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journaliste pour ne pas sentir cette nécessité de métier, mais trop artiste auséi, et d'un tempérament trop personnel pour présenter des documents secs et sans âme. 11 reprit le crayon qui avait jadis tracé le ventre législatif et les portraits des pairs, mais cette fois, il est vrai, sans la haine qui l'avait si merveilleusement inspiré, dans un esprit plus fantaisiste et une manière plus libre et plus rapide. Les Bejtrcsentan/s représentés et la PIn/siouomie de /'A*- «ew^/ée parurent de 1848 à 1851, reproduisant avec une vie très intense les types et les scènes du monde parlementaire.
Les Représenlants représentés sont de fort beaux portraits en pied, moins burinés, moins sculpturaux et d'une contexlare plus uniforme que ceux de 1830. Certes ils ne perdent pas en largeur et en caractère. Mais à la différence de la facture et des types, on peut mesurer toute la distance qui sépare les deux époques. Ce ne sont plus les bons petits bourgeois replets, rasés, souriants, contents d'eux-mêmes et des afTaires, au toupet frétillant, breloques battant le ventre, engoncés dans leurs cravates optimistes, faisant les jolis cœurs et les beaux esprits. C'est une autre génération, d'autres tempéraments et d'autres allures. Plus de désordre dans les vêtements, mais aussi plus de flamme dans les yeux. Les visages sont inquiets, mobiles, ravagés, parfois farouches. Aux insouciants ont succédé les ardents; les échevelés aux frisés ; les passionnés aux satisfaits. Ce ne sont plus des ventres, ce sont des barbes.
Les ventres ont le culte d'eux-mêmes, et professent le scepticisme à l'égard de » l'humanité souffrante » . Les barbes, sorties du peuple, prêchent la liberté, l'égalité et la fraternité, s'exaltent et se grisent de toutes sortes de grands clichés et de phrases sonores. Ces
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cliffrrencos sont tellement accentnées dans les deux suites de portraits qu'à défaut de toute autre indication elles permettraient de suivre la marche du temps et le progrès des idées. De plus, le caractère de tous ces portraits est tellement juste, tellement saisissant, (pi'il nous paraîtrait difficilç qu'un historien de notre régime parlementaire put se passer de les étudier. Ce sont des documents qui ne feront (|ue gagner en valeur et en intérêt. Ils renseignent sur le compic des hommes, autant que la lecture de leurs discours, ou tout au moins ils la conq)lèlent d'une très énergique façon.
Un discours politi(pic relu est la plupart du temps bien lourd et bien terne; il faut une peine, une tension d'esprit, pour retrouver les traces de la passion qui l'animait ; il y a des inutilités, des redites, de l'embarras, mille choses supertlues ([ui rebutent ou qui déroutent. .\u contraire, le portrait, quand il est vu aussi véridique, jeté aussi vigoureux, est le plus lumineux et le moins douteux des commentaires. Pas un trait n'est de trop; l'ensemble dit d'un seul coup tout ce (ju'il faul dire, tandis que les détails viennent expliquer les nuances les plus délicates. Il y a souvent i)lus d'éloquence dans le relroussis d'une moustache, le froncement d'un nez, la ilireclion d'un regard, (pie dans tout le fatras d'inie tirade trop préparée. Kt puis, les discours monirent rarement un homme |)ublic sur toutes ses faces; ils s'appliquent le plus souvent à des situations particidières. Ils a])prennent, à la rigueur, les théories du personnage, mais bien moins son caractère cl pri'sipic pas sa véritable nalui'e. Cela est tellement vrai, que les orateurs dont nous relisons les œuvres aveclcplus dô plaisir sont ceux dont nous avons les traits profondément gravés dans
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l'esprit : la face de lion de Mirabeau, la face de dogue de Danton, la face de chacal de Robespierre. Quand nous connaissons peu ou imparfaitement l'homme lui-même, nous nous créons un type, fait de convention, ou d'indications tronquées, et il faut que l'art nous lo précise.
A ce besoin de nous assimiler les individus aulant que les pensées, les portraits de Daumier répondent dans la plus large mesure. A part quelques touches d'actualité devenues sans grand intérêt, quelques facéties de circonstance qui ne pouvaient avoir de sel et de signification que pendant quelques jours, comme l'habit de marquis d'Armand Marrast, le burnous arabe de Larochejaquelein, la queue prenante de Victor Considérant, etc., cette représentation des représentants a toutes les qualités d'une page d'histoire, concise, complète et colorée.
Nous ne pouvons naturellement décrire ni même mentionner ici les quatre-vingt-huit portraits qui composent cette galerie, d'autant plus qu'un bon nombre des originaux est aujourd'hui parfaitement oublié ou indifférent, que d'autres n'ont pas encoreleur véritable place, que certains enfin ne peuvent être complètement jugés faute du recul nécessaire. Toutefois, nous citerons quelquesuns des plus enlevés comme dessin et des plus réussis comme caractère.
Le petit Thiers, en Bonaparte, ne manque pas d'une certaine morgue, mais il est incontestablement moins grimaçant, moins malicieux et moins vivant que dans d'autres compositions, aussi ne le faut-il nommer que pour la célébrité. Crémieux, au contraire, d'une laideur saisissante, avec sa chevelure crépue, son visage écrasé, éclate d'intelligence et de vigueur. Dufaure, entêtée
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mélancolique, est un des plus beaux également. N'eùl-il pas à la main sa grappe de petits ballons gonflés de vent, tout prêt à s'envoler, Pierre Leroux avec ses mèches en broussaille lui retombant dans les yeux, son air concentré de rèvasseur, serait du premier coup d'œiljugé comme le type de l'utopiste : sa pensée est aussi creuse que celle de Dufaure est solide et profonde.
Proudhon, trapu dans ses vêtements larges, avec son collier de barbe, ses lunettes, son front éclairé, son sourire peu accentué et très vague, est un superbe apôtre, aussi vrai que Lucien Murât et Antony Thouret sont deux superbes mastodontes. Pagnerre, éditeur et député, débite rondement ses almanachs. Flocon, sténographe et courriériste parlementaire, a une bonne tète de bohème mûr, grand culotteur de pipes. Cliaiigarnier, sanglé, ridé, coquet, vaniteux, est bien le général Bergamote. Pour Jules Favre. le dessinateur a trouvé, ou accentué les lignes singulières de ce visage en croissant rentré, ou en cabriolet. Dien accusé aussi est le profd de faune de Mole, autant qu'un bourgeois peut ressembler à un faune, et ce vieux beau, tiré à quatre épingles comme un petit jeune homme, a du coton dans les oreilles.
David d'Angers, le maître statuaire, dans un ordre d'idées tout à fait diflerent, a une magnifique tète de penseur enthousiaste et inspiré. Il est sans contredit bien plus parlant et plus magistral que V' ictor Hugo, dont Daumier a par trop chargé le front olympien.
Les militaires ont une place à part dans cette assemblée et leur tempérament a été saisi avec un rare bonheur. Bugeaud a une couronne de cheveux blancs dont la douceur fait un contraste avec la face rasée, tannée, intelligente et rude. Lebreton, gigantesque;
Baragiiay-d'IIilliers, très en croc et très gentilhomme; Laliitte, avec, sous le nez, la plus extraordinaire et la plus proéminente touffe de poils.
Ces belliqueux ont pour contre-|)ar!ie les Montalembert à la démarche doucereuse, les Falloux })leins de componction, les Coquerel d'une sévérité puritaine, les Berryer gourmés, les Baroclie, les Boulier et les d'Aguesseau. A côté de ces sinueux ou de ces grincheux, il y a aussi de bons hurluberlus, comme Ferdinand Favre, Tascliereau, Estancelin le gamin; des majestueux comme Odilon Barrot, Lacrosse ; d'autres inclassables, uniques dans leur genre comme le président Dupin et ses gros souliers, le Chinois Vésin et l'Iroquois Bineau ; enfin, il y a les ardents, les avancés, très beaux d'allures comme Eugène Pelletan, très en coup de vent comme Lagrange, très militants comme Félix Pyat, prêchant du haut de sa hotte ; enlin les narquois, parmi lesquels se distingue surtout Jérôme Napoléon, mélange de Bonaparte et de Polichinelle. Et nous en passons, comme dans Hernani, des meilleurs, car nous n'avons nommé ni Glais-Bizoin, ni Emmanuel Arago, ni Garnier-Pagès, ni Buffet, qui présentent chacun de bien frappantes physionomies.
Ce que nous voudrions faire remarquer, avant de passer à une autre série, c'est le peu de profit qu'ont tiré de celle-ci les dessinateurs de portraits caricaturaux qui ont suivi Daumier. Pas un n'a su s'élever à la même hauteur, tout en copiant servilement la manière. C'est que pas un ne s'est donné la peine de s'assimiler, aussi profondément que noire maître, l'esprit de ses modèles. André Gill, certainement le plus inspiré et le plus habile, s'est plus d'une fois contenté d'utiliser les types qu'il avait trouvés tout
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créés par Daumier, par exemple Jules Favre, (îlais-Bizoin. Thiers et maint autre, sans y ajouter une empreinte bien originale. .Mais le reste, à peu d'exceptions près, dont pas une d'ailleurs ne serait notable, a bâclé dos charges en interprétant |ilus ou moins adroitement des photographies.
Daumier s'était donné la peine, lui, de regarder ses personnages, de les interroger, de mûrir leurs traits dans sa pensée, et s'il se servait de photographies, c'était de ces épreuves géniales qu'il tirait dans sa cervelle, et qu'il retrouvait au moment voulu dans toute leur netteté. C'est cette faculté précieuse perfectionnée par l'observation continuelle, secondée par le travail opiniâtre, qui lui pcrmellait dans sa tâche journalière d'atteindre comme nous venons de le voir la vérité de l'expression, aussi bien, comme nous allons l'éprouver encore une fois, que le naturel du geste. Soit qu'il compose une scène de toutes pièces avec des éléments judicieusement choisis partout et nulle part, ainsi que dans les études des mœurs bourgeoises, soit qu'il retrace l'animation et la cohue des comédies parlementaires, comme dans la PJiyxionomie de f Assemblée, il est toujours consciencieux et toujours original.
Cette « Physionomie » déborde de gaîlé, pétille d'esprit et de mouvement, mais ce qui fait son principal mérite, c'est que malgré son caractère d'exubérante fantaisie, elle repose sur la chose vue. C'est mieux (jiic la reproduction exacte du milieu et des allures i)arlementaires, c'en est la quintessence comiipu'. Tous ces petits bonshommes à tètes historiques, s'agitant,disculan(, se poussant dans les couloirs, prenant des mines à la tribune, posant ou gesliriilaut dan- l'iiémicycle, ce n'est pas seulement l'asscm-