‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 55 sur 82 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

Daiimier peintre et sculpteur. — V'almondois. — Les voisins de campagne. — Comment Corot aimait ses amis. — Les œuvres originales de Daumier. — Les sculptures. — Les peintures. — Les aquarelles. — Procédés et tendances. — L'Histoire. — Le Caprice. — Les scènes de la vie artistique. — Les avocats. — Daumier devient aveugle. — L'exposition de ses œuvres en 1878. — (iambetta ue d"art. — Mort de Daumier.

I>ans la vallée de l'Oise, au milieu iriiiic nature souriante, variée et touffue, entouré d'autres villages qui s'abritent derrière des bouquets de bois ou s'étagent sur de petites collines amusantes, un village zigzague et se contourne curieusement. C'est un coin médiocre, mais tranquille, discret et propre où l'on peut se reposer et se recueillir. A part quelques <( propriétés » un peu plus somptueuses, qui en devancent l'entrée, les maisons closes, avec qk et là, pour le strict nécessaire, de rares boutiques endormies, n'ont que ce caractère utilitaire et parcimonieux qui fait so ressembler entre elles toutes les liabitations de paysans et fous les villages entre eux. Au bout de la rue principale, presque avant de se retrouver en pleins champs, une de ces maisonnettes est encore, si cela est possible, d'un aspec't plus modeste que ses voisines. Une façade élroile, blancliir à la cliaiix: un toit de tuiles surmontant l'étage unique; au rez-de-chaussée, une seule fenêtre, à cùté de la petite porte grise, élevée sur deux marches de pierre. ( hi entre, et après un bout de couloir, le long d'une |)ctite cuisine, on se trouve dans une salle à manger presque grande, eu citmmiuiica-

lion perpétuelle, par une porte vitrée, avec la gaité d'un jardin.

Un escalier bien simple, qui s'etface à l'entrée, monte, en tournant, jusqu'à une cliambre moyenne qui regarde la campagne; une autre moindre encore donne sur la rue. En bas, un ou deux vieux bahuts, quelques faïences; dans les chambres, un mobilier peu riche, mais aux murs la plus belle richesse : quantité d'esquisses, de dessins, de recherches, illuminant ces pauvres murs de tout l'éclat radieux de l'art, les ennoldissant de toute la majesté du travail acharné.

Le jardin, qui paraît vaste, venant après ce nid, est en pente assez accidentée; il contient un peu de fleurs, un peu de buisson, un peu d'arbres, un peu de pré. En le gravissant, après une cin- (luantaine de pas, on arrive au fond dont tout l'angle gauche est occupé par un atelier, grand hangar clos et vitré; c'est une belle pièce, pleine de gaîté et de lumière, la salle d'honneur de cet humble palais. Pas autre chose que les outils d'art d'un robuste ouvrier; pour ornement des toiles ébauchées, et dans un coin des médaillons en plâtre de la colonne Trajane; aucun luxe, aucun bibelot, mais parmi cette austérité tous les travaux commencés indiquent une activité sans cesse en éveil, et l'opiniâtreté tendue vers de grands efforts. Tout en un mot dans cette demeure, depuis la petite porte grise jusqu'au hangar rendu coquet malgré lui par l'encadrement de la verdure, révèle la sobriété, la gaîté et la philosophie. Le village s'appelle Valmondois, et la maisonnette est celle de Daumier.

Il aimait cette cabane; c'est là qu'il avait connu les seules heures de sa vie où il lui avait été permis d'échapper à la tyrannie du métier, de serrer de plus près ses beaux rêves d'art,

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en un mot, de connaître ce fécond, reposant et encourageant travail des heures choisies et recueillies. In autre attrait encore lui faisait phis clier ce coin perdu dans un village ignoré : non seulement il y respirait en liberté et travaillait à l'aise, mais encore il se sentait enveloppé d'une chaude amitié, avoisiné par de vaillants camarades, qui l'aimaient et comme lui méditaient loin de l'agitation des villes. A sa porte, ou dans les villages environnants, vivaient ses vieux compagnons, les témoins des luttes soutenues, de qui les approbations, la sympathie, l'intelligence, le consolaient des difficultés et des déboires. Tous ces hommes exceptionnels qui \ibraienf puissamment au contact de la nature, dont la pensée s'élargissait dans la contemplation des beaux horizons et élargissait ces horizons eux-mêmes, étaient fraternellement unis, se voyaient, se soutenaient, s'encourageaient. C'étaient Jules Dupré. Daubigny, Geolfroy Dechaume, A. Boulard, le sculpteur Michel Pascal, d'autres encore, qui tous pratiquaient largement l'hospitalité et comprenaient délicatement l'amitié.

De temps en temps le bon (^orot venait, au milieu de cet entrain, consolider encore l'union par sa charmante sérénité. Et l'on communiquait aussi, bien plus loin, avec .Millet, avec Théodore Rousseau. Il semblait que ces correspondances, portées par dessus Paris sur les grands courants |)urs de la campagne, fussent ainsi plus imprégnées d'art et de désintéressement. Parmi toute une liasse jaunie, voici un billet de Théodore Housseau, daté de Barbizon, et invitant Daumier à quitter un instant les bords de l'Oise : « Venez, écrit le grand paysagiste, hàtezvous. .Nous vous attendons ponr jouir avec vous de la vue incom-

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parable des plaines recouvertes de resplendissantes moissons! » On comprend pourquoi Daumier, qui n'avait jamais été gâté par la vie, aimait cette solitude, quel réconfort il y trouvait, quels espoirs il pouvait encore y caresser, (juand son horizon s'assombrit davantage, quand la fortune se montra pour lui plus dure qu'elle n'avait jamais été, il put craindre un moment que cet asile lui échappât. 11 ne pouvait plus, avec le peu qu'il gagnait, se permettre ce chétif superflu.

Un jour, Corot le vint voir, et Daumier croyait bien qu'il donnait pour la dernière fois l'hospitalité au maître bien-aimé. Au cours de la conversation, le caricaturiste s'ouvrit à son ami de son intention délinilive de ne plus vivre qu'à Paris, et comme il le pourrait.

— Comment! s'écrie Corot, tu veux abandonner ta petite retraite! Est-ce que par hasard elle ne te plairait plus?

— Si fait, mais elle me coûte décidément trop cher.

— Trop cher ! Mais puisqu'elle est à toi !

JJaumier, un peu abasourdi, regardait Corot et ne comprenait pas.

— Sans doute, elle est à toi, reprit Corot en riant d'un bon rire, à moins que ces paperasses ne mentent.

Et il étala devant son cher grand dessinateur l'acte de vente qu'il lui apportait, bien et dûment dressé à son nom et le constituant propriétaire delà riante bicoque. Le bon paysagiste s'y prit si bien, si alfeclueusement, et de façon si délicate, que Daumier, malgré sa fierté, accepta. C'est ainsi que Corot aimait ses amis.

Vers 1877, Daumier dut cesser complètement de dessiner; sa vue s'alfaiblissait, se troublait parfois, et le médecin ordonna le repos absolu. Ce fut alors que l'artiste dut se préparera un autre

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sacrifice. Il n'avait plus qu'une seule ressource pour n'être [)oint plongé dans l'absolue misère : une pension de 2, iOO francs que ses amis, toujours attentifs et dévoués, étaient parvenus à lui obtenir de l'État. Pauvre et chétif subside bien gagné par les longues luttes autrefois entreprises sans marchander, pour la cause de la liberté! Mais avec cela seul, comment vivre à Paris? A Valmondois c'était encore le salut, et quelque serrement de cœur que lui causât ce départ définitif loin de tout ce mouvement cher au vieux Parisien d'adoption, il se résigna. Il s'attristait, s'efl'rayait presque, à l'idée de passer désormais l'année entière h la campagne: il sentait surtout ce que l'hiver, sans feuilles aux arbres, sans amis aux alentours, aurait pour lui de glacé et de morne. De grands efforts furent nécessaires pour le décider à ce qu'en brave il considérait encore comme une désertion; mais l'intérêt de sa santé n'exigeait-il pas qu'il se tint pour un temps à l'écart de ses continuels sujets de préoccupation et de surexcitation? Enfin au printemps de 1878, il se résolut, non sans chagrin, à prendre ce repos, voisin d'un repos éternel.

.\vant de retracer ces douloureux et suprêmes moments, il nous reste à faire connaître la précieuse partie de son (inivre. à peine soupçonnée aujourd'hui, considérable eu égard à la prodigieuse somme d'efforts dépensée dans l'immense recueil que nous avons feuilleté, mais trop rare encore au gré de ses admirateurs, trop rare au gré de ]>aumiei' lui-mêuic ([ui saigna jihis d'une fois, comme nous l'avons vu, de ne pouvoir mettre au jour ou achever mainte grande chose projetée. C'est celle partie originale (|ni aclii've de le faire l'égal des plus éminents, et qui lui ouvrira toutes grandes les portes des musées, (|uan(i le jugement

IIONÛUE IIAIMIER.

désintéressé des descendants aura désencombré l'histoire de l'art au dix-neuvième siècle de mainte fausse gloire fastueuse.

11 n'est pour ainsi dire pas un genre que Daumier n'ait tenté, et dans le peu qu'il eu a eftleuré, il a réussi à se montrer toujours puissant et original. Nous avons légèrement indiqué, au cours de notre étude, que sa main chercheuse avait été jusqu'à pétrir parfois l'argile. Nous pouvons revenir sur Daumier sculpteur, mais en bien peu de lignes, car ces essais ne sont qu'une exception, et pour ainsi dire plutôt des documents que des œuvres. Deux spécimens ont été décrits déjà. L'un, tout à fait au début, est la petite galerie de bustes d'après les personnages influents du gouvernement de Juillet. Ces trente-quatre figurines, en terre crue et coloriée, sont devenues de la plus grande fragilité. La vigueur, l'expression, la force comique en font autant de petites merveilles. On connaît la célèbre suite des plâtres de Dantau, d'après les personnages en vue de la même époque, artistes, écrivains, etc. Certes celte collection est plus complète, et fournit ainsi plus de matière à notre curiosité. Elle n'est pas supérieure, loin de là, aux bonshommes de Daumier, car le comique est chez Dantau ])eaucoup plus cherché, plus grimaçant, et souvent obtenu par des moyens artificiels : contorsion des corps, calembours en rébus inscrits sur le socle, etc. Le comique des petites terres de Daumier est inhérent à la nature même des modèles; l'un est facétieux, l'autre est gourmé, celui-ci est pointu, celui-là est bon enfant, et tous avec une telle intensité que l'on croit voir vivantes et prêtes à parler ces têtes grosses au plus comme le poing.

Le second spécimen, c'est la maquette de Ratapoil, également

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décrite dans un précédent chapitre. C'est une caricature liéroïque, d'une envolée incomparable. Les types de 1830 avaient été modelés dans un éclat de rire. Celui-ci. avec les plis agressifs de riiabit. l'audacieuse carrure du torse, l'expression de hardiesse vile répandue sur toute la personne, révèle qu'il fut sculpté dans un frémissement exaspéré, dans un transport d'indignation.

L'ironie, la colère, ce sont deux notes qui nous sont bien familières. Va\ voici une troisième, toute nouvelle et non moins puissante : le rêve. Mais un rêve qui a je ne sais quoi d'élevé et de robuste en même temps que de poignant. Daumier a été plus d'une fois hanté par l'idée de rendre l'impression d'angoisse de l'homme devant l'inconnu, la mélancolie et l'inquiétude des départs pour des pays lointains, indéterminés. Où allons-nous? Quel sort nous est réservé? A quelles rives nous sera-t-il donné d'aborder? Peut-être, après une longue et accablante étape, nous trouverons-nous dans l'obscurité profonde. Peut-être, comme des esclaves attachés à la meule, ferons-nous un chemiu considérable pour revenir, sans nous en douter, au point de départ. Telle est la vague et troublante question qui se dégage des deux bas-reliefs les Emif/rai)ts, que Kaumier a pétris dans une heure d'émotion. Ce sont des hommes au torse vigoureux, dans toute la force de l'âge, des femmes, des enfants à la démarche incertaine, qui s'en vont en longues files chercher fortune, ou fuyant ([uelque tléau. .Nous reproduisons ici un de ces fragments où le scepticisme prend un tour si grave, où la forme jaillit si belle et si noble à travers l'inachevé de l'ébauche.

Cette pure et noble allure de la pensée, capable cette fois fnous l'espérons du moins, de désarmer ceux (pii u'inhuetlciil point le

HONORE DALMIER.

rire et refusent à la caricature le droit de cité, nous allons la retrouver dans un groupe important de peintures et de dessins.

Ainsi qu'on pourra le voir dans le catalogue qui termine ce livre, ra:'uvre peinte de Daumier est assez nombreuse pour nécessiter une classification. Elle procède en effet d'inspirations très diverses et affecte suivant les sujets une grande variété de caractères. Pour plus de simplicité, nous réunirons, pour la critique, sous un même chef les peintures, aquarelles et dessins ayant trait à lu même idée. Le catalogue achèvera de préciser.

Les œuvres comprises dans le premier groupe racontent les grandes ambitions, les aspirations sereines. Ce sont les essais d'histoire tentés en dehors de toute intention satirique, sinon toutes en dehors de la manière caricaturale, et traduisant une scène déterminée prise dans la mylhologie, ou dans les inventions des poètes.

Dans le second, consacré au caprice, à la rêverie, on sent la préoccupation d'exprimer certains sentiments généraux, le sujet n'est point précisé, l'imagination se doune carrière; au moyen de choses vues, l'artiste cherche à rendre des pensées entrevues.

D'une portée moins xaste, tout le mérite se réfugiant dans les détails d'observation et d'exécution, sera le troisième groupe consacré à des scènes et à des études se rapportant à la vie artistique.

l'uis viendront les simples études de nnrurs, où Daumier atteint l'absolue perfection par l'esprit, par la justesse, par l'admirable relief du dessin et la vie intense qui anime les êtres peints sur le vif. C'est le dernier mol de l'art que nous avons étudié dans

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les innombrables lithographies. Ce groupe encore peut être partagé en trois subdivisions assez nettes. L'une est consacrée aux détails précis de la vie, à l'aspect de la rue, aux types et métiers. La seconde, plus intense peut-être, décrit les situations laniilières, met en scène les petites comédies qui marquent chaque heure, répondent à chaque tempérament. Enlln la troisième, du même ordre, mais d'un caractère tout spécial, retrace les mo'urs, tics et attitudes des avocats et des gens de justice.

C'est, on le voit, un cycle assez vaste et qui mériterait sans doute une élude plus longue et plus serrée que les quelques notes que nous allons lui consacrer. Toutefois ou considérera que nous avons pénétré déjà aussi profondément que possible dans la vie, les tendances, la conception de notre artiste. De tous ces traits épars se dégage un ensemble sullisant |)our nous periuctlre d'aller d'un pas plus rapide. Nous ne ti'ouverons plus ici (pie des preuves à l'appui de certaines observations, ou l'accentuation de certaines autres. C'est, si l'on veut, un contour plus amoureusement caressé, une expression plus fouillée, mais l'essor est le même. Une pensée commune relie la lithographie la |ilus liàlive et ra([uarelle la plus poussée.

Il n'y aurait guère que les tentatives du premier groupe qui parailraient sortir des intentions accoutumées. Quand on v regarde de près, on s'aperçoit \i(e ([u'il n'en est rien. Sons la forme plus solennelle d'une scène historitpie, d'uiu; vision nivthologique, Daumier ne veut qu'exprimer encore avec plus de force une des vérités qui lui tiennent au cieur. Ce sera, par exemple, une thes(! de liberlé ou de justice. Ce sera également un chant eu riioiineur d'une vie exubérante et joyeuse, l'ai'fois, plus simple-

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ment, ce sera sous un déguisement, pour la rendre plus saisissante, et lui donner aussi plus de piquant, la constatation de nos illusions et de nos misères.

Parmi les œuvres qui se réclament plus directement des hautes pensées d'humanité, il faudra citer la République, de 1848, et deux grandes scènes de la Bible.

La République fut conçue et exécutée à l'occasion d'un concours institué au lendemain de la révolution. C'est une toile d'une touchante simplicité, une page grave et pure. Daumier, planant cette fois au-dessus des emportements de parti, contenant et adoucissant son propre enthousiasme, ne songea point à donner à sa République la ligure de la virago chantée par Barbier. 11 comprenait d'une façon plus tendre et moins farouche ce gouvernement ouvert à tous, appui et espérance des plus humbles. Laissant de côté tout ce qu'il y aurait pu mettre d'ardeur et de touches belliqueuses, il lit de la République une mère jeune et gracieuse, entourée de beaux enfants reposant sur son sein ou s'ahritant à ses genoux. Cette douce figure de femme nourrissait deux de ces bambins charmants; les deux, autres, à ses pieds, s'exerçaient à lire, et la scène avait je ne sais quoi de calme et de sérieux, respirait la confiance et l'amour. C'était, si l'on veut, une vision de poète, mais combien sympalhi(jue, combien attrayante et attendrie!

hispiré par le même sentiment de bonté, il prenait dans la Bible deux scènes symbolisant le dévouement et l'abnégation. L'une, ébauclie peinte, déjà très poussée, représentant le Bon Scmiaritain. L'autre, simple esquisse à la pierre noire sur une toile d'assez grande dimension, dramatisait l'épisode célèbre de Darahas. Au-

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dessus (le la foule hurlante, se dressait, exposée aux insultes, la silliouctle du Christ, j)âle, h'èle comme un roseau en butte à l'orage. Comment ne pas déplorer cpie ces projets heureuscmenl conservés, mais déjà endommagés comme s'endommage aisémeul toute chose laissée en suspens, n'aient pas été menés abonne fin? Quand on pense aux écœurantes falaliiés qui lièrent les mains de cet artiste, comment n'être pas tenté de dire que la vie garde parfois ses tribulations et ses injustices pour les meilleurs?

I>'autres toiles sont plus achevées : ce sont les quelques pages (pii chaulent une joie plantureuse, sorte de poème du rire et de la chair, antithèse curieuse avec les sévérités des œuvres précédentes.

L'une de ces toiles représente la fable du jjon La Fontaine : le Mrunicr, son Fils et F Ane. Ces trois personnages, sots à qui mieux mieux, ne sont pas les plus im[)orlants du tableau. Le groupe sur lequel l'œil se repose, qui vous charme par son entrain, sa grâce et sa fraîcheur, c'est celui de trois jeunes gaillardes, éclatant de rire et lançant des quolibets, montrant toutes leurs dents blanches et faisant deviner leur riche poitrine qui se gontle dans cette poussée de gaieté, ftlalheureusement cette belle composition s'est assombrie. Danmicr n'avait pas eu le temps de perpétrer nue grande toile complète; à plus forte raison, oii aurait-il trouvé celui d'approfiiiKlir h's secrets de la leclini(pi('? L'eni|)loi du bitume, aiupicl d'ailleurs s'est laissé (Milrinuei' plus d'un peintre à celte époque, commence à jouer à ([uehpies-unes de ses toiles de déplorables tours.

I lie autre peinture e^t dans nu (■lai bien plus compromis encore, mais cette fois le midlicm' ollic pni' luuipi'usalion \\\\ bien

no NO HE DALMIER.

instructif côté de curiosité. Ce sont deux Daccliantes, d'un mouvement superbe ; elles sont très entraînées, très ivres, et courent enlacées, à perdre haleine. Le tableau avait figuré dans tout son éclat au Salon de 1848. Aujourd'hui il est singulièrement zébré, tacheté de touches pressées, tombées comme une grêle, jetées comme autant de coups de sabre. Ce mauvais traitement c'était le peintre lui-même qui l'avait inlligé. Au retour de l'exposition, il avait été mécontent de son omvre, et il voulait la remanier entièrement, tant il s'acharnait à la recherche de la vérité. Pour cela, il avait commencé à couvrir son tableau d'une préparation nouvelle, impatiente et quasi-furieuse. Et ce beau morceau fut comme d'autres emporté par les atermoiements forcés, les impérieuses nécessités du journal et de la marmite. ^I. Champfleury s'est montré quelque peu cruel envers cette infortune. Il parle des << inquiétudes d'un pinceau s'épuisant en retouches et en retours inutiles ». L'écrivain semble encore se féliciter de ce qu'un jour arrive où le peintre » se débarrasse de ces entraves (il veut parler de ces aspirations vers un art autre que celui des Robert Macaire et des Cosaques!) et peut rendre de nouveau la vie contemporaine par de vifs et gais fusains colorés. » Ilélas! c'est, d'un trait de plume, méconnaître de chères espérances et de hautes recherches. Afin d'exécuter les grandes œuvres qu'il rêvait, et dont heureusement, pour le bien juger, il nous a laissé des gages, il n'aurait fallu qu'un peu de temps et de liberté h Daumier. On aurait \u alors si les recherches de son pinceau étaient inutiles et si le maître s'épuisait dans un effort vain! D'ailleurs, si peu nombreuses relativement que soient les peintures de Daumier, les traiter avec autant de dédain, c'est méconnaître de tout point le grand artiste. Ces

FORIjERO.V.

Dessin au lavis.

HONORE D.UMlCIi.

œuvres saines, convaincues, chaudes et fougueuses peuvent encore tenir une place parmi celles des beaux peintres du milieu de ce siècle.

Une autre fable de La Fontaine, de plus petites dimensions, serait là pour le pi'ouver, à défaut de tout autre témoignage : les Voleurs et r Ane. Sur le premier plan les deux cbenapans ont roulé à terre s'étreignant, se bourrant de coups de poings. Le troisième larron et " maîtie Aliboron » s'enfuient et vont franchir le détour de la route. Les raccourcis puissants, tout le mouvement endiablé des deux drôles qui s'assomment, la couleur vigoureuse et riche, n'auraient pas été reniés par Delacroix, l'illustre copiste des Baif/nciirs de Daumier.

Si nous voulons en finir avec les œuvres de cet ordre, directement puisées dans les créations des maîtres écrivains, nous aurons à citer deux noms illustres et deux ouvrages immortels : Cervantes et .Molière, Don Quir/iotle et le Malade imayinuire. La prédilection de fJaumier pour le bon hidalgo et son fidèle compagnon, nous la connaissons déjà. Elle s'est donné carrière dans cinq ou six peintures pour le moins, et quantité de dessins à la plume légèrement lavés. Parmi les peintures nous en distinguerons deux fort belles : l'une montre Don (Juichotte piquant à fond de train sur quelque ennemi éloigné et invisible, tandis que le brave Sancho, au premier plan, à califourchon sur son àne, joint les mains et se désespère. L'autre toile, plus petite, nous introduit dans la chamljre de ce fou généreux : enfoncé dans son fauteuil, et sans avoir pris la précaution de passer ses chausses, il lit avidement un roman de chevalerie ; sa gouvernante, accompagnée du curé, regarde d'un d'il curieux et craintif parla porte entre-

lhommp: et l' OKI' vue. 347

baillée. Certes, la simple liste des .irtistes qui se sont mesures avec le vieux conteur espagnol remplirait des pages. Pourtant, les essais de Daumier ne sont pas les moins originaux et les moins expressifs. Il a trouvé pour le chevalier errant des attitudes pleines d'exaltation ; Sancho est pétri de rondeur et de bonhomie ; quant h Uossinante, c'est un bien amusant modèle d'ostéologie clievaline.

Huoi qu'il en soit, le mérite des « Don Ouichotte » s'imposera toujours plus difficilement. 11 y a des créations devenues trop populaires sous une forme précise, construite de tout point sur un patron immuable. S'en écarter est dangereux, s'y conformer fait disparaître l'originalité aux yeux peu attentifs. Molière, aussi répandu, mais plus profond que Cervantes, s'est moins laissé approclier par les peintres. Tous ou presque tous sont tombés dans cet insupportable défaut de nous montrer des acteurs et non pas des hommes. On cherche, au pied de leur dessin, le trou du souffleur ; ils savent ce qu'on dit aux abonnés de la Comédie française et pour rien au monde ils ne s'écarteraient de la Ira- (lition. Avez-vous souvent vu une illustration de Molière qui ne trahit pas le souvenir el ne réproduisit jusqu'aux traits de quelque interprète en vogue? La magnifique aquarelle de Daumier, dont nous donnons ici la reproduction, est loin de cette servilité. Mieux inspiré à mitre avis qu'un intelligent acteur qui a vu dans Tartufe un personnage bouil'on, Daumier a voulu que son malade imaginaire eîit quelque chose de tragicjue. il est curieux de voir le désopilant caricaturiste de la Tragédie aux prises avec une Comédie qui touciie par jilus d'un enté au drame. Le gi'aiid rieur s'est refusé à rire de la maladie; l'angoisse de son patient est

lONOUE DAUMIER.

poignante et forme avec rinquiétude affectée du médecin le plus saisissant contraste. C'est, dégagé du masque d'eniouement, tout ce qu'il y a de douloureux dans la philosophie de notre comique. Ce n'est peut-èlre pas la lettre de Moliè]-c, mais c'en est à coup sûr l'esprit.

Nous bornons là l'examen des œuvres que nous avons rangées dans la première catégorie, car aussi bien celles qui suivent ont avec elles un lien étroit par l'élévation du sentiment; ne se distinguant que par l'absence d'une étiquette spéciale, elles nous fourniront une ou deux touches encore. Ce sont des groupes de têtes exprimant, malgré les différences d'âges et de caractères, des préoccupations, des inquiétudes communes, la phqiarl du temps une sorte de vague accablement. On pourrait penser à des convois de captifs, à des bandes de ces émigrants que nous avons vus tout à l'heure palpiter dans le relief du plâtre. Ces infatigables et pourtant accablés voyageurs, nous les retrouvons dans une petite toile, drapés dans de grands manteaux, abrités sous des feutres à larges bords, poussant leurs chevaux contre vents et rafales. Le ciel est noir, orageux ; peu à peu ils vont s'enfoncer dans la nuit, et la dernière lueur du dernier manteau rouge aura disparu dans le brouillard. On n'entendra plus que l'écho affaibli des sabots de leurs montures. Quel devoir les pousse? Quelle fatalité les entraîne?

Parfois, il n'ont môme pas la ressource et la consolation de se trouver ainsi réunis. L'artiste souvent s'intéresse à la course rapide d'un cavalier isolé.

Mais l'expression du sentiment d'anxiélé de l'homme en présence de misères inexorables atteint sa plus grande intensité dans certains dessins, d'autant plus dramatiques que le sujet est plus

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humble et plus familier. ?Sous avons nommé certaines parades de pauvres saltimbanques des foires de village. Ces misérables ont-ils en leur possession le gîte sous sa forme la plus rudiraeulaire de boite roulante? Pas même. Leur seule propriété c'est ce méchant tapis qu'ils viennent d'étaler dans un coin honteux que pas un autre forain n'a daigné occuper; c'est ce tambour détendu, aux tristes sons timides et sourds que bat désespérément le chef de famille, affublé de piteux oripeaux. Le pauvre homme a le cou tendu et le regard dirigé sans cesse du côté où la foule se presse. Une vieille mère s'est assise, la tête dans ses mains et renonçant h toute autre pensée que celle de sa propre lassitude, tu gamin, trop jeune encore pour soupçonner cette tristesse des siens, joue avec insouciance ; peut-être dans ses amusements va-t-il déchirer, pour comble de maliieur, le maillot rapiécé qui moule la maigreur de son torse. Mebout se tenant contre son père, un His plus grand commence à comprendre et lève la tète, lui aussi, vers les passants éloignés, dans un vague sentiment d'inquiétude. Et la foule passe et repasse, toujours affairée aux boutiques des plus riches, inditférente à la détresse qui voudrait, pnur lui plaire, se livrer à des contorsions la mort dans l'àme. Elle n'enteud même point le son déchirant de ce tambour crevé, (jucl drame ! <Juelle philosophie! Quel art de composition que celui qui eu quelques traits de plume et quelques traces de lavis ai-raugc ainsi une scène, et arrache à la vue de tels personnages une pareille émnli(Ui !

iXous aurions pu classer ce dernier dessin dans la série des scènes familières et des études de mœurs; mais il nous a semblé (pi'elle exprimait une idée trop générale et emportait avec elle un enseiguement tro|) haut. De plus, sou alltue a quchpn- chose

dï'|)iqiie, une majesté douloureuse qui la sépare des autres dessins et petites toiles dont le charme réside dans l'intimité, la vivacité spirituelle, la saisissante expression du détail local, l'admirable justesse.

Toutes les œuvres qui suivent, scènes de la vie artistique, de la vie bourgeoise, de la rue, du palais de Justice constituent le véritable bagage de Daumier, celui du moins qu'il a eu le temps de parfaire. Il serait puéril, en présence de ces œuvres exquises, de reclierclier quel peinire aurait été Daumier s'il avait pu se livrer exclusivement à la peinture. Sans aucun doute il se serait partagé entre les grands travaux historiques dont nous avons donné un aperçu et ces fines descriptions de la société contemporaine. Avant tout il aimait l'homme, il ne pouvait s'ensevelir complètement à la campagne, ou s'abstraire exclusivement dans un rêve. 11 lui fallait la ville, avec son mouvement, son imprévu. Aussi, s'appuyant surtout sur ce principe « qu'il faut être de son temps », les mille aspects de notre vie, les changeantes formes de nos passions, l'auraient entin attiré de préférence à la spéculation pure. Il aurait été, tous les éléments pesés, ce que nous le montrent ces études : une sorte de Téniers avec la fougue d'un Delacroix.

<juoi qu'il en soit, il est aussi riche coloriste qu'il est pénétrant observateur et dessinateur savant. Coloriste à bien peu de frais, comme nous l'avons vu dans ses lithographies. Sa palette est aussi peu chargée de tons que possible. Le brun, le blanc, le noir et le rouge lui suffisent dune manière presque exclusive pour obtenir les effets les plus variés et les plus chauds. Quant à ses aquarelles, ce ne sont presque que des morceaux en noir et blanc, avec de très légers rehauts. Cette manière sobre et forte se rap-

LIIOMME ET L'ŒL'VllE.

proche ainsi infiniment pins de la vérité que la joaillerie en toc, les couleurs criardes, dont certains peintres peu scrupuleux font un si étrange abus, sans arriver à faire véritablement œuvre de coloristes. En peinture, de même qu'en musique, ce n'est pas l'abondance des modulations, la multiplicité des tons qui fait la beauté du morceau, c'est avant tout la logique et l'à-propos de leur enchaînement. Iiaumier s'est admirablement conformé à cette règle. Il choisit un ton, le plus simple, le plus profond en même temps, puis, sans presque moduler, par le seul emploi des nuances, passant insensiblement de la plus grande légèreté à la plus grande énergie, il tire de ce ton dominant tout ce qu'il est possible d'en tirer. En un mot, il a le sens le plus sûr el le plus ingénieux des valeurs.

l'our le dessin, c'est l'extrême conscience. C'est là qu'on serait mal venu à parler de « retours el de retouches inutiles ». Le naturel si parfait des attitudes, cette justesse du mouvement, ne sont pas obtenus, comme on le pourrait croire, du premier jet. Le dessinateur, bien souvent, cherche à établir le corps même de ses personnages avant de les présenter, de les envelopper. 11 ne se fie pas au témoignage de son œil, il lui faut encore rajipui do la vérité elle-même. Pour parler en termes moins abstraits, il dessine souvent des personnages nus avant de les liabiller. Une étude est fort précieuse à cet égard : elli' nous en apprend liicn long sur le travail du maître. C'est un grand dessin an trail, représentant un peintre assis devant son chevalet, dans une attitude contemplative et songeuse; il a les jambes croisées, tient d'une main son genou, et de l'aulre su|iporle son menlon. Ce premier état, démêlé probablcmml au milieu d'une ipiantité

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