HONORE DAl'MIER
représentant un groiii»e d'avocats. Les personnages, eu robes et en toques, sont exécutés à mi-corps, et ont des types très accentués. Celui-ci, au premier plan, est mince et froid, avec de grands favoris blonds, une expression sérieuse d'ambitieux; cet autre, à ses côtés, est jovial, avec sa bonne face ronde et rubiconde entourée d'un collier de barbe grise. Gambelta prenait un plaisir extrême à examiner les uns après les autres tous ces visages dont chacun évoquait en lui le souvenir d'une physionomie connue : << Mais il est étonnant voire Daumier, s'écriait-il joyeusement; c'est prodigieux, il les connaît tous! Voici M" X..., et à côté de lui M' Y...! Et celui-ci, c'est encore Z..., à ne s'y point tromper, avec son air de profondeur qui cache une si belle nullité! Ah! çà, il les a donc tous croqués vifs? » Et l'illustre avocat riait largement d'un bon rire, en voyant ses confrères ainsi arrangés.
Geofiroy Dechaume, qui accompagnait et guidait le visiteur, répondit : « Ce n'est aucun des personnages que vous venez de nommer, pour la bonne raison que Daumier ne les connaît point et n'a pas mis le pied au Palais depuis plus de dix ans. Mais je vous puis assurer qu'il connaît les avocats, et surtout Y Avocat, mieux qu'ils se connaissent eux-mêmes. De là cette ressemblance qui vous surprend. » Rien n'était plus exact et Gambetta trouva uu motif de plus pour admirer la puissance d'évocation de cet observateur d'hommes.
La critique fut d'ailleurs unanime, cette fois, à rendre pleine justice à Daumier, elle vieux dessinateur eut << une presse » éclatante. Cela put être pour lui une dernière consolation et une compensation d'autant plus nécessaire que les circonstances dans lesquelles cette exposition eut lieu furent désastreuses. Elle lui
L' HOMME ET L'ŒUVRE
prouvait à la fois rcslime tardive des critiques, qui, à quohiucs exceptions près, n'avaient point secondé ses etîorls, et l'indifft^rcnce persistante de la foule à laquelle il avait donné pendant près de ciufpuiule ans le meilleur de kii-niènie, et sans compter.
La cause même de cette exposition était navrante. C"étaient la maladie et la pauvreté. L'exiguïté des ressources eût encore élé supportée plus facilement, grâce à la médiocre pension de l'Etat et à l'asile que Corot avait assuré à son ami avec une si grande finesse de cœur, juste assez peu pour ne pas effaroucher la fierté de Daumier, juste assez pour qu'il put encore faire figure et vivre agréablement. Elle était si ombrageuse, cette fierté, qu'à plusieurs reprises l'artiste avait refusé avec un certain emportement les discrètes ouvertures qu'on avait pu lui faire pour améliorer son sort.
Pour la maladie, c'était une cause à peu près irrémédiable de douleur morale encore plus que de souffrances physiques. En effet le peintre était frappé dans sa plus chère passion : le spectacle du mouvement, de la lumière, de tonte cette vie expressive dont il se repaissait. Sa vue allait en s'alfaiblissaut, depuis quelque temps déjà. Ce n'était point la cécité absolue, mais un trouble, une fatigue, une sorte de voile iutermilteut qui. à chaque crise nouvelle, s'obscurcissait. Il distinguait encore vaguement les objets, mais juste assez pour les pouvoir regretter davantage. Et puis, il ne devait plus dessiner, la ])rescription des médecins était formelle. Par une concession (pii ne trom|)ait |)ersonue, Dainuicr moins ([ur (oui aulrc. ils liinilaicut à six iiniis le repus provisoire qu'il devait prendre. Six mois, à cet âge, après ces longues épreuves, après que le corps a élé secoué et miné par les fatigues et les tourments de l'esprit, à l'heure même ou r(»u sent
HONORE D.UMIER.
ses membres s'alVaiblir et déjà devenir froids et rigides, six mois, c'est un terme que Ton sait infranchissable. Daumier pouvait donc se dire en toute triste certitude qu'il assistait à sa fin. Et quelle t ni ! T'ne fin dans les ténèbres pour un fils du soleil, pour un amoureux de la lumière et de ses jeux inépuisables sur les choses! La certitude de quitter les visages chers sans pouvoir les embrasser d'un regard alfectueux.
Pour adoucir cette tristesse où leur vieux compagnon s'enfonçait et s'assombrissait, les amis de Daumier eurent la touchante idée de lui prouver, en réunissant son œuvre et en la présentant au public, que l'avenir était pour lui radieux. Daubigny, Jules Dupré, Geoffroy Dechaume s'employèrent avec un zèle infatigable à cette belle entreprise artistique. Faire connaître d'un seul coup au public une féconde et brillante carrière, révéler un maître aux indifférents, l'imposer malgré les malveillants et surfout malgré les dédaigneux de mauvaise foi, apporter à l'artiste une dernière et consolante certitude, et si possible, quelque surcroît de bienêtre, tel était le but de ces grands cœurs (I). Ils ne réussirent que dans une partie de leur tâche.
L'exposition, ouverte au printemps de 1878, dans les galeries iJurand-Iinoi, était aussi complète, aussi riche, aussi attrayante qu'on le pouvait imaginer. Elle ne contenait pas moins de quatre-
(I) Voici comment se composait le comité de l'exposilion. Président d'honneur : Victor Hugo ; Vice-Prôi^idcnts : MM. Corbon, Henri Martin, Peyrat; Membres du comité : MM. Théodore de Banville, Béguin, Bonvin, Boulard, A. Boulard, Brame, Burty, Cl. Caraguel, Champfleury, Castagnary, J. Claretie, Daubigny, K. Daubigny, Jules Dupré, Gcofîroy Dechaume, Ad. GeofTroy, Emile de Girardin, Leraaire, E. Maindron, Paul Manlz, A. Méray, E. Mesplès, Paul Meurice, Nadar, Camille Pelletan, P. de Saint-Victor, Sleinlieil, Ad. .Sti'inheil, Auguste Vacquerio, Pierre Véron.
LHOMMK ET L'OiUVRE.
vingt-quatorze peintures parmi lesquelles les plus parfaites scènes de genre que nous avons décrites. Les dessins, aquarelles et croquis étaient au nombre de cent Irente-neuf, choisis avec le goût le plus exquis, et montrant à qui mieux mieux les faces multiples de ce talent qui passait sans effort de la plus spirituelle bouffonnerie au ton le plus soutenu et le plus dramatique. (Quelques esquisses en plâtre, et les trente-quatre bustes du musée Pliilipon révélaient Daumier sculpteur. Les célèbres lithographies de » l'Association mensuelle » figuraient en belle place. Enfin, par une disposition ingénieuse, l'immense œuvre lithographique pouvait défiler sous les yeux des curieux, les passe-partont qui le renfermaient renouvelant leur contenu deux fois par semaine. C'était, comme on voit, une exposition unique.
Au moment où elle eut lieu, on enterrait le pape Fie IX ; on se préparait à inaugurer la grande exhibition aussi internationale qu'industrielle ; enfin une estudiantlna , venant de Séville, et peutêtre même des Batignolles, faisait courir la foule sur les boulevards. Il n'y avait pas moyen de lutter contre cela! L'exposition de Daumier, célébrée par les critiques, laissa le [)ublic indiiférent, incrédule peut-être, et les dépenses ne furent même pas couvertes.
Cet insuccès matériel fut rendu moins sensible à haumicr qu'on aurait pu s'\ attendre, grâce au sincère succès artistique. D'ailleurs n'était-il pas irop déiical, trop fier, et jusqu'au bout (ro|» courageux pour laisser échapper une plainte? Entouré de soins dévoués et tendres, il vécut encore près d'une année. Il n'avait, malgré la maladie sourde. l'alVaiblissement de son être, et la cerlilude d'uin' lin prochaine, rien perdu de sa thuice sérénité. Le
HONORE DAL'.MIEK.
1 1 février IS79, il mourut après une agonie de près de deux jours. Les journaux publièrent les détails suivants : « Jeudi, rien ne })ouvait encore faire prévoir un si proche dénouement. Daumier paraissait même plus gai que de coutume et sa santé ne semblait pas altérée. Samedi, comme il marchait et parlait, il s'abattit tout à coup, frappé par une attaque de paralysie au cerveau. Il est mort sans avoir pu reprendre connaissance, veillé constamment par M"" Daumier et par les deux fds de Daubigny. »
Il fut enterré aux frais de l'État, à Valmondois, et comme s'il eût fallu que la sottise, si souvent flagellée par Daumier, prît rang derrière le défunt, un ou deux journaux s'ofl'rirent le ridicule de crier à la dilapidation, à propos de cet humble enterrement de village. Mais ce fut la dernière et faible note de la liaine, à peine entendue dans la gloire commençante.