HOMME ET LCEUVHE
Cela (lit, nous monlrci'Oiis d'abord avec quelle ardeur il a|i|ilau- (lit au mouvement qui venait de se produire.
En 1831, Delacroix traça une page célèbre qui permet, à elle seule, de faire l'estbétique des révolutions. I^on tableau des Barricades monlve avec une vigueur singulièrement décisive comment, sans autres éléments que des pavés fumants de sang et de poudre, des vagabonds déguenillés, des fusils et des loques au bout d'un bâton, il est possible d'inspirer et de rendre des sentiments héroïques. Henri Heine a pénétré cette vérité, analysé ce phénomène artistique avec une grande finesse : n Je ne puis m'empècher d'avouer, dit-il, que ce petit Cupidon, ramoneur de cheminées, qu'on voit un pistolet à la main à côté de cette Vénus des rues, est souillé probablement d'autre chose que de suie; que le candidat du Panthéon étendu mort à terre trafiquait peut-être le soir d'auparavant sur les contremarques à la porte d'un théâtre; que le héros qui se précipite avec son fusil porte les galères sur sa figure, et certainement sur ses habits dégoûtants l'odeur de la cour d'assises; mais c'était justement là ce qu'il fallait; une grande pensée ennoblissait même la lie de ce peuple, celte crapule, et réveillait dans son àme la dignité endormie. » C'est un peu de cette inspiration que nous retrouvons dans une lithographie de Daumier, le Gamhi de Paris ai/x Tinleries. publiée en 1848. Un de ces « petits cupidons », comme dit Heine, se carre et se vautre sur le trône vide; les ressorts le font rebondir, ses jambes grêles fouettant l'air, et une expression victorieuse éclaire sa figure falote, .\utour de ce triomphateur de douze ans, qui est la gaîté anonyme des révolutions, comme il en est parfois la tristesse et la honte, une foule disparate, manches retroussées,
IIONOHE DAI MIEU.
tètes coitTc-es de casquettes, de casques, de bonnets de police, hurle et acclame. La révolution de 1848 était trop désintéressée pour que l'on ait à blâmer, au point de vue de l'idée, cette composition un peu enfiévrée. Au point de vue du dessin, quelque rapidité emportée ne messicd pas à ce feuillet d'actualité.
Pourtant, il est une autre lithographie du même moment, et traduisant une idée analogue, où la joie de la victoire est exprimée d'une façon un peu plus conventionnelle, mais plus digne. Une ligure de Liberté ouvre brusquement une porte, et entre avec un flot de lumière, tandis qu'au premier plan, les ministres du roi détrôné, tenant leur dernier conseil, perdent la tête à cette apparition, se lèvent en désordre, se poussent, se culbutent, cherchent à s'enfuir. Nous verrons, dans ce chapitre même, comment un homme politique et un historien de premier ordre appréciait ce symbole passionné.
Il est bon de dire, une fois cet enthousiasme constaté, qu'il n'excluait pas chez Daumier le bon sens et la perception des ridicules. Le républicain exultait et se grisait, mais en même temps le philosophe faisait justice des exagérations de son propre parti. Si d'un côté il raillait de leurs terreurs les bourgeois alarmis/es, de l'autre il ne pouvait guère souffrir l'agitation encombrante et prudhommesque des banqueteurs. En un mot, si sentimental qu'il fût, il ne pouvait s'empêcher de se moquer des utopistes. Dans les Alarmistes, il s'est plu à montrer sous des couleurs bien bouflonnes l'effarement bourgeois. Ce sont des gardes nationaux philippistes, qui, désespérés, font serrer par leur ménagère leurs buffleteries et leur bonnet à poil. Des trembleurs, réveillés par leur femme de ménage, croient qu'on les vient arrêter ou
L'HOMME ET L'ŒUVRE. 270
piller. Un couple pacifique en promenade s'arrête el rebrousse chemin, car une bande « d'hommes armés » vient de débouciier au détour de la rue : ce sont des gamins qui jouent au soldat.
Mais les Bnnquetctns, ceux qui font les bravaches et, par peur, crient plus haut que les autres, ceux qui vont porter partout le récit de hauts faits qu'ils n'ont pas accomplis, sont traités plus ironiquement encore. Ils sont, naturellement, revêtus du glorieux uniforme de garde national, qui le jour du danger était soigneusement plié dans le fond de l'armoire. Ces terribles soldats, ces Tamerlans qui se sont cachés pendant les douloureux événements de juin, courent banqueter en province, voire en Angleterre, et n'ont garde d'oublier leur fusil.
On pourrait dire, non sans raison, que ces banqueteurs ne sont pas précisément du parti pour lequel Daumier a des sympathies, et que, d'un autre côté, il n'y a pas grand courage à railler les inoffensifs alarmistes. Aussi n'est-ce pas là-dessus que nous nous appuyons pour montrer combien il était homme d'indépendance et de raison. C'est dans les partis les plus avancés qu'il trouvait matière à satire : les Divorceuses et les Femmes socialistes en font foi. La première série, tout à fait connexe aux Bas bletis^ avec une nuance politique en plus, représente dans tout le grotesque tohu-bohu inévitable les assemblées de femmes, ces parlements en jupons que les têtes fortes improvisent pour s'occuper beaucoup plus de leurs droits que de leurs devoirs, prêcher la haine de l'homme qui ne les a pas comprises, et pour cause. Les verres se choquent, et les buveurs trahissent tant soit peu de désordre : c'est un banquet où de nombreux toasts sont portés à l'émancipation des femmes, par des femmes émancipées.
Plus hardie est encore la satire des Femmes socialistes, et quelques bons coups de crayon sont allongés h l'adresse de Pierre Leroux, de Blanqui, etc. Un trait comique, entre autres, est la consternation indignée d'une de ces exaltées qu'un despote de mari « empêche d'aller communier à la barrière du Maine avec ses huit cents frères ». Une autre scène, bien daumiéresque, retrace la rêverie d'un brave homme, un père de famille, qui attend depuis quarante-huit heures le retour de sa femme, partie pour un banquet socialiste. Pendant qu'il est plongé dans ses réllexions, cloué sur sa chaise, sans avoir pris nourriture ni sommeil, attendant toujours, ses héritiers, insouciants, jouent avec sa canne et son chapeau, protîtant de ces vacances cruelles. Le dessin est exquis, et l'idée résume la morale de cette série et de ses sœurs.
Enfin, pour terminer avec les utopies sur lesquelles la malice de Daumier s'escrima, il faudra mentionner les Souvenirs du Congrès de la Paix, charges assez réjouissantes où Victor Hugo, Coquerel, et les disciples de Cobden, sont représentés pérorant devant un auditoire en délire, et réduits, faute de mieux, à pacifier les caniches dans la rue.
Nous donnerons une idée suffisante du danger qu'il pouvait y avoir à fionder les travers des partis, quand nous aurons dit que les socialistes, entre autres, prirent assez mal les critiques à leur adresse. Plus d'une fois, les vitres du Charivari furent brisées, et les bureaux menacés d'invasion par des partisans de Blanqui trop convaincus.
[>ans les moments de crise le public demande au moins autant de renseignements que d'appréciations. Daumier était trop bon