HONORE DAL'MIER
d'essais, do tàtonnemenls, est loin d'atleindre encore la forme définitive. Plus tard, le personnage sera vêtu, puis repris, réétudié, des intentions seront soulignées, d'autres disparaîtront. Et quelquefois tout cet effort aboutissait à une simple lithographie : nous retrouvons en effet la pose et le mouvement de notre peintre assis, dans une planche Av\ Boulevard, intitulée : A travers les ateliers.
Un autre exemple plus frappant encore est dans \QForfjeron,(\\\(i nous reproduisons ici. Même au moment où cet admirable dessin était arrivé à la perfeclion où nous le voyons, Daumier cherchait encore à ajouter des accentuations dans le mouvement du bras.
C'est grâce à cette conscience acharnée, ù ce refus absolu de l'ù peu près, à cette recherche de la ligne satisfaisante au milieu de tant de lignes suffisantes, que le peintre arrive à exprimer son idée d'une manière si complète, si claire et si juste. Dans les scènes de la vie artistique, il a plus d'une fois retracé le mouvementsi intéressant d'un amateur d'estampes qui, tenant une feuille de ses deux mains, l'avance et la recule pour la voir bien au point. On ne saurait dire combien le geste est parlant et vrai, combien sont saisies sur le vif les expressions variées des autres amateurs groupés derrière le personnage principal, et concentrant toute leur attention sur la pièce rare. De même, dans diverses toiles et aquarelles, Daumier nous montre le mouvement plus complexe de la rue avec ses passants alTairés ou tb'meurs; des bouchers occupés, dans un marché, à dépecer leurs quartiers de viande; des gamins qui sortent en Ilot pressé de l'école; une lessiveuse qui remonte sur le quai, venant de la berge où elle a lavé son linge, et se détachant en vivante silhouette, avec son lourd paquet sur la tète, sur le fond clair et joyeux des petites maisons bien
HONORE DALMIEll.
connues. D'autres fois encore, ce sera le curieux pêle-mêle d'un wagon de troisième classe, ou de paisibles déjeuners de bourgeois dans le jardin, ou l'interminable partie de piquet. Enfin, dans un genre tout gracieux, une noie plus rare dans l'œuvre, ce sera une jeune mère qui, près d'une fenêtre, berce sur ses genoux un petit enfant. Dans ce dernier dessin, le cœur de Daumier s'épanche, tout trempé qu'il est de tendresse, et avec les accents nobles et doux qu'il sait trouver pour ces sentiments.
Tout cela est le fruit d'une patiente étude et d'un travail persévérant.
Où d'autres croient voir l'inquiétude d'un esprit qui cherche sa voie, s'attaquant à tous les sujets, nous affirmons qu'il n'y a là que la féconde curiosité d'un philosophe que tout intéresse, d'un artiste qui n'est indifférent à aucune des manifestations de la vie.
Ne faut-il pas en effet, comme Molière, être en même temps un perspicace observateur, et un artiste rompu à toutes les difficultés de la langue, pour faire sortir d'une simple scène de tribunal une aussi parlante philosophie? Les deux plaidoyers d'un caractère si différent dont on peut voir ici le dessin sont en tout point dignes de notre grand comique.
Dans l'un, l'orateur s'emporte pour de bon; il s'égosille et sue, sa robe est un tourbillon et sa voix un tonnerre. Que de sottises il doit laisser échapper! La mine narquoise de son adversaire suffit à nous le faire deviner.
L'autre est un vieux routier. Par un assez piquant ressouvenir, le dessinateur lui a donné une vague ressemblance avec Berryer. Il est chargé de défendre l'innocence, personnifiée par celte
L'HOMME ET LOElVIiE. 3oo
colombe sans tache, aux yeux fardés, rouée comme une potence. Ali ! Messieurs, comment vous dépeindre les souffrances de celle faible créature opprimée par un l\ran sans canu* el sans eniraiilcs... Et sur la joue rejjlèle de l'avocat, roule un pleur, suprême artifice du métier!
Mais non, ce n'est pas lierryer; ce n'est pas maiire tel ou Ici. C'est bien mieux que cela. C'est Yavoraf de tous les temps. Daumier le voyait il y a vingt ans, comme vous pouvez le voir aujourd'iuii et comme vos fils le verront dans les procès retentissants. >«'olre artiste n'a pas plus portraituré un avocat déterminé qu'il n'a fait poser devant lui un bourgeois qui demeure dans votre maison. Il s'est profondément imprégné de l'esprit d'une race, il a longuement étudié le geste el le visage qui racontent le mieux une classe d'âmes. Quand elle est ainsi caractérisée, la généralisalion est la plus exacte des ressemblances, car elle embrasse et résume d'un trait tous les cas parliculiers.
L'n bien curieux témoignage de cette précision du caractère dans l'œuvre de Daumier nous est fourni par l'altitude d'un criti(|ue d'art peu connu comme tel, mais de qui le jugement ne saurait nous laisser indifférents : Gambella.
Lorsqu'on 1878, une exposition fut organisée des œuvres de Daumier, l'homme d'Élat fut un des premiers à la visiter. Avec sa vivacité d'impression, sa chaleur communicalive di; langage, il allait d'œuvrc en oMivre, appréciant d'un mot juste ou coloré, souvent s'exclamant de joie. Mais un des numéros qui l'arrêta le plus longuement fut une toile de moyenne dimension (1)
1 II cxisti' une variante de la même aquarelle, d'une facluru plus sommaiie