‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 47 sur 82 · LES ALARMISTES ET LES ALARUÉS · texte numérisé non relu

LES ALARMISTES ET LES ALARUÉS

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Où peut aller cette baiule (l'Iinimuis anuO c'est effrayant !. ,

Hentrons, ma femme,

cliaicnt la lète, laissaient ('ciiappei" des oracles ; aujourd'hui, des groupes semblables lioidient, ar|)entent et vaticinent.

200 HONORE DALMIER.

Nous entrons dans la salle des délibérations. C'est une séance ordinaire; on lève les bras dans tous les sens, on écume, on apostrophe le président, l'orateur, les voisins, les ministres, les absents; Baraguay-d'Hilliers, en sa qualité de général, dirige vaillamment la manœuvre des couteaux de bois sur les pupitres; c'est un cliquetis assourdissant ; l'orateur, les bras croisés, attend le silence. Que serait un jour de séance extraordinaire ? Son discours fini, Pierre Leroux descend de la tribune, perdu dans ses cheveux et accablé par sa propre éloquence; une forêt de mains tendues se hérisse vers lui; vous avez vu le même elTet de mains complimenteuses et le désordre oratoire d'autres Pierre Leroux.

La plupart des petits incidents et des petites manies sont notés ou prévus. Ainsi Daumier n'a pas plus oublié les feux croisés des lorgnettes, dirigés sur les tribunes parles représentants « spécialement chargés de représenter les séducteurs », que l'éclat de rire provoqué innocemment par un poussah qui soudain se réveille et bâille de façon bruyante, ayant pris un instant la Chambre pour sa chambre à coucher. La cérémonie imposante du scrutin à la tribune est décrite dans son curieux mouvement de fourmillement et le triangle remuant que forment sur les degrés les députés qui montent, déposent dans l'urne et redescendent.

11 n'est jusqu'aux petits complots de couloirs, aux différentes manières d'avaler le verre d'eau, à l'animation enjouée des suspensions de séance, à l'aspect fantastique des discussions de nuit, qui ne soient habilement exprimés jiar la variété du coup de crayon et l'imprévu si vraisemblable des lignes.

Et puisque nous parlons de vraisemblance, profitons du mot pour indiquer toute la différence entre les deux hommes que nous

LIIOMME ET L'ŒUVRE.

avons déjà mis en parallèle. Cliam a illustré un recueil qui eut à son heure une grande vogue et qui a conservé une certaine répulalion : V Assemblée nntinitale cninique^ de Lircux. Eli bien, C.iiani s'est simplement borné à utiliser les tètes des Représenlants représentés, en les mettant sur des corps de chic qui se livrent à des pirouettes et des cabrioles burlesques autant qu'invraisemblables. Combien ces effets superliciels et d'un comique facile sont inférieurs aux éludes si vivantes de Daumier ! Et encore si les tètes copiées gardaient un peu de leur caractère qu passant par le crayon neutre de Cliam ! Mais non, il a appris par cœur quelques traits, une grimace, et il la seil à toutes les sauces. Où Daumier aurait varié l'expression, Cham ne se donne point la peine de la modiller; d'ailleurs il ne saurait en venir à bout. Ce procédé stéréotypique augmente l'invraisemblance des idées et la faiblesse des compositions, si on peut enqjloyer ce nom. Notez (jue la PJnjsionomie de l Assemblée est loin de se trouver l'auivre la plus magistrale de Daumier; c'est plutôt un crayonnage réussi et vivant, une très piquante raclure de palette. Mesurez d'après cela la distance qui sé|»are de notre caricaturiste le fantaisiste qui eut la chance ou rii;ibilclé d'éclipser, sans autre bagage qu'une pirouette priniesaulière et périssable, un artiste créateur et profond.

Nous ne sommes pas aveuglés par notre admiration pour Daumier, car nous ne faisons aucune diflicullé pour reconnaître (]ue les IilijUes iiarlemeiild/res sont d'un comi(jue faible el d'un goût douteux, l'cul-èire élail-il fort drôle à l'époque de voir 'l'iiicM's, Berryer. Mole, Dupin, Mdntalcmbert, Boulay de la .Meurthe, etc.. dans le simple appareil (h' nature ou vêtus uniipiemenl de petites ailes, caud)rant leurs torses d'une anatomie fanlaisiste, iuuaiit

HONORE DAUMIEU.

do la llûto à roiiibre des hêtres, Tityre tu iiatu. dans un attirail allégorique et mythologique. Et encore était-ce si drùle que cela? 11 est permis d'en douter. Eussent-ils égayé les contemj)orains, on avouera que ce sont des etî'ets trop faciles et peu dignes d'un esprit aussi fin. Mais quel homme n'a point ses faiblesses? Daumier était enchanté de cette série ; il riait de sa plaisanterie comme un fou ; les cadres qu'il avait imaginés pour entourer ses tableaux idylliques avaient surtout le don de le rendre triomphant. De fait, ce sont de bien amusantes bordures dans le style rococo, avec des volutes et des rinceaux incroyables.

« Hein! s'écriait-il, moi aussi, on ne dira pas que je ne fais pas de l'ornement, et du tapé! » Maintenant, il faut ne pas prendre trop au sérieux cette satisfaction enfantine, et se dire que Daumier, tout le premier, ne prétendait point avoir fait là un chefd'œuvre.

Au même genre bouffon et supercoqucntieux, il faudrait rattacher les fantaisies de polémique dirigées contre Véron ou contre (jirardin. Véron surtout a entretenu la bonne humeur de Daumier; il est tour ù tour en Paladin, en saint Sébastien, en Berger d'Arcadie, en Achille, en Crispin, en saint Antoine, en matamore, etc. Ces grandes charges rapides sont drôles, mais ont perdu beaucoup de leur sel et de leur intérêt ; elles sont trop lâchées l)Our qu'on les apprécie au point de vue artistique.

Nous avons mieux à faire, au moment où nous sommes arrivés, car Daumier a pris en faveur de la République menacée son crayon le plus passionné, frappant d'estoc et de taille contre les partis qui déjà travaillent à l'étouffer.

Au premier rang de ces adversaires, sont les fameux c Dur-

L' HOMME ET I/ŒLVRE.

graves », Thiers, Berryer, Mole, Monlalembert, complotant à qui mieux mieux contre la liberté et travaillant ferme à bâillonner le journal. Une actualité particulièrement énergique représente le petit Tiiiers en parricide, se préparant à assommer la presse, sa mère, au moyen d'une massue législative, l'ne autre montre le même lilliputien personnage passant sur la place de la Bastille, un jour de fête nationale ; une lillette lui propose une couronne de son éventaire ; rien n'est comiciue comme la figure de petite chouette navrée de l'homme d'État.

D'un autre côté, Daumier fait face à l'invasion (hi parti clérical, et montre de la plus saisissante façon les capucins marchant sur Paris, Gorenflot remplaçant Miciielet au Collège de France pour le cours d'histoire.

Ce dernier dessin est fort beau. Le moine, construit et campé magistralement, préciie avec une emphase liypocrile, et sur les gradins de l'amphitiiéàlre désertés par la jeunesse des écoles, les uniques auditeurs, deux ou trois garçons de aalle, sont plongés dans le sommeil. Cette composition sue vigoureusement la haine. Elle inspira aux étudiants le plus vif enlhousiasme. et lardent professeur, quand il en eut connaissance, adressa à Daumier la lettre suivante, uii son âme s'épanche, rêves et admiration mêlés :

30 mars 1851.

« Vous m'avez, cher monsieur, rendu un grand service. Votre esquisse admirable étalée partout dans I*aris a éclairé la question mieux que les di-x mille articles.

« Ce n'est pas seulement votre verve qui me frappe; c'est la vigueur singulière avec laquelle vous précisez la question.

(( Je me rappelle une autre esquisse où vous rendiez sensible, même aux plus simples, le droit de la République. Elle rentre citez elle; elle trouve les voleurs à table qui tombent à la renverse. Elle a la force et l'assurance de la maîtresse de maisoi}. La voilà définie et son droit clair pour tous. Elle seule est chez elle en France.

« Les questions n'avancent que quand on trouve ainsi une l'ormule très forte qui crève tous les yeux. Le jour où Molière trouva celle de Tartufe, son vrai portrait. Tartufe fut dès lors impossible.

« Je vois avec plaisir venir un temps où le gouvernement étant le peuple même, et devenant ainsi éducateur, fera certainement appel à votre génie. Plusieurs sont agréables, mais vous seul, vous avez des reins. C'est par vous que le peuple pourra parler au peuple.

« Je vous serre la main cordialement.

(( J. MlCUELET.

" Quand vous êtes fatigué et que vous voulez prendre l'air au bois de Boulogne, rappelez-vous qu'il y a sur le cliemin une maison où l'on vous admire et l'on vous aime. »

Que de choses dans cette superbe lettre! Les illusions d'un esprit trop généreux, mais aussi le sens critique si particulier (jui d'un mot définit le genre des talents et met les hommes à leur véritable place : «■ les autres sont agréables, vous seul avez des reins, » est une de ces phrases qui eu disent plus long que de longues pages de discussion. Daumier, j>rofondément touché de cette appréciation et d'ailleurs admirateur du style si coloré, de

LHOMME ET L'CEUVRE.

la parole si éloquente de Fliistorien, ne recul pas seulement celte ledie. Il avait eu aussi quelque temps auparavant la visite de l'homme, el celle première entrevue avait élé émouvante et curieuse en môme temps.

L'artiste travaillait dans son atelier; ce jour-là, il modelait avec la (erre glaise une statuelle dont l'idée depuis quelques fours le lianlail. La porte s'ouvre, un petit homme entre rapidement, avec de grands gestes, demande d'une voix essouftlée : <( Vous êtes Daumier? » et tomljc aux: genoux du caricaturiste étonné. Dans celte posture, il commence à voix haute à vanter son admirahle talent de dessinateur, son génie de penseur, sa puissance de justicier; tous grands mots qui, adressés à lui, frappaient ])our la première fois loreillc du lilhographe. Haumier, avec une gailé qui déguise son émotion, parvient enfin à relever son visiteur et le supplie de le prendre avec lui sur un Ion qui etfarouche moins sa modeslie. Les deux hommes causent alors, échangent leurs idées, rapprochent leurs espérances et leurs haines, et les voilà liés d'une durahle el profonde amitié.

Au cours de la conversation, les regards de .Michelel se dirigent maciiinalement vers l'ouvrage que l'arlisle avait interrompu, et après un examen rapide, il pousse un cii d'cnlhousiasme : (( Ah! vous avez atleiiil en plein l'ennemi I Wiilà l'idée l)ona|)arlisle à jamais pilorisée par vous! »

Sur la selle du sculpteur, en elfet. une ligui'e se di-esse el se cambre. C'est un hommi- d'allun' dèhanehée et d'aspect sinistre ; une vieille redingote avachie se croise sui' son torse bondjé d'ancien traîueui' de garnison. Ine main esl enfoncée dans la poche d'un luniulLueux pantalon à la hussarde; l'autre brandit un gour-

HONORÉ DAIIMIEH.

tlin noueux; les pieds sont chaussés de boUes éculées. La tète de ce personnage, petit crùne osseux et déplumé de vautour, est couverte d'un cliap(>au de haute forme, bosselé et enfoncé sur les yeux, des yeux saillants et clignotants ; le nez crochu surplombe une moustache épaisse qui cache la bouche, et une barbiche termine la ligne du menton par une pointe aggressive. C'est la synthèse de l'agent interlope, de l'auxiliaire infatigable de la propagande napoléonienne, provocateur « décembraillard » et assommeur. Pour tout dire d'un mol, c'est liatapoill

Car Daumier, avec son tlair d'amoureux de la liberté, a senti le jiéril qui la menace, et résolu de combattre ce péril de toutes ses forces, fût-ce au pi"iv de dangers personnels. Comme il l'avait fait jadis pour les hommes, plus inoffensifs, qu'il haïssait de toute son ardeur juvénile, l'artiste mûri a voulu, avant de répandre par le journal son idée satirique, lui douner un corps, une forme matérielle, la sentir palpiter et vivre sous ses yeux; et il a pétri pour l'histoire cette poignée d'argile.

•Quelles que soient les convictions, les tendances, les sympathies politiques, ces choses ne sont ici que secondaires. Ce qui prime tout, ce qui s'impose, c'est l'art. C'est cette passion qui se transmet à la matière en passant par les doigts fébriles d'un bouillant et d'un brave. Il faut être animé de sentiments aussi forts pour faire de la caricature une satire aussi puissante et durable. Voilà ce qu'il nous importe de faire remarquer, de prêcher aux caricaturistes présents et à venir. Les types comme celui de Ratapoil, qui sont la plus énergique condamnation d'un régime, ne se créent qu'en h'émissant. C'est, dans les arts du dessin, la |)araphrase du fucit htiJijjudt'w rersinn de .Juvénal.

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