HONORE DAU.MIER
Plus d'un arlisLc a tenti'' de retracer les dramatiques émotions de la guerre, pas un n'a réussi à se montrer plus sobre, plus vigoureux et plus sincère. Chez nous, Calloi, dans les Misères de la (jucrre, a gravé une suite de petites compositions spirituelles, sèches et proprettes. C'est évidemment un art fort élégant et noble, tout à fait une guerre de gentilshommes, presque nn passetemps, un peu plus mouvementé qu'un autre, voilà tout. Un joli arrangement, une touche line et sûre, et l'émotion nulle. Ce n'est point sutlisant, et les petites vignettes de Calloi ne feront jamais que le bonheur des collectionneurs d'estampes.
Combien Goya, dans les Malheurs de la guerre^ vous remue plus profondément ! Comme le puissant sentiment de patrie arrache aux artistes de tous les pays les mêmes accents déchirants ! Ces soldats blessés qui s'aident à mourir, ces femmes qui se défendent à coups de pavés et de piques; ces morts qu'on dépouille; ces fuvards; ces viols présentés avec une liberlé, une audace incroyables; toute expression humaine disparaissant, les veines qui s'enflent, les bouches qui s'ouvrent démesurément, les corps qui se tordent, les extrémités qui se gonflent dans l'eflbrt surhumain ; ces affamés sans asile qui se dressent, décharnés au milieu de campagnes désolées, les pieds ti'empant dans des monceaux de cadavres; ces grottes ne contenant que des morts figés dans de suprêmes convulsions!... En vérité c'est en art le comble de l'horreur, en même temps que la touche est à la fois vague et précise, tourmentée et minutieuse, pointue, exaspérée, avec l'inachevé du rêve. Mais toute philosophie disparaît devant cette épouvante; on est glacé, on ne pense pas; les cheveux se hérissent, le cœur ne saigne pas; on tremble, on ne pleure pas.
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C'est le féerique dans l'horrible; l'artiste se sent trop; ses etrcts, tout spontanés qu'ils semblent être, sont encore trop calculés.
Uaumicr, au contraire, arrive à la grande émotion par la grande simplicité. Par exemple, il montre l'année 1871 commençant sous d'aussi douloureux auspices, avec ce titre : Epouvantée de rhéritaf/el Une grande ligure voilée de noir se dresse éplorée au milieu d'un champ de carnage. Il n'y a pas autre chose ({u'une longue draperie noire, moulant vaguement une forme humaine sans traits visibles, et une plaine désolée qui s'enfonce bien loin, l'as un trait inutile, pas un détail heurté; et cette admirable justesse suffit.
1,1 semble que ce cœur d'homme et de Français ait reculé devant la peinture exacte des massacres et des cruautés. A quoi bon ajouter le dégoût à la douleiu'? ilans cette sombre sérénité, la peine est plus poignante et plus iidcnse. L'artiste ne fait voir que des lointains jonchés de cadavres, des apparitions hautaines d'épopées. 11 ne nous fait sentir des atrocités l'indicible effroi, que de haut. Et la grandeur du seutiment s'augmente de celte impersonnalité de la mort!
Ouand la guerre est finie Daumier ne trouve pas des accents moins attendris et moins élevés pour plaindre la France appauvrie, saignée aux quatre veines, à drini niorlc, cl dr'jà en proie aux luttes des partis renaissanis.
L'ardent journaliste qui avait tenu ii rester sur la brèche malgré ses soixante-deux ans, qui avait toujours énei'giquement refusé de quitter l'aris, soutfrit durenn-ut, au puinl de vue matériel, des privations de toutes sortes, comnn' le iliagiin a\ail assombri el
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miné son esprit. Sa santé en recul une rude atteinte, mais il ne se considérait pas quitte encore.
11 voulut flétrir l'égoïsme, souriant et se carrant sur les ruines, faire honte aux ambitions qui déjà luttaient sur un territoire encore à demi occupé, et pendant plus de deux années il se maintint au premier rang de la polémique, faisant entendre les protestations d'un douloureux bon sens. Un petit nombre d'exemples suffira pour montrer quelle foi saine et robuste anima cet homme jusqu'en ses dernières années : il formulait encore de graves et salutaires vérités au moment où le crayon lui tomba des mains.
C'est ainsi qu'il pressentit, aussitôt après la guerre, le danger des discordes civiles. L'ne mauvaise charrette attelée par devant et par derrière de deux chevaux tirant chacun dans un sens opposé, l'un vers Paris, l'autre du cùté de Versailles; cela s'appelait le Char de F Etat en 1871.
In peu plus tard, en 1872. Des politiciens sont fort empêchés : ils ont en face d'eux une statue de la monarchie décapitée; ils se querellent tous, chacun voulant mettre la tète de son choix : Chambord, le comte de Paris, Napoléon. Et la statue demeurera longtemps sans celte tète qui fait sa seule raison d'être.
Enfin deux conseils d'une sévère sagesse. Près d'une maison en ruines, des maçons se chamaillent; et Daumier écrit celle légende : « Si les otivriers se baltoit comme cela, conunent veut-on que r édifice se reconstruise ? »
Le second conseil est presque un soufllet à l'adresse des vains discoureurs qui s'épuisent et perdent un temps précieux dans le bvzantinisme parlementaire. La sonnette du président de l'assem-
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blce nalionalo alîecte la forme d'un casque prussien. Explicalion dictée par le dessinateur : « Nouveau modèle de sonnette proposé pour rappeler à Fasseinhlée que le territoire est encore à lihérer... » N'est-ce pas là un trail du bon sens français dans tout ce qu'il a de plus élevé et de j)lus digne?
Et nous voilà culin au bout de cet œuvre immense. La dernière lithographie do l'artiste ne parut pas dans le jourual. Vous pouvez la contempler ici. (i'élait encore un écho des colères de l'année leri'ible, et ces témoins muets et décharnés, se pressant à la porte du conseil de guerre, venaient déposer contre Bazaine.
Sur ce dernier et cinglant trait de satire, tout s'éteignit... l>aumier devenait aveugle!