‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 53 sur 82 · I.UOMMl': ET LŒLVI5E · texte numérisé non relu

I.UOMMl': ET LŒLVI5E

(le 1868, les Statues de l'avenir, et sur les piédestaux il écrit de sa main des dédicaces de ce genre : » A Polycarpe Bombardard... ; — à Ernest Fiisillard inventeur du l'usil... ; — à Barnabe Milraillard inventeur du canon... »

11 invente encore, trouvaille singulièrement philosopbique, le Canon à compteur, « faisant à cbaque coup tiré l'addition de ce que coûte la guerre. » C'est par di/.aines (pie l'on compte les inspirations de ce genre.

Pourtant l'année même qui précède la guerre, Daumier ressent un vague espoir; les élections ont ramené pour représenter Paris des hommes qui jadis ont combattu le bon combat; peut-être le moment va-t-il être meilleur enlin pour la liberté? Dans un dessin intitulé Vhifjt ans après, Arago rencontre Crémieux dans les coulisses du Corps législatif, et la charge de ces vieux lutteurs est empreinte d'un noble sentiment de mélancolie. Ou bien encore ce sont des compositions destinées à exalter le progrés, à ridiculiser les terreurs de ceux qui redoutent le spectre rouge, un simple mannequin; enfin des plaidoyers en quatre coups de crayon pour la suppression des entraves imposées à la presse. Tels, ces forçats échangeant leurs opinions sur le Timbre : « Bis donc : nous sommes plus avancés que les Journaux : il y a lonf/ temps qu'on nous a aboli la marque. »

Mais tout d'un coup les progrès à grand'peinc; obicuus s'arrêtent, les luttes commencées sont interrompues pai' u\\ grand sentiment d'cMithousiasme d'abord, d'angoisse tout aussitôt après: la guerre de 1S70 vient d'être déclarée!

Cela commence par un beau mouvement d'espoir et (h^condance, puis à i'espoii', succède le refus encore acharné de douter, puis

la réalité se fait jour, et dans les yeux roulent d'amères larmes de rage.

Ainsi l'une des premières pages de cette épopée montre le Rhin, au fond de son lit, relevant la tète avec inquiétude : des casques de Prussiens tombent noml)reux dans ses eaux. Mais devant les revers commencés, Daumier veut croire encore qu'une grande protestation indignée sera arrachée à l'Europe par le spectacle de la duplicité, de la brutalité résolue avec lesquelles l'Allemagne mène cette terrible affaire. Kt il montre Un cauchemar de M. (le Bismarck l L'homme d'État, endormi dans un fauteuil, est en proie à l'obsédante vision que déroule devant lui un squelette sardonique : à perte de vue, dans nn champ éclairé d'une pâle lumière, des cadavres, et encore, et toujours, s'étalent. Uien de bean, de tragiquement fantastique comme ce dessin large, aux grandes ombres, dont chaque trait révèle la fièvre et la douleur.

Puis ce sont des départs de mobiles, dans un envolement héroïque, rappelant le célèbre groupe de Kude. Des femmes, des enfants accompagnent ces hommes vigoureux, déjà marqués, hélas! pour la boucherie.

Des ruines s'accumulent, et ce cri de rage échappe à Daumier: <i L'Empire, cest la paix l » Un coin de village dévasté et tout noir encore de gros nuages de fumée; des poutres qui tombent avec un fracas lugubre, des pans de murs qui s'écroulent, et rien que le silence. On regarde cette horrible solitude, on ne peut renoncer à l'oppression que le spectacle vous procure... et soudain on recule, car un détail qu'on n'avait pas encore remarqué vient de vous donner un grand coup au cœur : à terre parmi les décombres sont étendues de vagues formes raidies... Ainsi dans les grands

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sinistres, dans ces excursions accablantes, au coin de chaque maison, au détour de chaque rue, on en rencontre toujours qu'on avait espéré ne pas voir...

Après ce cri de douleur, un cri de réprobation, une condamnation solennelle : un éclair déchire la nue, la l'oudrc vient anéantir l'aigle déplumé, écrasé déjà sous les Chàl'oncnts. Si jamais peintre s'est élevé jusqu'à la sublime concc|)lion d'un poète, c'est bien Daumier avec cette seule lithograpliie. En vérité ce puissant crayonnage n'est pas d'une moins éloquente simplicité, n'est pas moins majestueux, moins grand, moins ailé que la stropiie amère et puissante de Victor Hugo !

C'est de cette façon que l'artiste déjà vieux combattait, lui aussi, pour la patrie. Une grande pitié étreignait son cœur; mais son âme de Français refusait de se rendre; son crayon prêchait encore, entre deux scènes de désolation, rintréi)idité et l'Iiéroïsme, et son esprit trouvait des touches cuisantes pour insulter superbement aux vainqueurs. A ccMé d'un superbe " moblot » montrant sa poitrine découverte, son <c pare-balles », il dessinait \o Jtcve de la nouve/Ie Margucrilc, à qui son Faust bicn-aimé, coiffé du casque pointu, apporte des bijoux de France, volés dans un égorgement...

Mais à quoi bon insister sur ces douleurs, ces révoltes et ces désespoirs? Daumier écrivait ces choses pour se soulager, poui' exhaler rinimeusc ciiagriu que lui causaient nos désastres. Tout cela sortait d'un seul jet; ces grandes lignes si émouvantes, d'une éIo({uence si concise, ces charbonnages d'incendie, ces ébauches de mort n'étaient que la ])lainte d'une âme française, et l'artiste, pour disparaître derrièiv h; patriote, ne faisait ipie grandir da\aulage.

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