon à divertir les badauds. Passe pour le transport des marchandises, accordait-il, mais les voyageurs seront infailliblement asphyxiés par la fumée.
Il y a loin de ce scepticisme à l'enthousiasme de .Jules Janiii (jui.
246 HONORE DALIMIEU.
poiu" rinauguration de la ligne de Siiinl-(ierniain, écrivit un feuilleton débordant de banalité emphatique : h Entendez-vous s'agiter, s'écriail-il, impatient comme le cheval de Job, et comme lui disant : Allons! ce coursier de feu et de fumée qui jette au loin le bruit et l'écume ? Noble et intrépide cheval que rien n'arrête, infatigable, rapide, sans égal, toujours à l'œuvre... A peine vous voyez-vous aller, à peine sentez-vous le mouvement qui vous enveloppe de toutes parts. On ne marche pas, on glisse ; on ne part pas, on arrive ; le vent vous frappe au visage et rafraîchit votre tête bridante, votre cœur bat plus doucement dans votre poitrine dilatée. »
Daumier est bien plus dans la vérité que l'iiomme d'État et que le littérateur : son bon sens lui a fait adopter une opinion moyenne. 11 constate simplement qu'on est entassé dans un compartiment, parfois avec des voisins peu agréables; que les voyages en wagons découverts manquent de charme, surtout quand le soleil vous grille ou que les averses vous trempent jusqu'aux os. Ses caricatures des chemins de fer permettent même d'apprécier les progrès que ce moyen de transport a accomplis ; de pareilles critiques n'étaient certainement pas étrangères aux améliorations. Il est certain, pour ne prendre qu'un exemple, que les chariots sans toits que nous voyons dans quelques-uns de ces dessins ne valaient pas les voitures avec impériales que nous connaissons.
Mais, sans nous attarder à cette discussion plus ou moins économique, nous accorderons bien un peu d'attention à la manière large et bouffonne dont sont traitées les tètes si variées des voyageurs, leurs défiances, leurs bousculades, leurs ahurissements à
L'HOMME ET L'OEi:\RE. 247
la vue d'un (raiii qui leur file devaiU le nez; les sommeils encombranls de cerlains voisins de comparliments ; les enfants qui |)leurenl ; les paysans (jui s'clalenL avec d'immenses paniers; les vieilles dames qui se disputent avec tout le monde; la mauvaise humeur des employés qui s'exerce avec une équité parfaite sur les voyageurs de tout âge et de tout sexe.
Ce qui nous arrêtera surtout en outre de celte galerie si varice de types et d'expressions, ce sont les belles échappées de paysage que l'on entrevoit par la fenêtre d'une portière, ou qui servent do cadre vaste et plein d'air à quelque train que l'on seul filer. Cette impression de mouvement, de roulement, on la devine, et elle tient à quoi? on ne saurait le dire précisément; à la justesse parfaite des gestes, des attitudes, h un je ne sais quoi qui est dans l'air et dans la couleur. Daumier est tellement préoccupé de rendre cette sensation de la marche que la préoccupation se traduit dans certains dessins par un détail curieux et caractéristique : les roues des voitures ne sont ])as représentées par de simples disques, mais par une espèce de spirale horizontale, par un Irait continu ((ui va s'cnroulant sur lui-même sans (ju'on en puisse nettement indiquer le commencement ou la lin. C'est bien toujours le dessin du mouvement, déjà signalé, qui se révèle ici d'une façon à la fois vigoureuse et naïve, et qui n'est peut-être pas aussi loin de la vérité ([u'il en a l'air.
Dauipier a consacré plusieurs séries à ce sujet : les Physionomies, les Agréments des chemins de fci% les Croquis pris aux chemins de fer ^ etc. Les Physionomies des chemins de fer (I) comptent
HONORE DAMMIER.
au nombre de ses meilleures choses; il y a des impressions d'embarcadères, avec voyageurs pressés, nourrices candides et débordantes. Anglais phénoménaux, touristes affamés se précipitant au buffet. Les Tiuins de plaisir, moitié scènes de wagon, moitié scènes de plages, offrent aussi plus d'un détail et plus d'un type réjouissant. La série se termine par une page bien piquante dans sa simplicité, et qui résume une partie de la philosophie daumiéresque. Deux de ces bons bourgeois que nous connaissons bien, après avoir fait un voyage d'agrément, avoir perdu leur chapeau ou égaré leurs bagages, avoir été bousculés depuis le départ jusqu'à l'arrivée et depuis l'arrivée jusqu'au retour, après avoir subi en un mot toutes les agaçantes avanies que l'artiste enregistre d'un crayon ironique, se i*etrouvent au coin de leur feu, devant leur bonne théière, leurs bonnes pantoufles aux pieds, et cette première niinute de bien-être est une compensation suffisante à tous leurs déboires. Le visage de ce couple exprime une béatitude placide. C'est la morale des voyages; ce sont les Deux pi(jcons arrangés à une mode moderne, et c'est un chant en l'honneur de la bonne vie tranquille, pour laquelle un voyage de Paris au Havre est une aventure dramatique.
D'ailleurs, dans ses appréciations diverses sur les événements secondaires de la vie, l'idée générale de Daumier peut se résumer dans le vers du vieux poète français :
11 n'est thrésor que de vivre à son ayse.
Peu lui importe ce qui se passe dans les nuages, quand on peut trouver du plaisir sur la terre à la condition de ne point se mettre martel en tête. Ainsi, au moment où les ascensions en ballon sont
LES u 0 N S u 0 u n c; r; 0 1 !
Divcrlisscinoiil caiiii'ulairo.
IlONOlîK n.M MIKIi.
fort en vogue (1852), il se moque plaisamment de quelques bourgeois avcndireux qui, ari-i\rs à une cerlainc hauteur, regrettent d'avoir payé trois cents francs leur voyage.
Eu 1857, M. Babinet ou tout autre astronome en vogue anuoncet-illa prochaine apparition d'unecomète, grand remue-ménage dans le Landerneau parisien. Les tètes sont sans relâche aux fenêtres ; les commères en émoi ne cessent de s'entretenir du météore attendu; les ménages les plus paisibles se réveillent la nuit, se lèvent pour l'aller voir, en chemise, ou, effrayés à l'idée d'une catastrophe possible, croient apercevoir dans le ciel obscur, terrifiés et assis sur leur séant, un bout de queue lumineuse qui les va pulvériser. Et Daumier, caricaturant toutes ces tètes en l'air (position excellente pour permettre aux voyous peu soucieux d'astronomie, de chiper les mouchoirs et les montres), dit clairement aux badauds : » De quoi vous mettez-vous en peine? »
Les embellissements de Paris le laissent assez froid. Il ne faut pas seulement voir, dans les plaisanteries qu'il esquisse à propos des percements de rues, une pensée d'opposition, quelque hostilité déguisée à l'adresse d'un Ilaussmann quelconque. INon ; il y a autre chose : son vieux cœur de bourgeois artiste et flâneur ne voit pas sans quelque peine abattre les bonnes vieilles masures, se substituer les alignements insipides aux détours tortueux, aux complications des ruelles de l'antique Paris, tombant à larges pans sous la pioche. Sans aucun doute, il partage ce sentiment mélancolique d'intimité et de sympathie si tendrement exprimé par le poète SuUy-Prudhomme :
L HOMME ET l.(»i: rVHE.
ie n'aime pas les maisons neuves :
Leur visage est indifférent ; Les anciennes ont l'air de veuves Qui se souviennent en pleurant.
Les lézardes de leur vieux plâtre Semblent les rides d'un vieillard.
Leurs vitres au reflet verdâtre Ont comme un triste et bon regard..
C'est pourquoi, lorsqu'on livre aux flamnn' Les débris des vieilles maisons, Le rêveur sent brûler des âmes Dans les bleus éclairs des tisons.
Daumier compatit à ces blessures infligées à son vieux Paris, tandis que son œil d'artiste s'intéresse involontairement aux aspects si variés et si inattendus que présentent les travaux de ce genre.
Pendant d'w ans vous avez suivi un cliomin ; un pâté de vieilles maisons noircies vous est familier ; il semble qu'il vieillit avec vous, et pourtant qu'il durera plus longtemps que vous ; vous n'en verrez jamais la fin. Cependant un jour les démolisseurs arrivent; ils s'installent, dos l'abord, au plus haut des toits, l'eu à peu la ligne supérieure à laquelle votre œil était habitué change de forme, se dentelé de façon brusque, et déjà vous entrevoyez plus de ciel qu'auparavant; puis c'est, le lendemain, une large brèche ouverte, et très loin, dans un es[)aco clair, presque aveuglant, des échappées sur d'autres maisons cpie voun ne soupçonniez pas là. A terre des moellons, des charpentes, des portes démantibulées s'entassent; çà et là un pan de mur récalcitrant se dresse encore avec des airs de ruine. .Mais ces ruines ne sont pas tristes, ou plutôt elles ne le son! (pie la nuit, lorscpi'elles xuit éclairées par une lanterne
HONnUK DAI MIER.
Irembloltante attachée à iin poteau. Le jour, au contraire, ce massacre est tout plein de mouvement et de vie, grâce à l'activité réglée qui règne, grâce aux silhouettes afTairées des ouvriers qu'on voit surgir un peu partout, brandissant les pics et les pioches. Et quelle surprise aussi pour ceux qui « demeuraient en face », et pour ceux qui reviennent après une longue absence, trouvant, avec les sombres pierres emportées, tout un passé de souvenirs envolé!
En cinq ou six croquis de démolition, Daumier suggère toutes ces impressions avec une intensité remarquable. L'air et la lumière entrent par les brèches. Les fouillis de maisons surprises avant d'avoir pu prendre l'expression digne qui convient aux larges rues ; les grands pans de murs avec les longs zigzags noirs qu'ont laissés les cheminées, raies de deuil qui sont seules à rappeler les foyers dispai'us, tout cela est rendu avec une poésie des plus piKoresques. Les indications rapides des silhouettes de travailleurs sont précieuses au point de vue du mouvement et de la vie. Chose curieuse, des trois aspects que peut présenter la rue parisienne, vieux quartiers encore respectés, quartiers entamés par la pioche, et quartiers neufs avec les maisons toutes crues, c'est le second, l'état de transition, qui se grave le plus profondément dans notre esprit. Nous avons de la peine à nous rappeler les formes anciennes, à nous habituer aux nouvelles; mais la coupe bizarre, l'allure poignante de la chose qui s'en va par morceaux nous frappe d'une inquiétude qui demeure.
L'actualité n'évoque pas toujours, reconnaissons-le, des réflexions aussi philosophiques. De même qu'il y a parfois de la mélancolie, il y a souvent de la bouffonnerie dans l'air. C'est la
I/HOMME ET LŒLVRE.
mode qui est chargée de nous apporter cet élément de gaîté. Les femmes, par exemple, que vous aviez rencontrées la veille plates
et décentes, vous apparaissent aujounl'iiui manliaul au uiilieu d'une singulière cloche, moitié de splière doi'i elles émergent, cage
HONORE UALMIER.
à poulets encombrante, prison facétieuse que l'on promène avec soi : c'est la crinoline, la plus inexplicable invention d'une race civilisée, dont les Grecs, civilisés aussi pourtant, ne se seraient jamais avisés. La crinoline où le vent s'engouflre, la crinoline qui pourrait servir de parachute, qui provoque des stupéfactions chez les paysans et des inquiétudes chez les bourgeois amateurs d'horticulture, la crinoline, baroque instrument de supplice pour les maris qui ne peuvent donner le bras à leurs femmes, à celte distance, qu'en faisant des efforts acrobatiques.
Après la mode dans les liabits, la mode dans l'alimentation. Le cheval, grâce aux savants^ vient de faire son apparition sur les labiés bourgeoises, non sans quelque résistance des estomacs peu habitués à ces cavalcades intérieures. Le caricaturiste a été fort égayé par oe thème. L'hippophagie est traitée avec quelque malice par les Parisiens, qui ne se doutent pas (les malheureux !) de la ressource qu'elle fournira plus tard, dans de dures circonstances, à leur appétit avide.
Daumier ne leur montre pas, il est vrai, l'aliment sous une forme bien séduisante. Il a représenté des rosses étonnantes, des squelettes fantastiques, recouverts de peau pour sauver les apparences. Où son imagination a-t-elle vu ces silhouettes douloureusement cocasses du gibier d'équarrisseur? Pauvres vieux carcans, chevaux de fiacre ne pouvant même plus servir à un fiacre! ne devait-on pas vous laisser disparaître en paix ? Regardez : sur la table entourée de savants convaincus ou de bourgeois amis du progrès, la bonne vient d'apporter le plat nouveau : c'est une tète de cheval, un de ces crânes allongés aux orbites démesurés, ou bien deux pieds énormes, avec le sabot et le fer. Bon appétit ! Pendant ce
L' HO M. ME ET LŒLVRE
temps les cuisiniers à l'ofiice clignenl de l'œil, ol se dtMectent d'un simple bifteck qui n'est pas dans le mouvement de la science, mais dans celui de l'estomac. Et par une invention vraiment comique, à la fin d'un dîner (i'lii|)popliages, les convives contagieusement ruent, hennissent et se cabrent dans une allure folle !
Aussi bien, si nous en avons été réduits àces essais, il faut nous en prendre à Messieurs les boucliers, qui s'étaient montrés, dans ces dernières années, quelque peu exigeanlset qui pavent les conséquences de leur tyrannie. Les règlements viennent d'ordonner la liberté de la boucherie, d'interdire la « réjouissance ». et ces vendeurs de viandes crues, qui nous inspirent généralement une certaine crainte fondée sur la férocité que nous leur supposons, se montent à une violente colère. Le dessinateur leur a donné, fi ces dépeceurs de moutons, un très beau caractère. Ce sont des colosses menaçants, avec des yeux furieux, des bras énormes, retroussés jusqu'aux coudes ; ils demandent d'un air farouche aux cuisinières terrifiées si leur patron est pour la liberté de la boucherie; ils profitent de cette terreur pour leur faire prendre de force le morceau qu'il leur plaît, en attendant qu'ils soient ruinés.
Combien de petits événements sommes-nous obligés de passer sous silence puur ne pas allonger cette revue ! Il faudrait parler de Messieurs les cochers et de leur courtoisie ; de la révolte des pâtissiers et de celle des blanchisseuses ; de la maladie des raisins, (pie les savants expUipiml autant (pion veut, mais ne guérissent pas (et l'on voit de jiauvres grap[»es, à Fair ])iteux, minable, qui. coiflées de bonnets de nuit, sont transportées à riii)pital sur un brancard; de la .S'(;r/('/t' (/'rtrcV/w(//«//o//, des cll'oil^ iiirrucliieiix dr
256 HONORE UAL'MIEU.
ses membres pour acclimater les lapins avec les poissons rouges, et de ses louables tentatives pour peupler la Seine de petits requins soigneusement élevés. Nous n'oublierions pas non plus les expériences de tables tournantes de M. Hume, charlatan qui jette de la poudre aux yeux des hôtes des Tuileries ; le diamant hypnotiseur qui lait notablement loucher les femmes, mais qui exerce surtout l'attraction sur elles quand il ligure dans la vitrine des bijoutiers ; la démolition de la prison de Clichy et l'abolition de la contrainte par corps, à la plus grande joie des débiteurs et à la tristesse des huissiers et des gardes de commerce. Mais quoi ! il faudrait reprendre toute l'histoire de ces années, et encore une fois, cela est plutôt, à part les indications que nous venons de donner, du domaine du journal que de celui de l'art.
Pourtant il faut mentionner, pour n'être pas trop incomplet, le commentaire animé, pittoresque, grouillant, que Daumier a consacré aux expositions industrielles, surtout à la première vraiment importante du genre, celle de 1835. Les provinciaux et les étrangers afiluent à Paris ; ils encombrent les rues, logent parfois, faute de place, dans les arbres des Champs-Elysées, s'entassent dans les omnibus, s'écrasent dans cette grande serre du Palais de l'Industrie, devant les fabricants de chapeaux à la minute, s'extasient à toutes les inventions et gobent toutes les réclames.
D'autres caricaturistes ont traité ce sujet curieux, les étrangers à Paris, notamment Carie Vernet. Mais Vernet s'est trouvé dans une époque où l'étranger ne pouvait être regardé avec bienveillance, car il venait chez nous en maître et en vainqueur : aussi l'artiste, sous une forme en apparence froide et documentaire, déshabille impitoyablement les ridicules des envahisseurs : les Anglais va-
i.iiuMMi': ET i;ii:lvue.
nitciix et raides, les Prussiens gourmés, (lela est plein de caractère, et possède une valeur de satire. Pour le moment, on a quelque peu oublié, et Daumier, sans se montrer trop cruel envers nos hùtes, s'amuse simplement de leurs mines effarées, delà manière dont on les écorche dans les restaurants, dont on les sale
LK WAGO.X nE TROISIEME CLASSE
Esquisse d'un tableau.
dans les hôtels, dont on les loge sur les marclies des escaliers.
(Ju'ils ne se plaignent pas trop : nos compatriotes sont Irailés de
la même façon.
Enfin, puisque nous avons eflleurc le chapitre des expositions,
il faut enregistrer l'exposition d'élevage de lS.')(i, où Daumier a
étudié d'uiK; manière bien curieuse les formes iniisilées des ani-
maux primés : cochons tout ronds dégraisse, lapins phénoménaux, vaches éléphantesques, sujets qui font l'orgueil des nourrisseurs avec leurs prodigieux corps sans jambes en attendanl qu'on trouve le moyen d'élever des jambes sans corps.
Quant à l'exposition universelle de 1867, nous devons la réserver, car Daumier l'a plus particulièrement traitée à un poiul de vue politique.
Et voilà que ce dernier mot nous ramène à un- ordre d'idées moins folâtre, voilà qu'il va bientôt falloir prendre de nouveau un ton plus grave, après nous être assez longuement distraits àdes questions d'art, à des études de mœurs, à des variations sur la civilisation et les êtres civilisés. Nous avons pourtant un demi-repos encore, avant de parler révolutions, débats parlementaires et canons rayés. Nous devons étudier à grands traits la satire de mo'urs, ces pages où Daumier, tout en maniant les éléments bourgeois déjà passés en revue, se montre plus particulièrement cinglant et amer. Ce sera une transition toute naturelle aux tristesses qui nous sont réservées.
Entrer humblement dans la boutique d'un épicier de village ou dans la cahute d'un paysan, faire de grandes promesses, tapoter les joues des enfants, complimenter la ménagère, admirer la belle venue des bêtes et la bonne mine des gens, recommencer ce manège cent fois en un jour; cela s'appelle chaulïer sa candidature. Une fois élu se rengorger, passer d'un air imporlant et d'une allure ra[)ide devant ceux qu'on adulait la veille, prendre des poses solennelles à la tribune, se gaver de documents graves que l'on a l'air de comprendre, et que l'on débite sur un ton entendu ; cela s'appelle exercer son mandat. C'est l'enfance de l'arl,
i;ilOMME ET I.'ŒIVHE.
et préjugé ou non, il est génériilemont admis que la politique consiste à promettre le plus possible pour tenir le moins possible. Dans \e?. Scènes parlone/Uaires (1) Daumier a constaté d'un crayon assez narquois ces vérités expérimentales, mais sans insister plus que de nécessité. C'est quand on a des exemples précis à citer que cela vaut la peine d'être mécbant.
Parle même C(Mé général il a abordé certains travers sociaux, les plus agaçants peut-être, mais les moins dangereux; et encore s'est-il amusé à le faire d'une façon détournée et tant soit peu allégorique sous le titre de Voyage en Chine. Le cadre se devine tout seul : sous le costume des mandarins, ou la robe capricieuse des Célestes aux petits pieds, il nous montre des cliinoiseries qu'il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'en Chine pour voir. C'est ainsi qu'il peint successivement le supplice de la douane ou celui du passeport, bien connu des voyageurs dans ce pays fabuleux ; la justice chinoise, qui ne se rend bien que lorsqiuï le juge est convenablement assoupi ; le mariage chinois, excellente atfaire pour tout le monde, excepté pour le mari ; les danses chinoises, et notamment la valse, si décente; enfin les guerriers, les mandarins lettrés, les mciidianls, le premier de l'an, les faillites, les duels, etc., etc. La malice est assez innocente, et dans presque tous ces dessins l'exécution assez lâchée. Un peut considérer cela comme de la satire de remplissage.
Mais combien \i\ Ion ne devienlil |);is |)itis élevé, la forme plus remar([nal)le, la portée plus décisive avec la célèbre série (2) des Bas bleus'. Là Daumier se révèle tout entier : peintre de mœurs,