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LES REPRESENTANTS REPRESENTES

David d'Angers.

fines, si variées qui s'échappaient de sa main en troupe si pressée, ce n'était guère pour lui que des indications, des promesses. Plus d'un dessin que nous avons examiné était une simple touche d'essai, destinée à juger de l'effet produit. Cela se retrouvait dans son atelier sous forme d'éhauche de plus grande dimension, ou demeurait, faute de temps, dans sa tète sous forme de projet.

Mais les nécessités de la vie s'emparent d'un artiste si impérieusement, le prennent, l'enlacent de façon si inexorable! Le tableau commencé sur le chevalet doit être laissé de côté; l'œuvre qui demanderait de longues méditations ou qu'il faudrait serrer de près, revoir sans cesse, demeure à l'état de premier jet dont on sent toute l'imperfection. Qu'est-ce que c'est? Ah! oui. On vient du journal savoir si les planches pour le mois prochain sont prêtes. C'était si bon de rêver à autre chose; ce serait si bon de ne travailler qu'uses heures, sans avoir devant soi l'obsession du travail qui doit être prêt à jour fixe, sans la préoccupation de trouver un sujet pour le public quand on en a cent pour soi ! Alors, on cherche ce qui pourrait être compris, ce qui suffira et plaira. Et comme on a le goût trop pur et les intentions trop hautes pour se contenter de ce minimum qui tlatte la masse, on se passionne encore une fois, on s'acharne après ce travail que l'on sait d'avance incompris, on voue le meilleur de sa pensée à l'indifférence du passant, on enlève de haute verve trois ou quatre, ou six dessins, et cela fait, on s'irrite, on montre le poing au ciel en maugréant contre sa ciiarretle..., et on se résigne à recommencer. Il le faut bien : les exigences de la vie frappent à votre porte, la plate et monotone tyrannie des petits détails vous harcèle. C'est alors, quand ces besoins vous aiguillonnent, que l'on accepte encore

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volontiers Téditeiir qui vient vous proposer quelques travaux tic métier, ou l'ami qui vous apporte une collaboration faiblement rétribuée, mais (pii ■< ne peut [)as faire mieux pour le moment ».

Ainsi s'écoule une partie de la vie de grands artistes; ainsi, dans ce misérable engrenage, a été prise celle de Daumier. Cela ne diminue en rien la portée et le mérite de l'œuvre qu'il a biissée. Mais que l'on suppose seulement un peu plus iiilelligenle la fatalité (jui pesa sur lui, el alors quels regrets n'éprouvera-t-on pas? On considérera avec peine cet éparpillement d'un puissant talent.

Toutefois, comme chacune de ces bribes porte la marque, la griffe d'un maître, comme elles sont reliées par une pensée commune, révèlent un même elfort et brillent d'un semblable éclat, tous les elforts ne sont pas perdus, et quand le temps a fait la part des pages liàtives et des jours moins inspirés, il reste encore un imposant et magiiiti([iic faisceau. C'est cet ensemble dont nous avons présenté jusqu'ici la plus grande partie. Il nous reste à en faire voir la fin, le fulgurant couronnement sous forme de douloureux poème arracbé du cauir d'un Français par les malheurs de la patrie. Kt cela fait, nous ne connaîtrons pas encore Daumier tout entier, (;ar il nous restera à l'éliidier comme peintre, originale et à [)eu près inédite incarnation qui ne se révélera dans toute sa beauté que dans un nombre il'années impossible à déterminer aujoui'd'hiii. Alors iioli'c làcbe sera tniie el la coiiclusion soiMira d'elle-même.

.Vvant d'examiner les compositions héroïques qui closent la carrière du lilii()gra|)he, nous voudrions dire (pielques mots de différentes publications (pii ne se rattachent jias directement au gros de l'o-nvre, caprices épars, lleureltes qu'il serait dommage

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de perdre, et que l'on peut piquer cà et là dans la gerbe.

Nous avons parlé déjà de quelques alphabets dessinés par l'arliste, alors que, jeune, il cherchait sa voie, et surtout sa vie. Le 1res peu qui a été conservé de ces travaux ne saurait prêter à une longue critique. Ce sont de jolies petites lâches, avec une indication de mouvement toujours juste; mais cela n'a guère qu'un intérêt de curiosité.

Plus intéressants déjà sont les dessins des nombreuses P/ri/siologies qui parurent à l'époque où ce genre littéraire était en vogue. Ce sont de petits bois très nets, très spirituels, très animés où sont silliouettés successivement des types variés de Robert- Macaires, de flâneurs, de voyageurs, de tloneurs, de rentiers et de portières. Nous avons parlé trop longuement d'études plus importantes sur les mêmes sujets, pour détailler ceux-ci. Toutefois nous ferons remarquer le charme familier qui s'attache à ces petites gravures sans prétention. Elles étaient moins ambitieuses peut-être que bien des illustrations dont, à l'heure actuelle, nous nous montrons avides sans grand discernement. Celles-ci perdent souvent en caractère tout ce qu'elles gagnent en dimension. 11 n'est pas, au contraire, un petit bois de Daumier qui n'ait une signilication complète et qui ne puisse être agrandi par la pensée.

Aux })remières années du Charivari se rattachent aussi différentes fantaisies de Desnoyers, de Louis Huarl, de Leroy, etc., que Daumier et tous les collaborateurs du journal illustrèrent à tour de rôle. Tels le Muséum parisien^ les Français peints par eux-mêmes^ Paris chantant, la Comédie humaine, etc., etc. M. Champfleury en a dressé une liste exacte en 1878, dans le journal F Art. Les curieux pourront y recourir. Ce n'est pas cela

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qui leur fera counaître Daumier sous un jour bien nouveau.

Le dessinateur a donné également quelques coui[)osilions à un roman enfantin hicn connu, do Louis Desnoyers, Jean-Paul Choppanl, et contribué pour quelques types à rillustralion des 3/i/><tères de Paris. d'Eugène Sue. Ces derniers dessins se distinguent par un <'aractcre réaliste, du moins im réalisme tel qu'on le comprenait alors, et (pii était plnlùl de la fantaisie en laid. C'est en somme bien inférieur à ces belles études de la vie boui'gcoise que nous avons analysées et qui, elles, étaient inspirées par le réalisme le plus sain et le plus vigoureux, celui qui s'appuie sur l'observation du mouvement et des caractères.

îNous insisterons un peu plus sur deux autres ouvrages illustrés par Daumier, l'un simplement curieux, l'autre d'une réelle valeur d'art.

En l<Sil, en plein règne de Louis-l'hilippe, le fougueux caricaturiste de l'opposition chanta, bien légèrement il est vrai et sans grand enlliousiasme, la gloire du roi Soleil, et aussi, par contrecou|), celle du roi à tête de poire. Le comte de La Borde ayant fait un ouvrage sur Versa// /es aiirien et moi/crne, iKuimier fut choisi pour y semer quelques gravures. Eorce lui fut, sans doute, à ce moment, d'accepter ce travail et c'est ainsi que son crayon liai ta le séjour embelli par un roi (pi'il écoi'cliait ailleurs tontes les semaines. D'ailleurs on cherchei'ail vniuement nu seul de ces dessins qui pût se retourner contre noire artiste et faire dire qu'il eût transigé le moins du monde avec ses convictions. La plupart de ces petites gravures très Unes, presque microscopiques, sont d'une alliiri' un peu muiidhuie, à cause (h; l'unifoiMnili' de la laille. Il en est fort peu (pii ^dicnt signées de D;iuniier; muis n'eu avons

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trouvé guère que deu\. L'une représente Louis XIV examinant les plans présentés par Le IN'ôlre. Le roi Soleil est assis en robe de chambre; le jardinier se tient respectueusement debout. L'arrangement est gentil et naturel. La seconde, d'un caractère plus joli et plus mouvementé, montre le roi visitant, au milieu d'un groupe de courtisans, le Bosquet de la Colonnade. Enfin, on peut attribuer presque sûrement à la même main, bien qu'il n'y ait pas de signature, une autre vignette encore, qui fait revivre, avec ses ilotes habituels, l'allée des Philosophes.

Le second ouvrage, antérieur d'une année, est une singulière élucubration d'un médecin marseillais, le docteur Fabre. C'est un poème didactique et satirique en deux volumes, la yémésis médicale, suivi de YOrfilàide. Il faut faire grâce au lecteur de l'analyse (le celte divagation en alexandrins. Tout ce qu'il en faut retenir, c'est que malgré ces rimes plus que médiocres, Daumier a souvent rencontré une heureuse et dramatique inspiraliou. l'ar exemple, ces vers sur le choléra :

Paris épouvanté l'aperçut un matin.

Tel aux sombres forêts de Siam, de Bengale

Le tigre à l'œil ardent, à la marche inégale...

(n'allons pas plus loim ont suffi à l'artisle. Hien n'est lugubre comme la page qu'il a consacrée à la description du terrible fléau. C'est un dessin de petite dimension, mais tout un tableau superbement composé, l'n carrefour désolé, avec des maisons aux fenêtres closes; au milieu de cette place morne, un chien, errant la tète basse; dans le fond un corbillard, suivi de deux uniques parents ou amis, croise une civière portée à bras d'hommes: sur le premier plan, un cadavre a roulé, abandonné, et une servante rentre

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précipitanimenl chez elle en se bouchant le nez. C'est tout, et c'est d'une elTrayante justesse. Les autres dessins se distingueni lous par une pointe amère et coupaule. une allure de satire vraiment cruelle. Ces! dommage que le livre soit si médiocre.

Enfui, nous devons une mention spéciale à la Muette, la fantaisie de Poliiey que Daumier illustra, en 1860, de croquis réellement larges et beaux. Il ne nous reste, avant d'en Unir avec ces glanes, qu'à parler d'un ou deux journaux où l'artiste lit (juelques incursions. Nous avons déjà mentionné les beaux dessins qu'il donna au Monde illustré, et les gaies fantaisies du Journal atnumnt. On trouvera là un Daumier très vigoureux, très égal à lui-même, et ces travaux occupent une place très indiquée dan's son œuvre.

Bien moins connu est le journal que fonda Etienne Carjat. en 1831 , et auquel nous avons déjà fait allusion : le Boulevard. Ce recueil, où les principaux clironiqueurs parisiens collaborèrent, comme aussi les dessinateurs les plus en vogue, n'eut pas malheureusement une très longue durée. I>auniier a donné là onze pierres d'une très belle venue.

Il semble qu'il se soi! senti à ce journal particulièrement à son aise et qu'il ail travaillé en ami. Parmi les plus intéressants de ces dessins, nous citerons une scène de villégiature à la Varenne-Saint-Maur; un for! hel intérieur de peintre avec un groupe d'amis complimenteurs; un non moins beau dimanche au .lardin des Plantes ; et enfin l'illustration d'une scène bien connue d'Henri .Moiiuier. « .le n'ai jamais tant ri (|u"à l'enlei-remi'ul (le la tille à liordin. » Cette dernière lilhographic montre

lOXORE DALMIEH.

de superbes bourgeois attablés et buvant sous la tonnelle d'un cabaret de banlieue.

Entre ces études familières et la composition mythologique dont nous allons parler la distance est grande ; nous n'en voyons que mieux, une fois de plus, la variété de ce talent. En 18G0, M. de Villedeuil fonda un journal d'actualités à images, le Temps, illiislratein' universel , avec la collaboration des frères de Goncourt et sous la direction artistique de Gavarni. Celui-ci tint à honneur do faire appel au crayon de son camarade Etaumier. Mais ce journal ayant duré moinslongtemps encore que le précédent, le caricaturiste n'y put donner que deux dessins, deux bois. L'un, peu important, représente deux bourgeois se livrant à une discussion horticole. L'autre, d'une belle facture et d'un caractère entraînant, était intitulé Y Ivresse de Silène. Les frères de Goncourt, qui ne collaboraient guère que par leurs conseils, prirent cette fois la plume pour décrire et commenter longuement cette composition. Ils faisaient ressortir la grandeur de ce Silène, » le Noé et le Sancho Pança de la Grèce » .

« Derrière le dieu qu'on tiraille pour le porter, ce sont des draperies volantes, des bras agités en l'air, de grands cris appelant à l'aide les compagnons qui, là-bas, gagnent, en trébuchant derrière la forêt, la campagne toute sonnante de la chanson du vin nouveau. »

Et après la description enthousiaste' du dessin, les deux écrivains se livraient à une appréciation de l'homme lui-même. Nous ne pouvons résister au plaisir d'en extraire quelques lignes.

" Quel jet ! quelle abondance dans cette ^b^nippée aux mille feuilles! Quelle improvisation sans lassitude! Quel franc rire, un

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L'Empire, c"est la paix !

HONOUl': D AU M 1ER.

rire toujours à belles dénis, toujours également sonore comme un rire du vieux temps! Il y a par toutes ces lithographies un épanouissement dans la force, une sanlé dans la gaîté, une verve de nature, une personnalité carrée, une brutalité puissante, quelque chose de gaulois, de dru et de libre que l'on ne trouverait peut-être nulle part ailleurs que dans Rabelais. »

Nous avons passé en revue les principaux journaux où la verve de Ihiumier s'exerça. Notre énuméralion sera complète quand nous diurons menVionné une colhhovalion dv\ Joi/rnal des en fants , en 1 834, et de temps en temps des dessins au Journal pour tous. Nous pouvons maintenant revenir au Charirari pour ne le plus quitter.

Le coup d'État est accompli. Le caricaturiste politique doit se taire, et c'est déjà fort beau qu'il ne soit point inquiété pour les opinions qu'on lui connaît. Ce n'est pas sans peine qu'il se résigna au silence. « Ce fut pour lui, écrivait M. Pierre Véron dans un excellent article au lendemain de la mort de Kaumier, ce fut une terrible épreuve. Que de fois je l'ai entendu rugissant en ('/ parte quand les tracasseries odieuses de la censure lui cherchaient de misérables chicanes! »

C'est alors qu'il se rejeta du côté des éludes de mœurs, qu'il crayonna son inépuisable recueil des Actualités, et surtout que, ne pouvant formuler une opinion sur la politique intérieure, il suivit avec passion les événements de l'extérieur, trouvant encore le moyen de faire transparaître et de poursuivre les idées qui lui tenaient au cœur.

S'il faisait, c'est le cas de le dire, des charges à fond de train contre les Cosaques, à l'occasion de la question d'Orient, c'était encore chez lui une manière de défendre les idées de liberté.

LHOMMK ET LŒIVUE.

S'il rendait les Cliinois t'pouvanlablenienl grotesques, avec leurs lanternes, leurs queues, leurs sonnettes, leurs mandarins, il pensait servir la cause de la civilisation. Kniin, la guerre d'Italie le trouvait plein d'enthousiasme pour la valeur de nos pioupious, de sympathie pour le réveil de la vieille terre latine , de haine ironique pour les Autrichiens présomptueux et fuyards.

Nous n'insisterons guère là-dessus : cliaque lustre, chaque année même, les intérêts se déplacent, les alliés d'hier deviennent les ennemis d'aujourd'hui. C'est ainsi que la longue série des Cosaques, avec les plaisanteries obligées du knout et de la chandelle, nous choqueraient presque dans nos sympathies actuelles pour la I{ussie. De môme pour les Chinois; nous avons pour eux moins de mépris sinon beaucoup plus d'estime. Une excellente charge, pour l'époque, nous semble à peine drôle, car aujourd'hui elle n'est plus juste. l'ourlant l'idée élail d'une bien jolie boulTonnerie. Le thème était celui-ci : un mandarin militaire. a|)|n-enant qu'une de nos forces résidait dans les canons rayés, était illuminé d'une pensée merveilleuse: avec un pinceau et un pot d'encre ule Chine, naturellemeni!, il (ra(;ail l'orce raies sur les viiMix canons de son armée, et s'éniail d'un aii' de triomphe ■ « Maintenant, ils peuvent venir ! "

La plaisanterie eut grand succès. INiur nous, ce que nous aimons sinq>leineiil à retrouver dans ces diverses séries, c'est la trace du vieux (iiaiiNinisuie IVaucai^. rindicalion de l'élat des esjtrits à cell(! ép(M|ue. et le patriotisme Imijours ardeul de noire arlisle. iîien (h; tout cela ne sera inutile plus lard aux hi>l()rieus.

Hii IS.'i'.l, llaumier chaula la gloire du lurco. et il Iraca des silhouettes endiablées de ces grands iMuisIminmes noii's, impas-

HONORÉ DALMIER.

sibles ou riant à belles dents blanches, au milieu de l'admiration respectueuse des bourgeois. Un dessin particulièrement caractéristique montre M. l'rudhomme, assis, les jambes croisées sous une tente, à côté d"uu de ces braves. L'épique bourgeois se rengorge, prend une altitude à la fois grave et belliqueuse; il est turco l)Our une demi-heure et sans doute il récapitule à sa manière tout ce qu'il peut connaître du Coran. In autre bourgeois fanatique amène à sa ménagère un caporal turco suivi de ses quatre hommes (ju'il a invités à dîner!

Mais c'est, pour le moment, la dernière marque d'intérêt que Daumier donne à ce qui se passe. Le temps et les hommes l'écœurent, le journal le lasse, un grand désir de repos ou plutôt de travail recueilli s'empare de lui. Alors, il fait un grand elVort pour s'arracher à la besogne au jour le jour, l'endant trois ans, de 1 860 à 18G3, il abandonne son crayon de journaliste, et se livre à son pencliant pour l'art pur, en dehors de l'agitation factice et de la production éphémère.

Ilélas! Le succès ne répond pas à ses espérances (1), et bientôt la charrette le reprend. Le 18 décembre 18G3, le C /larivari imhWe la note suivante : « IVous annonçons avec une satisfaction qui sera paitagée par tous, nos abonnés, que notre ancien collaborateur bauniier, qui depuis trois ans avait quitté la lithographie pour se consacrer exclusivement à la peinture, s'est décidé à reprendre le crayon qui lui a valu tant de succès. Nous donnons aujourd'hui une première planche de Daumier, et à partir de ce jour, nous

(I) Daumier, qui avait toute la naïveté qu'on trouve souvent alliée avec le génie, était tout à fait dépourvu du sens commercial. Il n'osait pas coter ses œuvres, et il n'avait point l'aplomb qui seul inspire à l'acheteur le respect de l'artiste.

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publierons chaque mois si.v ou huit lithographies de ce dessinateur, (jiii a le rare talent de faire, même de ses caricatures, de véritables œuvres d'art. »

Les amis de Daumier fêlèrent dans un IValerncl banquet cetlc rentrée; mais pour nous qui avons pénêiré le secret de cette vie, pour nous qui avons levé un coin duvoilequi cacbaitlesaspirations de ce discret et de cestoj(iue, nous devinons que chaque mot de celle note bienveillante se trouvail êlre involontairement une cruelle éj)igramme et devait faire saigner le cd'ur du malheureu.x arlish».

l'ourtant, dans la solitude et le travail reposé, son crayon a\ail pris encore de la maîtrise, et les belles éludes bourgeoises ou artistiques que nous avons e.xaminées eurent de 1803 à 1805 une largeur et une puissance admirables. IMais dès 1800 ces jeu.\ pliilosopbiqucs cèdent peu a |ieu au\ préoccupations de l'extérieur qiu voul devenir de plus en plus impérieuses. .V ce moment l»aumier est ressaisi par une passion non moins ardente (|u'au\ heures de jeunesse. 11 rajeunit lui-même, car ses idées ont une allure fougueuse, entraînante, en même temps que son expérience d'Iidinme sur le déclin lui ddiinc une singidière perspicacité. Passion d'une part, clairvoyance de laulre, lui fournissent de magnifiques et profondes inspira! ions. D'humorislique et de satirique son crayon devient l'éellemeiit prophétique. Il sent et prédit les malheui's qui voul foudre sur nous, et le co-nr se serre à mesure qu'on avance dans la série de ses (■omposili(Uis. Des malheurs inévitables planent dans l'air. Le vent souille aux gi'andes guerres, aux grandes iniquités, aux grands massacres.

Daumier, inquiet de ces syuq)tàmes, navré de ces empiétements et de ces injustices internationales, combat avec les faibles, dé-

HONORE DALMIER.

nonce les oppresseurs, tente de déjoner les entreprises des accapareurs. En un mot, il joue les Cassandre avec une éloquence d'une âprelé singulière, avec des accents virils et sains qui ne pouvaient mallieurcusement avoir d'écho à un moment d'insouciance et d'aveuglement comme cette lin d'empire.

L'Irlande, la Vénétie trouvent en lui un défenseur. Mais c'est surtout la Prusse qui attire son attention. 11 n'est pas de semaine où par une allégorie saisissante il ne montre le but où tendent les efforts du » Barbe-hleue prussien ».

L'.Vntriclie et la Prusse sont aux prises en combat singulier; pendant ce temps, la Bavière, la Sa\e et les autres provinces germaniques, assistant au duel, se demandent si, une Cois la rencontre terminée, elles ne vont pas être plumées.

L'année 18GG se termine sur une conception d'une grande beauté, mais d'une beauté sinistre terrifiante. Le dessin est intitulé le Itère de F inventeur du fusil à air/iiille. In personnage d'allure exotique, à la face osseuse, éclairé d'un large, blafard et cruel sourire, contemple avec satisfaction une vaste plaine jonchée de cadavres. C'est une des plus éloquentes protestations de l'humanité contre le tléau de la guerre elles engins perfectionnés de la desiruction. Il n'y a pas de description et de commentaire qui puissent valoir un simple coup d'œil jeté sur ce puissant dessin, et l'on comprend comment Michelet, rompant un long silence, écrivit sur-le-champ à Daumier ce billet enthousiasmé :

« Sublime! mon cher monsieur; sublime! l'inventeur du fusil à aiguille ! Vous n'avez rien fait de plus grand et de plus original ! « Je vous serre la main.

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