RATAPOIL
Statuette plâtre.
298 HONOME DAUMIER.
Celte série des tlécembraillards et des lliUapoils est la plus violente et la plus amère conception de toute l'œuvre de Daumier, y compris les pages si vigoureuses pourtant de 1830. Assomraeurs dans l'exercice de leurs fonctions, chauffant l'enthousiasme les jours de revue, le colportant dans les campagnes avec des promesses, essayant leurs triques sur les citoyens inoffensifs et sur les enfants eux-mêmes, gardant à vue les députés républicains, autant de tableaux dramatiques, vengeant d'avance la liberté des coups d'Étal qui la vont museler. Autant de pages qui émeuvent profondément les esprits comme celui de Michelet, leur font espérer un instant que le peuple ne sera pas dupe des faiseurs et des aventuriers, que les tentatives seront déjouées.
Aussi, maintenant, le grand écrivain suit pas à pas le grand artiste. Chaque fois qu'une nouvelle page réussie vient provoquer chez lui une émotion, un petit billet vibrant ou une longue lettre chaleureuse viennent apprendre au dessinateur qu'il a frappé juste. Michelet sympathise dans le rire et dans la colère.
Dans le rire, comme le prouvent ces quatre lignes sans date, grilTonnées avant un voyage :
(. Malade ou garde-malade tout l'hiver, je n'ai pu aller vous voir. — Kt je pars. — Mais je ne puis partir sans vous dire ma très profonde admiration sur votre salon et sur tout ; vous avez du succès : on ril et ça restera toujours'. »
Dans la colère, comme fait foi cet autre billet, au lendemain d'un dessin représentant la France qui se bouche les oreilles, harcelée par les protestations et les galanteries du prince de Joinville d'un côté, (le Louis-Napoléon de l'autre :
LHO.MME ET LOEIVRE.
24 octobre ISol.
« Ah ! cher maître, de comhien vous êtes supérieur à la presse I Je ne lis presque aucun des grands jouruaux sans pleurer. •
" Vous, vous êtes toujours au plus liaul do la siluation. Je viens
d'acheter JSi l'un ni fanfrc, et je le mets en tèle de mon
Musée.
« A vous de co'ur.
Un peu auparavant Tliistorien avait déjà félicité Daumier d'une manière non moins vive à propos d'une caricature de politique extérieure, qui nous touche de moins près, mais qui montre toujours l'âme généreuse de notre satirique. Le roi de Xaples est représenté à sa fenêtre, contemplant d'un air indiflérenf, ou même satisfait, les cadavres qui jonchent les rues, avec cette légende : « Le meilleur des rois eontinue à faire réfjncr l'ordre dans ses Etats. » Et Michelel écrivit :
2 septemljre I80I.
« Je suis ravi, cher monsieur, de vous voir entrer dans cette nouvelle manière. A'otre Meilleur des rois est du vrai Tacite : terrible et sublime.
(I C'est au même moment que nous entrons tous deux dans la vieille Europe, non de ce très petit pays où toute chose en ce moment est si ptlle.
« Parlez-moi du roi l5oniba, du pape cl de .Nicolaï! — \ oilà mes hommes.
« Je vous serre la main, et de co-ur. « J. .M.
300 HONORÉ DAIMIER.
<( Je VOUS donnerai mes légendes à mesure qu'elles paraîtront. Il y a à faire une belle série des Cosaques. Le Cosaque est le factotum du Nord, un brocanteur à cbeval. »
Comme on le voit dans celte lettre, il y eut un commencement de collaboration entre Michelet et Daumier. Quel dommage qu'elle n'ait pas abouti, et quel beau monument aurait élevé cette pensée, illustrée par ce crayon I Une lettre encore, qui indique plus nettement ces projets et précise même la nature de l'ouvrage rêvé.
28 novembre I80I.
c( Cher monsieur,
« Je ne sais trop si je me trompe, mais le temps devient meilleur pour la cliose en question.
K Voilà l'Elyséen Girardin qui, pour se refaire un peu de popularité, écrit contre les jésuites. — Notre émancipation approche.
Il Je vous écrirai ces jours-ci une liste des gravures qu'on pourrait bien faire rentrer dans la première partie (partie historique).
« Pour la deuxième partie 1 morale et satirique elle en fournirait depuis la première ligne jusqu'à la dernière.
« Je vous serre la main affectueusement.
fc Je suis convaincu qu'en 1852 vos admirables gravures du Charivari seront toutes mises sur le théâtre. — Un jouera Ratapoil, Montalembert l'éteignoir, l'entrée des capucins à Paris, etc. »
Pauvre naïf d'honiuie de conirl 11 ne se doutait pas, à propos
L'HOMME F:T L'()i;i:vilE. • 30i
de théâtre, du drame politique qui allait se jouer dans peu de temps. l!ala[inil était vainqueur, deux que son gourdin avait oubliés, ceux que la dcporlalion a\ail négligés n'avaient qu'à bien se tenir, et à ne plus railler les choses saintes.
C'est alors que commencèrent chez Daumier les pérégrinalions de la maquette historique dont nous avons donné la descriplion. C'est une merveille (pTellc se soil conservée inlacte. L'arlisie l'avait fait mouler en plâtre, et cetle fragile statuette était cachée avec un soin jaloux, que légitimaient trop bien les perquisitions et les représailles. Enveloppé de linges, ou de i>aille, lîalapoil était sans cesse changé de place par madame Haumicr (pii ne trouvait jioint de retraite assez sûre. Tantôt dans un grenier, tantôt dans un coth-e à bois; enfin, au refuge où Iléliogahale trouva la mort, liatapoil, phis heureux, dut de conserver la vie.
El maintenant (pi'aliait l'aire le caricaturiste polili(pie, de nonveau réduit au silence? <Jue pensait l'écrivain si durement trompé dans ses illusions? Désespérer? Ce serait mal connaître la foi profonde que ces hommes avaient dans leur patrie. (Ju'on lise encore cette dernière lettre; elle demeurera toujuurs à l'honneur de celui qui l'écrivait et de cehii (pii la reçut.