I.IMIMMI': ET l,(li:UVRE
Dans un grand nombre de ces « Actualités » le dieu Mars montre sa silhouette symbolique avec un entêtement significatif. Un jouiil est assis sur les genoux de la Diplomatie, et la vieille dame, qui le berce de toutes ses forces, s'écrie avec découragement: « Impossible de l'endormir! » Une aulre fois, le jour de l'ouverture de l'exposition universelle de 1867, il arrive à la porledu grand bazar, et y voit collé cet écriteau : « Mars n'entre ])as ici. ■> 11 réfléchit un instant puis s'écrie : « Bah ! Je ferai le grand tour! » Belles légendes celles-là, bien profondes et faisant tellement corps avec le dessin qu'il est impossible qu'elles ne soient pas de Daumier luimême. Ce fait assez rare de Daumier se donnant la peine d'ajouter quelques traits de plume au travail si explicite de son crayon, montre bien avec quelle ardeur passionnée il s'est remis à suivre le cours desévénements, quelles palrioti({ues angoissesle saisissent, il n'a pas désarmé envers l'empereur, pas l'idée d'iuie concession ne lui est venue, mais au milieu du tumulte delà ronde finale, il a discerné un écho lointain et menaçant.
Quelques traits indiqueront mieux que des réficxions et l'état d'esprit de Daumier à ce moment, et sa pénétration des choses politiques.
La haine du caricaturiste était telle envers 1' <( homme de décembre ') qu'il ne prononçait jamais son nom sans frémir. Un jour de fête ou de revue, il se promenait en famille du côté des (Ihamps- Elysées, lorsqui; somhiin des sonneries reteuiirent au Idin, des casques et des sabres brillèrent au soleil. Napoléon 111 rentrait aux Tuileries. l*oussées par la curiosité, les personnes (]ui l'accompaguiiieiil Mndiireut deuieui'er sur le passage de l'escorte. Mais Daumier n'sislaiil avec colère : ■< Non, s'écria-l-il, je ne l'ai jamais vu, et
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je ne veux pas voir cet homme funeste! » Et il entraîna de force sa mère et sa femme, s'enfonçant dans les quartiers déserts, encore agité et malade delà seule vue de cet appareil entrevu au loin.
Un autre jour, il eut l'occasion de manifester par un acte sa volonté de n'avoir rien de commun avec le gouvernement impérial. Peut-être pour séduire un aussi noble adversaire, peut-être subissant involontairement l'ascendant de la verve et de la magie de son crayon, le ministère le fit « tàter » |)our savoir s'il accepterait la croix. Le vieux caricaturiste refusa net, et comme l'on insistait pour savoir les motifs de son refus il répondit simplement <- qu'il était trop vieux. » Mais combien d'ironie se cachait derrière cette petite phrase !
Encore un trait, qui n'est pas le moins curieux, montrera sa science des hommes et prouvera que sa perspicacité, que nous venons de voir si grande à l'égard des choses extérieures, n'était pas moindre quand il s'agissait de la politique nationale elle-même.
Un soir, chez M. E. ('.arjat, un groupe d'artistes, d'écrivains, de journalistes était réuni. On disait des vers, on causait politique. Certaines fantaisies spirituelles et célèbres avaient le don d'enthousiasmer et de dérider Daumier : telles le Ttimbniir-major de Fernand Desnoyers, la L^'r/T//^ d'Auguste de Chàtillon, etc. Mais (juelque plaisir que pussent lui causer ses pièces favorites, Daumier avait ce soir-là l'oreille ailleurs. Dans un coin, à l'écart, une conversation s'était engagée entre Laurier, liane et un troisième personnage, un jeune homme à la barbe brune, aux traits énergiques, à la voix cluiude, aux gestes entraînants et larges. L'artiste était séduit peu à ])eu par les tirades ardentes qu'improvisait ce jeune avocat méridional; il hochait la tète, approuvait, souriait
ACTCALITÉS (1873)
LES TEMOl.NS.
(Dernière lithographie de Daumier, composée à l'occasion du procès Bazaine et qui n"a jamais été publiée.)
HONORE DAUMIEIi.
d'un air ravi. Enfin, n'y tenant phis;, il s'adresse à C.arjat : « Voilà, lui dit-il à part, un garçon qui a une rude tète. Je vous jure qu'il ira loin. Il est borgne, mais cela ne l'empêche pas d'y voir rudement clair! »
Six mois après, le procès Baudin venait d'être plaidé, et le début de Gambetta dans la vie politique avait eu lieu avec l'éclat du tonnerre. Et Daumier rencontrant Carjat après ce mémorable événement lui dit avec une joie profonde: « Ilein! je ne m'étais pas trompé? Je savais bien qu'il serait quelqu'un ! »
Cette sorte d'intuition qui faisait deviner à Daumier la juste valeur des hommes et la portée des événements le ramenait sans cesse, dans les quatre années qui précédèrent la guerre, à ses graves et menaçantes visions. On ne saurait rien imaginer de plus sensé et de plus saisissant que ces larges et patriotiques allégories.
<( Embrassons-nous ! n dit la Prusse à l'Allemagne, et elle l'étrangle net.
Un autre dessin montre Mars les yeux bandés, jouant à Colin- Maillard. Autour de lui tournent les différentes puissances européennes, et en légende cette simple question : « Qui attrajicra-i-ill »
La légende même est inutile souvent, tellement l'idée est complète et le dessin parlant : voici par exemple la Paix en avaleuse de sabres. N'est-ce pas résumer d'une façon expressive tout ce que le calme du moment a de factice et de menteur?
D'ailleurs Daumier est fort préoccupé de cette question des continuels et formidables armements qui font éclater les budgets. En même temps son humanité se révolte à la pensée de tant d'or dépensé en vue de répandre tant de sang; il imagine, dans un dessin