‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 42 sur 82 · UNE MERE · texte numérisé non relu

UNE MERE

(Dessin au lavis.)

L'HOMME ET LŒUVRE. 263

Daiimier, cela va sans dire, ne fait pas la guerre aux e\ce])lions, à cette femme supérieure que le moraliste a dépeinte, qui a toutes les qualités et tous les talents d'un homme accompli. Encore cellelà sent-elle peut-être son isolement d'une façon parfois bien douloureuse. Mais ce que notre satirique veut combattre, c'est la ratée de parti pris, la bourgeoise qui pourrait et devrait faire autre chose, la mère qui pour satisfaire une mesquine vanité et poursuivre des succès pour lesquels elle n'est point faite, néglige ses enfants, méprise son mari et déteste ses pareilles.

il a voulu faire une guerre acharnée au mauvais goût, à la passion fausse, aux e.xaltations factices ou malsaines, s'exerçant aux dépens de la grâce simple et des sentiments vrais. C'est une guerre qui est bonne à faire en tout temps. En un mol, il a visé directement les femmes qui ne veulent pas se résigner à être femmes, et par contre-coiqj les hommes assez faibles pour ne pas faire comprendre à leurs compagnes tout ce qu'elles ont de ridicule à sortir de leur adorable rôle.

Rien que le costume, chez les Bas bleus de Daumier, mériterait une page spéciale. Il se distingue toujours par quelque exagération, par une affectation de négligence ou au contraire une recherciie de virilité. Certaines ont des peignoirs blancs, lâches et éplorés qui les font ressembler à de pâles fantômes. D'autres sont coiffées de turbans majestueux et prennent l'apparence de quelque conquérant oriental. Il en est qui sont coilfées à la Vierge, d'autres à la chien. Toutes prennent des allures délibérées, se redressent, se rengorgent ; beaucoup gi-illent d'arrogantes cigarettes, et il en est cpii vont jusqu'au cigare. Enfin, malgré cet étalage d'excentricité, les petites robes sont en général fripées et

HONORE DAIMIER.

minces, trahissant aussi bien la gène que la coquetterie incomplèlement satisfaite. On ne songerait pas à s'en apercevoir, si on voyait ces femmes affairées, actives, cousant quelque vêlement, ou berçant un enfant sur leurs genoux. Mais à quoi bon refaire en prose la tirade de Chrysale?

Le défilé de ces femmes manquées par leur propre faute est 4es plus variés et comprend à peu près tous les âges et toutes les situations. Mais les scènes les plus saisissantes sont moins encore celles où l'on voit les bas bleus se réunissant pour jaser, collaborer, se griser de paroles, que celles qui les représentent dans leur intérieur en désordre. Une poétesse ou une dramaturge maigre est rageusement enfoncée dans un manuscrit; elle ne voit rien, n'entend rien, et pendant ce temps, monsieur son fils pique une tète dans sa baignoire, faisant en vain le télégraphe avec ses petites jambes. Une autre, harcelée par le bruit si gai, si frais du bambin qui joue et qui chante, somme impérieusement son mari d'emporter « ça » dans la pièce voisine, et le sire obéit, l'oreille basse. Tragique, une autre, dans l'ombre de sa chambre à peine dissipée par une chandelle fumeuse, médite sur un crâne.

Un bas bleu, vieille fille, déjeune chichement dans une gargotte et parcourt anxieusement les colonnes d'un journal. A-t-on rendu compte de son volume? Ce n'est pas encore pour aujourd'hui? Lue remarquable petite scène, avec une justesse étonnante dans les détails. Le voile de gaze de la pauvre bleue, son expression de navrement contenu, les maigres accessoires d'un repas économique, l'ironie des dîneurs voisins; c'est d'une simplicité quasi poignante.

Les maris, avons-nous dit, jouent dans cette comédie un assez

L'HOMME ET LŒIVUE.

triste rôle. Deux ou trois spécimens suffiront. Le premier est encore le moins à plaindre : on se contente de lui jeter sa culotte

à la tète : il a sans doute interrom[)u (pielcjuc sublime pensée par la demande intempestive d'un houton.

IlONORK DAIM 1ER.

Le cas du second mari est plus digne de pitié : sa femme, langoureusement assise sur un sopha, à côté d'un jeune homme à l'aspect poétique, collabore, à un roman sans doute. La porte s'entr'ouvre timidement, et le mari, exclu de ces travaux mystérieux, demande s'il peut entrer, et si la collaboration est finie.

Entni le troisième est ravalé complètement, réduit à l'état d'esclave. Accroupi à terre, il com]ite le linge, tandis que son bas bleu, dédaigneux, se perd dans sa rêverie. Qui sait? cet ilote éprouve peut-être quelque secrète joie, et son cabdication lui procurc-t-elle au moins la tranquillité.

Le sort des maris ne nous inquiétera pas longuement, ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes de leurs infortunes. Mais les enfants, quel est leur rùle dans cette amère comédie? Comment sont-ils préservés de la négligence, des exemples douteux, de l'éducation mauvaise, irréfléchie? Daumier a voulu que ce côté de la question ne restât pas dans l'ombre, et il en a même fait la véritable morale de sa satire, morale bonne, fine et élevée.

JNous voyous, par exemple, de braves garçons qui, n'ayant pas la force d'être des maris écoutés, se consolent au moins en étant des pères attentifs, et au besoin même des mamans dévouées. Us bercent, apaisent, amusent, nettoient et nourrissent la progéniture abandonnée.

.Mais deux compositions surtout mettent d'une façon saisissante l'enfant en présence du bas bleu. Dans l'une l'artiste a représenté une maman, excellente petite femme boulotte et travailleuse, penchée sur son ouvrage; à côté d'elle, safdlette, à la petite tète délicate, aux cheveux bouclés, s'occupe gravement à quelque travail de tapisserie. Et devant ces deux lionnètes petites fourmis de

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ménage, une amie se lient avec un sourire moqueui" et quelque peu dégoûté. Elle ne comprend pas qu'on puisse donner une pareille éducation à une enfant. » Moi. lui fait dire l'auteur de la légende, tout à fait spirituelle cette fois, à douze ans. j'avais déjà écrit un roman en deux volumes, et une fois terminé, ma mère m'a défendu de le lire, tant elle le trouvait avancé pour mon âge I » La scène est charmante, présentée avec un sentiment plein de grâce et d'ironie.

La dernière planche à laquelle nous voulons faire allusion est véritablement pénible , presque cruelle. Une gamine d'une douzaine d'années, trop petite, quoiqu'elle se tienne debout sur un tabouret pour se grandir, déclame, entourée d'un cercle de vieux bas bleus. Daumier s'est contenté d'écrire au bas du dessin ces vers grotesques tirés vraisemblablement de quelque méchante pièce sentimentale en vogue :

Dussent-ils me maudire

Ces barbares parents qui m'ont donné le jour, 0 Victor, ô mon àme, à toi tout mon amour !...

Rien n'est douloureusement comique à regarder comme celte fillette gâtée en plein âge de poupées, ([ui se grise des applaudissements des vieux bas bleus osseux, au cœur sec, au sourire ravi !

L'analyse des Bas bleus nous aura donc fait pénétrer complètement dans le système philosopliitjue du caricaturiste de nni-urs. Cette philosophie est sim[)le, iuimaine ; elle est d'autant plus amère et rude pour les aberrations, qu'elle sympathise avec tout ce qu'il y a de tendre et d'aimable dans la vie. D'ailleurs, la satire mVsI-i'Hc pas vrainieni furie â cundilion de s'ajipiivcr cxchisiveluciil ~iir riionnèteté?

IGNORE DAUMIEU.

Daiimier, (ont en ne perdant pas une occasion de signaler un ridicule et de s'égayer à son sujet, aime au fond les hommes, et le fait mieux comprendre que par une mielleuse homélie.

Prenons, pour nous en convaincre une fois de plus, une autre série satirique très réussie, les Plnlantliropes du jour (1). Comme cette fausse charité, trop bien ordonnée, cette bonté feinte, ces spéculations qui s'exercent sans honte sous le masque du désintéressement, sont montrées au doigt et flétries! Fabricants de bouillons économiques rapportant de beaux bénéfices au détriment de l'estomac des misérables ; philosophes patelins qui s'en vont à travers les bagnes recueillir des documents qui leur feront une réputation de philanthropie éclairée ; médecins qui se taillent des réclames dans les accidents ; organisateurs de concerts charitables qui prélèvent seulement la recette pour leurs frais; quêteuses jurant qu'elles ne s'intéresseront plus aux bonnes œuvres, leur rivale ayant récolté une plus forte somme : tous les types sont passés en revue. Il y a cependant quelque chagrin à penser que Daumier, malgré cette vigueur et cette pénétration, n'a pas corrigé un seul de ces faux bonshommes, et que nous nous laissons toujours prendre à leurs malices bénignes. Signalons, pour nous consoler, deux traits de comédie vraiment trouvés : c'est toujours cela de gagné.

Un des philanthropes, en mourant, consacre toute sa fortune à la fondation d'un prix décerné à celui qui fera le meilleur éloge de lui. La magnanimité du testateur est telle, qu'il admet sa famille à concourir!

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L autre trait n'appartient peut-être pas à Daumier, mais il est bien dans l'esprit du dessin. La scène représente une assemblée d'actionnaires de quelque association philanthropique : << Messieurs, dit le rapporteur, c'est 17 francs que les pauvres nous doivent. Ètes-vous d'avis de leur faire remise de celte somme? » La plaisanterie est sévère.

Toutefois, si vigoureu.x: que soient les accents de la satire envers les mauvaises mères et les faux bienfaiteurs, Daumier a atteint plus d'énergie encore quand il s'est attaqué aux tripoteurs et aux gens, de justice. Les premiers ont eu leur compte dans les Faisews d'affaires, où la rage de spéculation qui a sévi à noire époque est assez joliment ridiculisée, et dans les Croquis de Bourse, où le public mélangé de capitalistes, de pauvres diables déguenillés, de vendeurs et d'acheteurs burlants, est bien pris sur le vif, dans son toliu-boliu incompréhensible, dans sa fripouillerie empressée.

Mais les Gens de justice'. Jamais, depuis Rabelais, la gent chicanière n'avait été plus serrée de près, plus fouillée, plus implacablement disséquée dans ses trucs, dans ses manies, dans ses audaces, dans ses roueries. C«s robes noires, ces faces rasées, le froid humide de la salle des Pas-Perdus, l'almospbère surcbaulîée des salles d'audience, tout cela a positivement grisé Daumier. C'est avec une fougue rancunière qu'il a croqué ces innoml)rables types d'avocats emballés, de juges assoupis, moqueurs ou inexorables, de plaideurs exaspérés.

Sans entrer dans un détail Irdp minutieux de ces scènes du Palais, détail qui, privé de la variété du coup de crayon, paraîtrait monotone au lecteur, nous pouvons toutefois indiquer les priu-

cipaiix points sur lesquels se porte l'observation enragée de baumicr.

D'abord la foule spéciale de ce lieu, foule morue el affairée en même temps, ironique, insensible, papoteuse el médisante : plaideurs aux abois, gens d'affaires crasseux aux aguets, maris incapables de se contenir et prêts à faire un esclandre, vagabonds pour le moment en liberté et s'intéressant à cbacun des coins de ce palais qu'ils connaissent si bien par expérience. Puis les avocats, en général très sceptiques quand ils causent entre eux, impudents quand ils sont en présence d'une iionnète partie adverse qui n'a pas digéré leur plaidoirie enfiellée. Ces mêmes enjoués et plaisants personnages, quand ils sont à l'audience, changent soudain de manière. Ils lèvent les bras au ciel, trépignent, pleurent; le vent s'engouffre dans les plis de leur robe ; c'est l'esprit de Démoslhène qui se déchaîne en eux. D'autres sont au contraire de vieux routiers malins, qui font des apartés, glissent dans l'oreille de leur client quelque conseil avisé, comme de verser un pleur au moment oîi l'avocat général lui dit des choses désagréables.

11 y a encore une variété d'avocat : c'est l'orateur aimable et détaché qui plaide dans les affaires de séparation et dit sur le ton le plus enjoué du monde en montrant au tribunal son client, mari à la face candide, avec les deux mèches de cheveux qui se dressent symboliquement de ciiaque côté de sou front chauve : « Regardez bien cet honnête homme, Messieurs, ne voit-on pas au premier coup d'œil qu'il est... ce qu'il est... enfin... qu'il l'est? »

11 est à peine nécessaire de faire ressortir les qualités de dessin

HONORE DAIMIER.

de ces remarquables éludes. Ici, nous avons affaire à des beautés qui se saisissent d'elles-mêmes. La vérité des attitudes, les valeurs de noir des robes et des toques, la variété infinie des types et des situations, ne sont que des moyens habilement mis en œuvre pour arriver à rendre cette impression unique, cette pensée robuste et saine : la haine de la chicane, l'horreur de l'ergotage, de la fausse éloquence, la mise en garde contre les malices tortueuses de la procédure et les intempérances de langue des diffamateurs diplômés.

Ces quelques aperçus relatifs aux séries les plus satiriques de Daumier, la politique mise à part, suffiront sans doute à donner l'idée de la force qu'il sait mettre lorsqu'il s'impose la tâche de flageller. Est-il alors beaucoup de caricaturistes plus amers que lui? nous ne le pensons pas. Ils enfoncent de fines pointes, comme Gavarni ou (iranville; comme Cliam, ils escamotent le rire par une plaisanterie drôle, mais sans profondeur.

Ou bien alors ils dépassent le but par trop d'énergie et, voulant trop prouver, au lieu de nous exciter à penser, comme Daumier, n'arrivent qu'à tourmenter nos nerfs. L'exemple le plus frappant est sans contredit l'anglais W. Hogarth, réputé un des plus violents et des plus habiles. Hogarth est à coup sur une imagination féconde, surtout dans le grotesque outré et dans le cruel. .Mais que de convention, que de ficelles dans cette recherche du heurté qui va jusqu'à l'invraisemblable! Il faut, il est vrai, tenir compte de la différence de tempérament des deux peuples. A ces boxeurs, à ces buveurs de gin^ ces gros mangeurs, ces brutes, en un mot. il faut des spectacles atroces, des couleurs criardes, dissonances voulues, pour arriver à les émouvoir

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i; HOMME I:T I.ŒIVISE.

quelque peu. Ces grandes compositions burinées, pleines d'épisodes décousus, valent sans doute par l'abondance du détail bouffon ou hideux, cherché, entassé. Mais quelle absence de vraie et saine philosophie! C'est, pour exprimer notre pensée au moyen de termes déjà employés, toute la différence qu'il y a entre un spectacle d'acrobates et une scène de Molière.

Pourtant ces tableaux de débauche, de prostitution, d'ivrognerie, de cruauté, ces descriptions d'hôpitaux de fous, ces cabarets où on se jette des invectives et des pots à la tète, ces comices électoraux oîi. pour changer, on s'enivre et on se boxe, tout cela ne manque pas de force. L'artiste le rend même avec une outrance qui ne peut pas être la vérité.

Sinon, félicitons-nous d'être nés dans le pays des bons bourgeois, et même des bas bleus anguleux et des avocats prolixes. Cela vaut encore mieux que de vivre au milieu de ces clowns soûls et sanguinaires!

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