PRÉFACE. XI
m'ont aussi fourni, pour mes chapitres sur le Théâtre de Balzac et sur la Comédie humaine au théâtre, de nouveaux et précieux renseignements. Sans leur utile et si dévoué concours, je n'aurais pu mener à bonne fin ce travail.
Le Grand-Cordeau. 28 juillet 1896.
M. d'Haussonville et M. Camille Doucet. — Une visite académique. — Le fauteuil de Bonald et le fauteuil de Campenon. — Propos de table de Victor Hugo. — Comment Balzac obtint jusqu'à, deux voix ! — Un mot de Sainte-Beuve. — Du prix d'éloquence fondé par le grand Balzac. — Le vrai quarante et unième fauteuil.
M. d'Haussonville, le 1 1 février 1875, dans sa réponse au discours de réception de M. Alexandre Dumas fils, crut devoir défendre l'Académie contre le reproche d'avoir repoussé et Dumas père et Balzac.
Nos règlements, dit-il, dont vous avez reconnu la sagesse, puisque vous vous y êtes soumis, nous interdisent d'apporter nos suffrages à quiconque n'a pas témoigné par écrit le désir de nous appartenir. Votre illustre père les aurait sans doute obtenus s'il les avait demandés. A V exemple de Balzac, de Béranger, de Lamennais et de tant d'autres, pour ne parler que des morts, il a préféré demeurer ce que vous appelez quelque part un académicien du dehors.
La vérité, pour nous en tenir à Balzac, c'est que l'auteur de la Comédie humaine s'était présenté plusieurs fois, se soumetlant aux règlements et témoignant par écrit de son désir d appartenir à l'illustre compagnie.
Mieux informé que M. d'Haussonville, le secrétaire perpétuel, M. Camille Doucet, s'est bien gardé de dire, quand il a eu à parler de Balzac, que celui-ci n'avait jamais frappé à la porte de l'Académie. Voici comment il s'exprimait, dans la séance du 25 novembre 1886, en annonçant que l'Académie proposait pour sujet du concours d'éloquence une Etude sur VŒuvre d'Honoré de Balzac : « Comme de Beaumarchais, comme de beaucoup d'autres, on a pu dire de Balzac que sa gloire manquait à celle de l'Académie. C'est bien le cas d'accuser la mort! La porte qu'elle a fermée ne demandait plus vraiment qu'à s'ouvrir tout à fait devant l'immortel auteur de la Comédie humaine C »
Deux ans plus tard, dans son Rapport sur les concours de Vannée i888,"s\. Camille Doucet faisait allusion, en ces termes, au désir de Balzac d'être de l'Académie et aux démarches qu'il avait faites pour y entrer :
S'il ne faut pas mourir trop tard, il faut aussi prendre garde de mourir trop tôt. Parfois alors passée pour les uns, l'heure de la justice n'est pas encore venue pour les autres. Voilà, Messieurs, comment Balzac s'est arrêté sur le seuil de l'Académie, dont la porte déjà entrouverte ne demandait plus qu'à s'ouvrir tout à fait devant l'illustre auteur de la Comédie humaine.
La mort est-elle donc seule coupable en celte affaire? Et est-il vrai que l'Académie soit aussi innocente qu'elle veut Lien le dire? 11 ne sera peut-être pas sans intérêt de le rechercher.
Dès 1833, Balzac songeait a l'Académie. Causant un
1 Rapport de M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l'Académie française, sur les concoiti-s de l'année 1SS6.
jour, à cette époque, avec sa sœur Laure — celle qu'il appelait Laura soror — des vieux prosateurs français el de certains mots tombés en désuétude et qui n'avaient pas été remplacés : « Quels jolis mots! disait-il. Expriment-ils bien ce qu'ils veulent dire! Quelle grâce naïve ! On ne les trouve qu'à l'enfance des langues; il faut aujourd'hui des phrases pour les remplacer. Quand je travaillerai au Dictionnaire de i Académie i !.... »
En 1839, il estime qu'au risque de n'être pas élu, il aie droit de se présenter et que tout au moins le moment est venu pour lui de prendre date. 11 n'a que trente-neuf ans, mais ila déjà publié vingt chefs-d'œuvre, parmi lesquels les Scènes de la vie privée el de la vie de province, Eugénie Grandet, le Médecin de campagne, le Père Goriot, la Recherche de l'absolu et César Birotteau. Son seul tort, dès ce moment, est d'avoir un trop gros bagage. Les Quarante n'aiment pas qu'on leur arrive avec quarante volumes.
11 s'agissait de remplacer Michaud, l'historien des Croisades et le directeur de la Quotidienne. Les candidats au fauteuil étaient Berryer, Casimir Bonjour et Vatout. Prêt à s'effacer, s'il le fallait, devant Berryer, Balzac crut qu'il pouvait, sans trop de présomption, se mesurer avec MM. Vatout et Casimir Bonjour. Il résolut donc de tàter le terrain et commença ses visites. Alphonse Karr en parle dans les Guêpes de décembre 1839, et raconte ainsi la visite de l'auteur du Médecin de campagne à M. Alexandre Duval, un des doyens de l'Académie :
Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera élu. Il s'agit bien plus de n'avoir pas fait certaines choses que d'en
1 Balzac, sa vie et ses œuvres, par Mm« Laure Surville (née de Balzac), p. 145.
\ CIUPITRE PREMIER.
avoir fait certaines autres.... M. île Balzac est allé voir M. Alexandre Duval, qui lui a dit, en montrant son lit :
— Monsieur, voilà un lit où je vais bientôt mourir.
— Je vous crois encore bien des années d'existence, Monsieur, a répondu l'auteur de la Physiologie du mariage, et la preuve, c'est que je viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nommé cette fois-ci ni l'autre. D'après toutes les probabilités, il n'y aura pas d'extinction avant trois ans; c'est donc pour dans six ans au plus tôt que je compte sur vous.
Sur ces entrefaites, Victor Hugo, qui avait déjà échoué une première fois en 1836, se décida à se présenter. Balzac n'hésita pas : il se relira devant l'auteur des Feuilles d'automne et de Notre-Dame de Paris, ce qui lui permettra d'écrire dix ans plus lard, à son ami Laurent Jan : « L'Académie m'a préféré M. de Noailles. 11 est, sans doute, meilleur écrivain que moi; mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo i. »
Balzac est de ceux dont la parole se suffit à ellemême. Son affirmation est, du reste, confirmée ici par une lettre inédite de Victor Hugo que j'ai en ce moment sous les yeux et qui porte en tète ce mot : confidentielle :
Puisque vous désirez l'apprendre par moi, je m'empresse de vous faire savoir que. depuis l'autre soir, les choses ont tourné de la façon la plus honorable et que ma candidature en résulte tout naturellement. Je me présente donc, mais, par grâce, croyez-moi, ne vous retire/ pas. Vous 88 ce que je vous ai dit à ce sujet.
Mille bonnes amitiés.
Victor H.
L'auteur des Scènes de la vie privée n'était pas seulement un honmie de génie; c'était aussi un bon garçon. Il se relira. Son désistement n'assura point d'ailleurs le
1 Correspondance de II. de Balzac, t. II, p. 372.
succès de Hugo. Il y eut, le 19 décembre 1839, sept tours de scrutin sans résultat. Au septième, Berryer réunit 10 voix; Casimir Bonjour, 8; Victor Hugo, 7 ; 8 bulletins blancs. L'élection fut renvoyée à deux mois. Le 20 février 1840. M. Flourens l'emporta, au quatrième tour, par 17 voix contre 12 données à Victor Hugo; le même jour le poète essuyait une seconde défaite: il était battu par le comte Mole. 11 ne devait être nommé que le 7 janvier 1841, par 17 voix contre 15 accordées à M. Ancelot.
La veille du jour fixé par l'Académie pour la réception de Victor Hugo, Balzac lui adressa le billet suivant :
1er juin 1841.
Mon cher Hugo,
Si vous m'avez mis de côté les deux billets que je vous ai demandés, et que je suis allé chercher déjà deux fois sans avoir pu vous rencontrer, ayez la complaisance de les remettre sous enveloppe au porteur, ou envoyez-les moi, par la poste, rue des Martyrs, 47. — Sinon, que le diable emporte V Académie et ses habits verts.'
Mes adorations et mille amitiés l.
La réponse de Victor Hugo ne se fit pas attendre :
Mais, hélas ! cher poète, je n'ai plus un seul billet, plus un seul et depuis plus de quinze jours ! Le jour où vous serez reçu, il faudra s'y prendre six mois d'avance. Comment venez-vous si tard ? Je sais bien que vous ne comptez pas avec le temps, parce qu'il est à vous et qu'il ne peut rien sur vous, mais je n'en suis pas moins désolé. Soyez donc de l'Académie, pour entrer comme bon vous semblera! Si j'avais su où vous écrire, je vous aurais épargné hier un dérangement.
A vous de tout cœur. Je puis tout vous donner, et je vous donne tout, excepté un billet.
Votre ami,
Victor -.
1 Correspondance de H. de Balzac, t. II, p. 19.
s Cotte seconde lettre d° Hugo e<t également inédite.
6 CHATITRE PREMIER.
Ce pauvre Balzac s'était effacé pour assurer à Hugo un fauteuil, et Hugo ne lui donnait pas même un strapontin !
Du 2 juin 1841 au 24 février 1848, il ne se produisit pas moins de quatorze vacances à l'Académie française, qui perdit successivement MM. de Bonald, Lacuée de Cessac, Frayssinous, Roger, Alexandre Duval, Campenon, Casimir Delavigne, Charles Nodier, Soumet, Etienne, Royer-Collard, de Jouy, Alexandre Guiraud, Ballanche. Ils furent remplacés par MM. Ancelot, de Tocqueville, Pasquier, Patin, Ballanche, Saint-Marc Girardin, Sainte-Beuve, Prosper Mérimée, Vitet, Alfred de Vigny, Charles de Rémusat, Empis, J.-J. Ampère et Va tout.
De 1839 à 1848, Balzac avait singulièrement ajouté aux titres qu'il possédait déjà lors de sa première candidature. Sans parler d'un grand nombre de nouvelles et de romans, presque tous remarquables, il avait publié, entre autres œuvres maîtresses : Pierrette, Une ténébreuse affaire, Un ménage de garçon, le Curé de village, Ursule Mirouêt, Honorine, la dernière partie d'Illusions perdues. l'Envers deVhisloire contemporaine, les Paysans, la Cousine Bette et le Cousin Pons. N'y avait-il pas là de quoi justifier dix fois une élection académique? Balzac cependant ne fut pas nommé. Est-ce donc que, après avoir voulu se présenter en 1839, il eût, dans les années suivantes, renoncé à le faire? En aucune façon.
En 1841, précisément, il y avait lieu de pourvoir au remplacement de M. de Bonald. Or Balzac, dont Théophile Gautier a dit quelque part : « Monarchique et
catholique, il défend l'autorité, exalte la religion, prêche le devoir et n'admet le bonheur que dans le mariage et la famille l; » — Balzac avait la prétention, plus ou moins fondée, d'être un disciple de M. de Bonald, de donner pour base à l'édifice qu'il avait entrepris d'élever les principes mêmes de l'auteur de la Législation primitive et de la Théorie du pouvoir. On lit dans la préface qu'il a mise en tète de la première édition de la Comédie humaine et qui renferme l'exposé de ses idées philosophiques, politiques et littéraires :
Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées, il doit se regarder comme un instituteur des hommes; car « les hommes n'ont pas besoin d'un maître pour douter, » a dit Bonald. J'ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles, qui sont la loi de l'écrivain monarchique.... Si la pensée est l'élément social, elle est aussi l'élément destructeur de la société. L'enseignement, ou mieux, l'éducation par des corps religieux est donc le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que parla religion.... Le catholicisme et la royauté sont deux principes jumeaux.... J'écris à la lueur de deux vérités éternelles: la religion, la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays.... Au risque d'être regardé comme un esprit rétrograde, je me range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller avec les novateurs modernes....
Telles sont les idées que Balzac eût tenu à honneur de proclamer, en prenant séance à l'Académie ; et où cet exposé'de principes eût-il élé mieux à sa place que dans un éloge du vicomte de Bonald? 11 songea donc,
1 Théophile Gautier, Portraits contemporains, p. 130.
à ce moment, à poser sa candidature, et il s'en ouvrit d'abord à Victor Hugo. L'entrevue eut lieu aux Jardies. Léon Gozlan, qui était présent, nous en a conservé le souvenir :
Nous nous levâmes, dit-il, pour aller prendre le café sur la terrasse et respirer l'air lumineux et doux d'une belle journée. On causa encore environ une heure autour des tasses, heure charmante et sérieuse, où il fut d'abord question entre Victor Hugo et Balzac de l'Académie française. En ce moment, il y avait une vacance à l'Institut. Hugo promit peu ; Balzac n'espérait pas grand'chose. Il n'était pas en faveur — l'a-t-il jamais été? — sous la coupole du palais Mazarin I....
Singulièrement refroidi par la tiédeur de Victor Hugo, Balzac jugea inutile d'aller au-devant d'un échec certain : il ne se présenta pas. M. Ancelot fut élu; ses concurrents étaient Alexis de Tocqueville, M. de Kératry et M. Vatout.
Celte année 1841 avait été, pour Balzac, une année d'une fécondité prodigieuse. 11 n'avait pas fait parailre moins de douze volumes : Une ténébreuse affaire ('1 vol.); Un ménage de garçon (2 vol.); le Martyr calviniste (1 vol.); le Curé de Village (2 vol.); Ursule Mirouët ("2 vol.); Mémoires de deux jeunes mariées (2 vol.); la Fausse maîtresse; Voyage d'un lion d'Afrique à Paris; Physiologie de l'employé (1 vol.).
Deux ans plus lard, en 18i3, il publiait en six mois, de mars à septembre : Honorine (2 vol.); Monographie de la presse parisienne, — une merveille d'esprit, pour le dire en passant — (1 vol.) ; la Muse du département (1 vol.) ; la seconde partie de Splendeurs et misères des courtisanes (1 vol.); la troisième partie des Illusions
1 Bolzar che* t">. par Léon Gozlan.
perdues (1 vol.J : la première partie deYEnvers de l" histoire contemporaine (1 vol.); soit 7 volumes, sans préjudice d'un drame en cinq actes, Paméla G'iraud, représenté, le 26 septembre, au théâtre de la Gaité.
Un galant homme, qui avait été nommé à l'Académie, en 1813, pour avoir fait deux petits poèmes, la Maison des champs et V Enfant prodigue, M. Vincent Gampenon, mourut le 24 novembre 1843. Il parut à Balzac qu'il pouvait sans trop d'immodestie briguer sa succession. Les deux patrons de sa candidature étaient Charles Nodier et Victor Hugo. Hélas ! le pauvre grand homme était bientôt réduit à écrire à Nodier la lettre suivante:
Mon bon Nodier,
Je sais aujourd'hui trop sûrement que ma situation de fortune est une des raisons qui me sont opposées à l'Académie, pour ne pas vous prier avec une profonde douleur de disposer de votre influence autrement qu'en ma faveur.
Si je ne puis parvenir à l'Académie à cause de la plus honorable des pauvretés, je ne me présenterai jamais aux jours où la prospérité m'accordera ses faveurs. J'écris en ce sens à notre ami Victor Hugo, qui s'intéresse à moi.
Dieu vous donne la santé, mon bon Nodier i .
Si Balzac ne posa pas sa candidature, en 1844, pour remplacer M. Campenon, il se tint également à l'écart, l'année suivante, lorsqu'il s'agit de remplacer Royer- Collard. Ce dernier mourut le 4 septembre 1845. Le 9 septembre, Balzac écrit à Mme Hanska :
Royer-Collard est mort. C'était V endroit de Sieyès.
En me promenant hier, je suis allé à deux heures chez Mme de Girardin; j'ai fait la route à pied, et suis revenu à pied. Elle m'a dit à plusieurs reprises qu'il fallait me présenter à l'Académie, quoiqu'on veuille, cette fois, y mettre Rémusat, qui n'a pas beaucoup de titres ; mais, soyez tran-
1 Correspondance de II, Balzac, t. II. p. 77.
10 CHAPITRE rRF.MIER.
quille, je sais que vous en seriez contrariée, et vous pouvez être assurée qu'en ceci, comme en tout le reste, je ne ferai jamais que votre volonté 1....
S'il en fallait croire Victor Hugo, Balzac se serait présenté, à la fin de 1847, en remplacement de Ballanche. Voici le récit du poète. M. Richard Lesclide, qui l'avait noté sur ses tablettes, le jour même où il fut fait devant lui, le publia, le 8 mars 1877, sous ce titre :
Comment Honoré de Balzac eut deux voix
quand il se présenta à V Académie française.
(Récit du 2 mars 18/7.)
« Je passais en voiture dans in rue du Faubourg-Saint- Honoré, quand, devant Véglise, j'aperçus M. de Balzac qui me faisait signe d'arrêter. Je voulus descendre, il m'en empêcha et me dit en me prenant la main :
« — Je voulais aller vous voir. Vous savez que je me porte à l'Académie ?
« — Non.
« — Eh bien, je vous le dis. Qu'en pensez-vous ?
« — Je pense que vous arriverez trop tard. Vous n'aurez que ma voix.
« — C'est surtout votre voix que je veux.
« — Etes-vous tout à fait décidé ?
« — Tout à fait. »
« Balzac me quitta. L'élection était déjà à peu près convenue; des noms très littéraires s'étaient ralliés, pour des motifs politiques, à la candidature de M. Vatout. J'essayai de faire de la propagande pour Balzac; je me heurtai à des idées arrêtées et n'obtins aucun succ< s. J'étais contrarié de voir un homme comme Balzac réduit à une seule voix, et songeais que. si j'en obtenais une seconde, je créerais dans son esprit un doute favorable pour chacun de mes collègues. Comment conquérir cette voix ?
« Le jour de l'élection, j'étais assis auprès de l'excellent Pongerville, le meilleur des hommes ; je lui demandai à brûle-pourpoint :
1 Correspondons- de II. Balzac, t. II. p. 149.
« — Pour qui votez- vous ?
« — Pour Vatout, comme vous savez.
« — Je le sais si peu que je viens vous demander votre voix pour Balzac.
« — Impossible.
« — Pourquoi cela ?
« — Parce que voilà mon bulletin tout préparé. Voyez : Vatout.
« — Oh ! cela ne fait rien.
« Et sur deux carrés de papier, de ma plus belle écriture, j'écrivis : Balzac.
« — Eh bien ? me dit Pongerville.
« — Eh bien, vous allez voir.
« L'huissier qui recueillait les votes s'approcha de nous, je lui remis un des bulletins que j'avais préparés. Pongerville tendit à son tour la main pour jeter Vatout dans l'urne, mais une tape amicale que je lui donnai sur les doigts fit tomber son papier à terre. Il le regarda, parut indécis, et, comme je lui offrais le second bulletin, sur lequel était écrit le nom de Balzac, il sourit, le prit et le donna de bonne grâce.
« Et voilà comment Honoré de Balzac eut deux voix au dépouillement du scrutin de l'Académie 1 . »
L'histoire est amusante, mais c'est un conte. L'élection de M. Vatout, bibliothécaire du roi Louis-Philippe, a eu lieu le 6 janvier 1848. Balzac, ce jour-là, n'a pas eu une seule voix, par l'excellente raison qu'il n'élait pas candidat. 11 n'y eut qu'un tour de scrutin, et les suffrages se répartirent de la façon suivante entre les cinq candidats : M. Vatout, Alexis de Saint-Priest, Gustave de Beaumont, Philarète Chasles et Alfred de Musset :
Vatout 18
A. de Saint-Priest . . 7
1 Propos de table de Victor Hugo, recueillis par Richard Lesclide, p. 243. Ce récit a été publié deux fois du vivant même de Victor Huko.
G. de Beaumont. . . o
Philarète Chasles . . 2
Alfred de Musset . . 2 Dira-t-on que le fond de l'anecdote est exact; que Victor Hugo s'est seulement trompé de date et qu'il a voulu parler, non de l'élection de M. Vatout (6 janvier 1848). mais de celle de M. de Saint-Priest, successeur de Vatout, qui eut lieu le 18 janvier 1849, et lors de laquelle Balzac obtint, ijn effet, i voix? L'explication ne saurait être admise. En janvier 1849, Victor Hugo n'a pas pu rencontrer Balzac à Paris, dans la rue du faubourg Saint- Honoré, devant l'église, attendu que Balzac était en Russie depuis le mois de septembre 1848, et ne devait en revenir qu'au mois de mai 1850.
Au mois de janvier 1849, deux élections eurent lieu coup sur coup, le 11 janvier pour le remplacement de Chateaubriand, le 18 pour le remplacement de M. Vatout. Balzac, celle fois, se présentait pour les deux fauteuils. 11 avait écrit la lettre exigée par les règlements el elle avait été lue dans la séance du o octobre 1848; quant aux visites, il ne pouvait les faire, étant en ce moment à Wierszcbownia, au fond de l'Ukraine. M. Vacquerie, qui soutenait sa candidature dans l'Evénement, avec une ardeur extrême, disait a ce propos :
A l'heure qu'il est. Balzac est en Russie ; comment veuton qu'il fasse les visites ? Il ne sera pas de l'Académie parce qu'il n'aura pas été à Paris? Et, lorsque l'avenir dira : Il a fait Splendeurs et misères des courtisanes, le Père Goriot, les Parents pauvres et les Treize, l'Académie répondra : Oui, mais il a fait un voyage '.....
BALZAC ET L LC VDEMIE FRANÇAISE. 13
Les visites que Balzac ne l'ait pas. ses livres les ont faites. Il ne se présente pas ? La gloire le présente i !
Les antithèses do M. Vacquerie, de l'auleur de Tragaldabas, n'étaient pas pour servir beaucoup Balzac. On le vil bien le jour du vole. Le 11 janvier, sur 31 votants, le duc de Noailles réunit, au premier tour, 2o suffrages; Balzac eul 2 voix.
Le 18 janvier, il y eut trois tours de scrutin. Vingtsept académiciens seulement étaient présents. Voici la distribution des voix :
Au premier tour :
A. de Sainl-Priest. ... 10
Nisard 8
Philarèle Chastes. ... 4
Saintine 3
Balzac 2
Au second lour :
A. de Saint-Priest. ... 12
Nisard 11
Saintine 3
Balzac 1
Au troisième tour :
A. de Saint-Priest. ... 14, élu.
Nisard 12
Saintine 1
Balzac 0
En apprenant son double échec, l'auleur de la Comédie humaine écrivit de Wierzschownia, à son ami Laurent-Jan 2, une lettre dont j'ai déjà donné quelques lignes, mais dont il faut reproduire ici toute la partie relative à l'Académie :
1 L'Événement du 9 janvier 1849.
i Auteur de Misanthropie sans repentir.
.... Maintenant, mon cher Laurent, si tu peux savoir de source certaine quels sont les deux académiciens qui m'ont donné leur voix dans ma seconde défaite, tu me feras grand plaisir, car je veux les remercier d'ici moi-même. Mais comme plusieurs voudront être de ces deux voix, ne te trompe pas; je veux être sûr des deux vraies voix.
L'Académie m'a préféré M. de Noailles. Il est sans doute meilleur écrivain que moi ; mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo. Et puis M. de Noailles est un homme rangé, et moi, j'ai des dettes, palsambleu 1 !
Après un lel échec, subi dans de telles conditions, Balzac ne pouvait plus se représenter. 11 mourait d'ailleurs à quelques mois de la. Vivant, il n'avait pu être Y un des Quarante; mort, il passait au rang des vrais Immortels.
On voit, par ce qui précède, que si le comte d'Haussonville s'est trompé en affirmant que Balzac n'avait jamais posé sa candidature et n'avait voulu être qu'un académicien du de/tort. M. Camille Doucet n'a guère été plus exact en disant, par deux lois, que la porte de l'Académie, déjà entrouverte, ne demandait plus quà s'ouvrir tout à fait devant l'auteur de la Comédie humaine. La vérité, c'est qu'après un stage de dix ans, il était arrivé à obtenir deux voix, — pas une de plus, — deux voix, quand M. Casimir Bonjour, dans une élection où il avait en face de lui Victor Hugo et Berryer, en avait recueilli jusqu'à neuf ! L'Académie ne voulait pas de Balzac. 11 le comprit si bien que, le 9 février 1849, il écrivait à son beau-frère, M. de Surville :
Tu as bien fait pour toi d'aller chez Victor Hugo ; mais, pour moi, c'était inutile et c'eût été dangereux, si je n'avais pas l'intention de ne plus me présenter a l'Académie.
1 Correspondance de H. de Balcac, t. II. p. 371.
Il a parfaitement deviné que je voulais mettre l'Académie dans son tort.
Qu'il voulût à ce moment la mettre dans son tort, cela certes était bien son droit, à lui surtout qui, dans sa carrière déjà longue et si remplie, n'avait jamais médit de l'Académie. Ils sont rares les écrivains" qui n'ont jamais aiguisé d'épigrammes contre elle, rares surtout de notre temps. Le mot de d'Alembert, dans la préface des Éloges, est plus vrai encore de nos jours qu'au xvme siècle : « L'Académie française, écrivait-il en 1779, est l'objet de l'ambition secrète ou avouée de presque tous les gens de lettres, de ceux mêmes qui ont fait contre elle des épigrammes bonnes ou mauvaises, épigrammes dont elle serait privée pour son malheur, si elle était moins recherchée. » A combien de ses récipiendaires ne serait-elle pas en droit de dire, le jour de leur réception, si elle n*était pas si bonne fille, malgré son grand âge :
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
A Balzac elle n'eût pu reprocher rien de semblable. Il avait composé cent volumes, il avait écrit cent articles dans les journaux satiriques la Mode, la Silhouette et la Caricature : il n'avait pas commis une seule irrévérence contre l'illustre compagnie. Parmi les innombrables personnages de la Comédie humaine, je ne trouve qu'un seul académicien, le poète Canalis, député, ministre, pair de France et commandeur de la Légion d'honneur. Chef de l'école angélique, le baron Melchior de Canalis a fait vœu de ne pas épouser fille sans dot. Supplanté par son secrétaire, Ernest de la Brière, auprès de Mlle Modeste Mignon de la Bastie, la riche héritière du Havre, il se rabat sur la fille d'un député du centre, Moreau (de l'Oise), qui lui apporte une très
l(i CB M'ITIii: PREMIER.
grosse fortune, faite dans le commerce des biens *. On le voit, cela n'est pas bien méchant.
Attaché à la tradition, admirateur ardent de Richelieu, Balzac voyait dans l'Académie française un legs du passé, une des plus nobles institutions de celte France du xvne siècle , de « cette société de Bossuet et de Louis XIV '-, » l'objet de ses admirations et de ses regrets. L'Académie n'a pas compris qu'elle avail en lui un dévot fervent, le dernier peut-être, qui l'aimait pour elle-même, parce qu'elle était, au fond, et quoi qu'elle en dise, la négation des idées égalitaires, si chères à notre temps, si odieuses à Balzac. Au lieu de tendre la main à cet amant fidèle, de se borner du moins à lui dire : Repassez, elle a répété, pendant vingt ans, le mot de Sainte-Beuve — lequel avait les meilleures raisons du monde pour ne pas aimer l'auteur de la Revue parisienne: « M. de Balzac est trop gros pour nos fauteuils. «Non seulement elle ne lui a pas entrouvert sa porte; en lui faisant, comme par pitié, l'aumône de ces deux voix, réduites bientôt à une, puis à zéro, elle lui a signifié brutalement que cette porte ne s'ouvrirait jamais pour lui.
Balzac ne s'est pas contenté de poser sa candidature à l'Académie : il a concouru pour l'un de ses prix, — le prix Montyon.
De tous ses ouvrages, le Médecin de campagne était
1 L'académicien Canalis parait dans Modeste Mignon, la Peau de chagrin, Béatrix, Un Début dans la vie, les Mémoires de deux jeunes mariées, les Illusions perdues, les Comédiens sans le savoir. le Député d'Arcis et Autre étude de femme.
s Revue parisienne, par H. de Balzac, p. 244.
celui pour lequel il avail le plus de prédilection. 11 le plaçait très au-dessus d'Eugénie Grandet, publiée presque en même temps '. Au moment d'y mettre la dernière main, il écrivait à Mmc Zulma Carraud :
Allons, encore quelques jours, et je viendrai à vous, armé d'un des plus beaux livres qu'auront faits les hommes, si j'en crois mon pressentiment et ceux de mes amis, si mon bon sens ne m'abandonne pas, enfin si tous les si sont accomplis.
Le Médecin de campagne me coûte dix fois plus de travail que ne m'en a coûté Lambert -; il n'y a pas de phrase, d'idée, qui n'ait été vue, revue, lue, relue, corrigée ; c'est effrayant ! Mais quand on veut atteindre à la beauté simple de l'Évangile, surpasser le Vicaire de Wakefield et mettre en action l'Imitation de Jésus-Christ, il faut piocher, et ferme ! Emile de Girardin et notre bon Borget 3 parient pour quatre cent mille exemplaires. Emile l'éditera à vingt sous comme un almanach, et il faut le vendre comme on vend les paroissiens 4.
Quelques mois auparavant, il avait déjà écrit à Mme Carraud :
Je vous recommanderai la propagation de mon petit in-18:
1 Le Médecin de campagne parut en septembre 1833. et Eugénie Grandet au mois de décembre de la même année. - Histoire intellectuelle de Louis Lambert. (Février 1833.)
3 Auguste Borget, l'un des meilleurs amis de Balzac, qui lui écrivait, des Jardies, le 13 août 1840 : « Mon bon, vieil et sûr ami, à toute heure, à tout moment, vous avez chez moi les entrées et une chambre. J'ai bien pensé à vous, Mme Carraud vous le dira. Quant à ma situation, elle est pire. L'amitié pour vous, les dettes, les travaux, tout a grandi.... Je ne puis vous en écrire bien long, mon cher Borget. Il y a la plus touchante histoire que j'aie faite, la Messe de l'athée, qui vous est dédiée. Cela vous dira tout. Venez, cher, vous serez reçu comme la veille de votre départ.... Adieu, cher, bien cher ! Je n'ai pas le temps de vous envoyer autre chose qu'une poignée de main et un baiser paternel.... »
4 Correspondance, t. I, p. 237. — Lettre de mars 1833.
le Médecin de campagne. Il me fera des ami9. C'est un écrit bienfaisant, à gagner- le prix Monlyon I.
11 songeait, en effet, à faire couronner son livre par l'Académie : « Mon frère, dit Mme Surville, concourut pour le prix Monlyon avec son livre du Médecin de campagne, et ne l'obtint pas 2. »
La Lettre de Balzac à .1/. Hippolyte Castille (11 octobre 1846) contient sur cet épisode académique de curieux détails :
M. de Montyon, dit-il, a légué à l'Académie française une somme considérable, qui produit environ neuf mille francs par an, pour récompenser l'ouvrage le plus utile aux mœurs, publié dans une période de deux années avant la distribution du prix.
L'Académie s'est érigée de son chef en bureau de charité littéraire, elle scinde le prix en trois ou quatre sommes qu'elle distribue à des œuvres sans influence sur les mœurs, et qui sont tellement oubliées que, si l'on publiait les titres des ouvrages couronnés de 1830 à 1836, par exemple, l'Académie rougirait sur ses quarante fronts.
L'Académie française n'a pas d'abord le droit qu'elle s'est arrogé. Elle enfreint la volonté du testateur. Elle doit donner le prix à un seul ouvrage. Si aucun ouvrage n'accomplit, à son jugement, les conditions voulues, elle doit attendre et capitaliser la rente. Lorsque le prix, faute d'ouvrages, atteindrait à une somme considérable, cette énorme récompense, promise à de grands efforts, stimulerait puissamment la littérature....
On peut se souvenir à l'Académie que j'allai réclamer contre une décision par laquelle elle avait admis le Médecin de campagne parmi les ouvrages à couronner. Je fis humblement observer que mon ouvrage n'était pas au point de perfection (relativement à mes forces, bien entendu où je voulais le faire arriver, subsidiairement, que l'Académie ne pouvait pas prendre des ouvrages non présentés par
1 Correspondance, t. I, p. 206. — Lettre du 23 septembre 1832. * Balzac, sa ri,- et ses œuvres, par M"* L. Sunïlle, p. 201.
BALZAC ET l' ACADÉMIE FRANÇAISE. 19
l'auteur, car je serais fort offensé de voir déclarer, par le premier corps littéraire, que j'avais eu le quart, la moitié du mérite voulu par M. de Montyon. M. Arnault !, fort étonné de ces observations, m'apprit que l'ouvrage venait d'être écarté à cause de sa portée politique.
En dépeçant le prix, comme elle fait, l'Académie éloigne les gens de talent, elle les dégoûte de l'entreprise excessivement difficile de remplir le programme du testateur.
— Il se fait à peine, me disait Nodier, deux ouvrages de ce genre par siècle.
— Eh ! c'est à cause de cela, lui répondis-je, que le prix est créé. Quand il sera de cent mille francs, au bout de dix ans, vous aurez un livre à couronner, soyez-en sûr.
C'est à mes yeux un immense malheur pour notre pays, que quarante personnes choisies parmi toutes ses illustrations ne puissent avoir une grande pensée. Encourager la littérature des livres de demoiselles, au lieu de faire produire des Vicaire de Wakefield, tel est le résultat du prix Montyon.
Personne ne croira, je l'espère, que cette note est dictée par l'esprit étroit de la rancune littéraire. En allant retirer mon ouvrage, je l'exceptais du concours, et, depuis, je n'ai rien soumis au jugement de l'Académie 2....
Si l'Académie n'a pas couronné le Médecin de campagne, si elle n'a pas appelé Balzac à l'un de ses fauteuils, il convient d'ajouter qu'elle a depuis noblement réparé ses torts. Les deux plus illustres de ses membres, Lamartine et Victor Hugo, ont parlé de Balzac comme
1 Antoine- Vincent Arnault, auteur de Mariics à Minturnes, des Souvenirs d'un sexagénaire et d'un excellent recueil de Fables, avait été nommé secrétaire perpétuel de l'Académie, le 23 mai 1S33, en remplacement d'Andrieux. Il mourut le 16 septembre 1834, et eut pour successeur, comme secrétaire perpétuel, M. Villemain, élu le 11 décembre 1834.
2 Œuvres complètes de H. de Balzac, t. XXII, p. 306.
en parlera la postérité. Au lendemain de sa mort, Victor Hugo disait sur sa tombe :
M. de Balzac était un des premiers parmi les plus grands, un des plus hauts parmi les meilleurs Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce qu'était cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l'on voit aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine ; livre merveilleux que le poète a intitulé Comédie et qu'il aurait pu intituler : Histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse Tacite et qui va jusqu'à Suétone, qui traverse Beaumarchais et qui va jusqu'à Rabelais ; livre qui est l'observation et qui est l'imagination; qui prodigue le vrai, l'intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui, par- moments, à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal 1.
Lamartine lui a consacré un des Entreliens de son Cours familier de littérature. Voici comment il le juge :
C'était un homme de la race de Shakespeare, dont la sève était variée, large et profonde comme le monde.... En laissant de côté ces livres futiles et un peu cyniques, les Contes drolatiques, écrits dans le commencement de sa vie pour avoir du pain et un habit, qu'il ne faut pas compter pour des monuments, mais excuser comme des haillons de misère, son caractère était probe et religieux au fond, comme les leçons de sa mère et Les souvenirs de sa sœur. On sentait en lui l'homme de bonne maison, incapable de s'avilir, si ce n'est par plaisanterie passagère. Il aimait les Bourbons et l'aristocratie de la Restauration, par tradition paternelle. La démagogie lui soulevait le cœur. On n'en voit pas trace dans ses innombrables livres. Il était gentilhomme de cœur, incapable de flatter une populace ou une cour.... Il renonçait à être populaire pour rester juste et honorable. L'in-
1 Discours prononcé aux funérailles de M. Honore de Balzac.
21 aoflt 1850. — Actes et paroles, par Victor Hugo. t. Itr. p. 421.
corruptibilité était son essence ; écrivain léger et trop indulgent pour lui-même en matière légère, mais au fond un honnête homme. Il concédait beaucoup au métier, rien à l'honneur.
Quant à son talent, il est incomparable....
Doué par la nature d'un talent immense et d'un esprit juste, il n'aspira qu'à un seul titre, celui ({'historiographe de la nature et de la société.... Parcourez les cent volumes de ses œuvres, jetés avec profusion de sa main jamais lasse, et concluez avec moi qu'un seul homme en France était capable d'exécuter ce qu'il avait conçu, la Comédie humaine, ce poème épique de la vérité!
On dit, je le sais, et je me le suis dit moi-même en finissant la lecture de ce merveilleux artiste : il est parfait, mais il est triste ; on sort avec des larmes clans les yeux de cette lecture. — Balzac est triste, c'est vrai, mais il est profond. — Est-ce que le monde est gai?
Molière était triste, et c'est pourquoi il fut Molière l.
Si complète que fût la juslice rendue à l'auteur de la Comédie humaine par ses deux rivaux de gloire, Lamartine et Victor Hugo, il restait a l'Académie le devoir de s'acquitter elle-même et en corps de la dette qu'elle avait contractée envers lui. C'est ce qu'elle vient de faire avec une bonne grâce à laquelle il serait injuste de ne pas rendre hommage 2. Elle a mis son éloge au concours. Elle a proposé l'élude de son talent et de ses œuvres pour sujet du prix d'éloquence, de ce prix qui a été fondé par un autre Balzac, appelé lui aussi, en son temps, le grand Balzac.
J'ai sous les yeux l'imprimé distribué par l'Académie à l'époque de cette fondation. En voici le début :
1 Balzac et ses œuvres, par A. de Lamartine. 1866. Michel Lévy frères, éditeurs.
s Ce chapitre a paru dans le Correspondant quelques jours après la séance du 15 novembre 1888, où l'Académie française a couronné l'Etude sîo* VŒuvre d'Honoré de Balzac, par M. Augustin Cabat. substitut au tribunal de la Seine.
Ecrit publié de V ordre de l'Académie françoise pour l'établissement de deux prix, l'un de prose, Vautre de poésie.
Feu Monsieur de Balzac, l'un des Quarante de l'Académie françoise, ayant laissé un fonds de cent livres par an, pour estre employé, de deux ans en deux ans, à donner un prix de la valeur de deux cens livres à celuy qui, au jugement de cette Compagnie, se trouverait avoir fait le meilleur discours sur certaines matières par luy marquées ; et cette disposition n'ayant pu estre exécutée jusques icy à cause de divers obstacles qui sont survenus, l'Académie françoise a cru nécessaire d'avertir le public qu'Elle distribuera ce prix, pour la première fois, en cette présente année 1671, le 25 aoust prochain, feste de saint Louis, roy de France, et de mesme à l'avenir, de deux ans en deux ans.
M. Arsène Houssaye a écrit l'histoire du 41° fauteuil, el il y a donné place à tous les auleurs de quelque renom qui ne sont pas entrés à l'Académie. J'en demande pardon à M. Houssaye, mais il s'est trompé. Le vrai 41e fauteuil, c'est encore l'Académie qui le donne; seulement, elle le réserve, celui-là, aux écrivains — qu'ils lui aient ou non appartenu — que le génie et la gloire ont véritablement marqués au front. Elle attend que de longues années se soient écoulées depuis leur mort, que leurs œuvres aient subi l'épreuve du temps el l'aient traversée avec quelque honneur. Elle propose alors leur éloge pour sujet d'un concours public, elle consacre solennellement leur mémoire. C'est ainsi qu'elle a fait siens beaucoup qui, vivants, n'avaient pas franchi son seuil : Descartes, Pascal, Bourdaloue, Molière, Rolrou, le cardinal de Retz, Saint- Evremond, Regnard, le duc de Saint-Simon, le chancelier Daguesseau, Le Sage, Vauvenargues, Rollin, Jean- Jacques Rousseau, Beaumarchais, André Chénier; d'autres encore, venus avant Malherbe et avant Richelieu, mais qu'elle a tenu à s'associer : Froissart. Gerson,
Amyot, Montaigne, de Thou, Agrippa d'Aubigné. Et comme elle se souvient qu'elle n'est pas une simple société de gens de lettres, à côté des maîtres de la parole et du style elle a voulu placer quelques-uns des plus hommes de bien de France, hommes d'État ou hommes de guerre, le chancelier de l'Hôpital, Sully, Vauban, Catinat, Duguay-Trouin, Turgot, Malesherbes. Les femmes ne sont pas exclues du 41° fauteuil, et l'Académie y a fait asseoir Mme de Sévigné et Mme de Staël. Parmi les académiciens eux-mêmes, ceux-là sont les véritables immortels, dont l'éloge est mis publiquement au concours. Ainsi en a-t-il été pour Bossuet, Corneille, Fénelon, Colbert, la Fontaine, Boileau, la Bruyère, Montesquieu, Buffon, Voltaire, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine.
C'est dans cette glorieuse compagnie que Balzac vient d'entrer à son tour. Il a pris séance parmi ses pairs; et l'on m'assure qu'il avait pour parrains, ce jour-là, — non point, comme le bruit en a couru, M. Augustin Cabat, — mais Molière lui-même, et aussi le duc de Saint-Simon, encore bien que ce dernier ne soit pas tout à fait son homme, coupable qu'il est, à ses yeux, d'avoir mal parlé du roi Louis XIV et de Mrae de Maintenon.
La Vendetta. — La dernière revue de Napoléon. — La Femme de trente ans. — L"enlèvemcnt du sénateur Clément de Ris. — Diana Vernon et Laurence de CinqCvgne. — Caleb et le fermier Michu.
— La veille de la bataille d'Iéna. — L'Envers de l'histoire contemporaine. — M™ Aquet de Férolles et M" Hélie de Combray.
— Le Cabinet des Antiques et le notaire Chesnel. — La Paix du ménage. — Le chef de division Bridau et l'administration impériale. — L'Ordre de la Relation et l'Ordre des Trois Toisons d'or.
Le 2 juin 1841, Victor Hugo vint prendre séance à l'Académie en remplacement de Népomucène Lemercier. L'auteur & Agamemnon s'était quelquefois rencontré avec Napoléon. 11 n'en fallait pas davantage pour que Victor Hugo, laissant là son immortel, parlât de l'Empereur tout à son aise. Il le fil d'ailleurs en termes magnifiques. Si Balzac avait été élu le 11 janvier 1849; s'il avait remplacé Chateaubriand, nul doute qu'à son tour, dans son discours de réception, il n'eût en face du grand écrivain dressé en pied le porlrait de Bonaparte. A défaut de la page d'éloquence dont l'Académie nous a privés en refusant Balzac, combien de pages de ses livres nous entretiennent de Napoléon et servent à le faire mieux connaître! 11 ne se borne point à dessiner celle glorieuse figure. Le premier Empire —gouvernement, armée, magistrature, administration, société.
BALZAC ET NAPOLÉON. 2o
police — le premier Empire revit dans quelques-uns de ses romans ; et c'est surtout de ceux-là que l'on peut dire ce que disait un jour Villemain des romans de Walter Scott : ils sont plus vrais que V histoire. Si le lecteur veut bien me suivre, nous allons les rouvrir ensemble et les parcourir rapidement.
La Vendetta est une des premières nouvelles de Balzac. Elle est datée de Paris, janvier 1830, et elle a paru, au mois d'avril de la même année, dans la première édition des Scènes de la Vie privée.
Vers la fin du mois de septembre 1800, un étranger, suivi d'une femme et d'une petite fille, arrive devant les Tuileries. Après avoir hésité longtemps, il dit en italien à sa compagne : « Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous. » Et il marche d'un pas lent et assuré vers le palais. Conduit sur sa demande au commandant du poste : « Faites savoir à Bonaparte, lui dit-il, que Bartholomeo di Piombo voudrait lui parler. t> L'officier objecte sa consigne, et refuse d'obtempérer à l'ordre de ce singulier solliciteur. Bartholomeo s'éloigne, s'assoit sur une des bornes qui sont auprès de l'entrée du château, et voit arriver une voiture, d'où descend Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur.
« — Ah ! Lucien, il est bien heureux pour moi de te rencontrer ! » s'écria l'étranger.
Ces mots, prononcés en patois corse, arrêtèrent Lucien au moment où il s'avançait sous le portique qui servait de communication entre la cour et le jardin des Tuileries. Il regarda son compatriote et le reconnut. Au premier mot que Bartholomeo lui dit à l'oreille, il emmena le Corse avec lui chez le Premier Consul.
« — Eh bien ! que viens-tu faire ici, mon pauvre Bartholomeo? dit Bonaparte à Piombo.
« — Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse.
« — Quel malheur a pu te chasser du pays? Tu en étais le plus riche, le plus....
« — J'ai tué tous les Porta. » réplique le Corse d'un son de voix profond, en fronçant les sourcils.
Et sur une nouvelle interrogation de Bonaparte, il raconte comment, après avoir mis le feu à sa vigne de Longone, les Porta ont tué son fils Gregorio, et comment, à son tour, aidé de quelques compagnons auxquels il avait rendu service, il. a brûlé leur vigne et les a tous tués.
« — Combien étaient-ils? demanda Lucien.
« — Sept, répondit Piombo. »
Comme le Premier Consul garde le silence :
« — Ah ! vous n'êtes plus Corses ! s'écrie Bartholomeo. Adieu. Autrefois je vous ai protégés! ajoule-t-il d'un ton de reproche. Napoléon, sans moi, ta mère ne serait pas arrivée à Marseille. »
Bonaparte resta un moment silencieux.
« — Piombo, reprit-il, demeure ici, nous n'en saurons rien. Je ferai acheter les propriétés afin de te donner d'abord les moyens de vivre. Puis, dans quelque temps, plus tard, nous penserons à loi. Mais plus de vendetta.' Il n'y a pas de makis ici. Si lu y joues du poignard, il n'y aurait pas de grâce à espérer. Ici, la loi protège tous les citoyens, et l'on ne se fait pas justice soi-même. « — Tu l'es fait le chef d'un singulier pays, répondit Bartholomeo en prenant la main de Lucien et la serrant. C'est égal, vous me reconnaissez dans le malheur, ce sera maintenant entre nous à la vie à la mort, el vous pouvez disposer de tous les Piomb<
Bartholomeo resta à Paris et ne larda pas à obtenir de Napoléon biens, titres et places. Devenu le baron de Piombo, il fut un de ceux qui coopérèrent le plus efficacement, en 1815, au retour de 1 île d'Elbe.
C'est seulement en 181G qu'éclate l'aventure qui fait le sujet de la Vendetta, et dans laquelle Napoléon, naturellement, ne parait pas. Balzac a parfaitement compris qu'on pouvait bien, dans un roman, le montrer de profil, de loin, en passant, mais qu'on ne pouvait pas le mêler à l'action. L'acteur serait trop grand pour le rôle, le portrait serait trop grand pour le cadre.
Une autre scène de la vie privée, la Femme de trente ans, nous montre Napoléon, comme dans la Vendetta, apparaissant un instant, traversant les premières pages, comme une brillante et fugitive vision. Lorsqu'elles parurent, au mois de novembre 1830 I-, ces pages avaient pour titre : Dernière revue de Napoléon. Il s'agit de la revue passée par l'empereur, sur la place du Carrousel, le 11 avril 1813, à la veille de son départ pour l'Allemagne, — pour Lutzen, Baulzen, Dresde.... et Leipsick :
Ce jour était un dimanche, le treizième dimanche 2 de l'année 1813. Le surlendemain, Napoléon partait pour cette fatale campagne, pendant laquelle il devait perdre successivement Bessières et Duroc, gagner les mémorables batailles de Lutzen et de Bautzen, se voir trahi par l'Autriche, la Saxe, la Bavière, et par Bernadotte. Un sentiment triste
1 Dans la Caricature du 25 novembre 1830. Balzac avait signé ces pages : Comte Alex, de B. Ce renseignement bibliographique est emprunté, ainsi que la plupart de ceux qui vont suivre, à VHistoire des œuvres de H. de Balzac, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, si justement appelé par,M. Paul Bourget « l'incomparable bibliophile. »
2 Cela n'est pas tout à fait exact. Le dimanche 11 avril 1813 était le quinzième dimanche de l'année.
avait amené là cette brillante et curieuse population. Chacun semblait deviner l'avenir et pressentait peut-être que, plus d'une fois, l'imagination aurait à retracer le tableau de cette scène, quand ces temps héroïques de la France contracteraient des teintes presque fabuleuses. La magnifique parade commandée par l'empereur Napoléon devait être la dernière de celles qui excitèrent si longtemps l'admiration des Parisiens et des étrangers. La vieille garde allait exécuter les savantes manœuvres dont la pompe et la précision étonnaient quelquefois jusqu'au géant lui-même qui s'apprêtait alors à son duel avec l'Europe l.
Julie de Chatillonest assiste à la revue avec son père. Son cousin, Victor d'Aiglemont, l'un des officiers d'ordonnance de l'empereur, parvient, non sans peine, à les installer au premier rang devant la foule et les recommande aux deux vieux grenadiers entre lesquels ils se trouvent placés :
Le jeune soleil du printemps jetait profusément sa jaillissante lumière sur les murs blancs bâtis de la veille, sur les murs séculaires et sur ces innombrables ligures basanées dont chacune racontait des périls passés et attendait gravement les périls à venir. Les colonels de chaque régiment allaient et venaient seuls devant les fronts que formaient tant d'hommes héroïques.... Un enthousiasme indescriptible éclatait dans l'attente de la multitude. La France allait faire ses adieux à Napoléon, la veille d'une campagne dont le moindre citoyen prévoyait les dangers. Il s'agissait, cette fois, pour l'empire français, d'être ou de ne pas être. Cette pensée semblait animer la population citadine et la population armée qui se pressaient, également silencieuses, dans l'enceinte où planaient l'aigle et le génie de Napoléon. Ces soldats, espoir de la France, ces soldats, sa dernière goutte de sang, entraient aussi pour beaucoup dans l'inquiète curiosité des spectateurs. Entre la plupart des assistants et des militaires, il se disait des adieux peut-être éternels; mais tous les cœurs, même les plus hostiles à l'empereur,
1 La Femme fa trente ans, p. 3.
adressaient au ciel des vœux ardents pour la gloire de la patrie. Les hommes les plus fatigués de la lutte commencée entre l'Europe et la Fiance avaient tous déposé leurs haines en passant sous l'Arc de Triomphe, comprenant qu'au jour du danger, Napoléon était toute la France 1.
L'horloge du château sonna une demi-heure. Les bourdonnements de la foule cessèrent, et le silence devint si profond que l'on eût entendu la parole d'un enfant. Un bruit d'éperons, un cliquetis d'épées tout particulier, retentit sous le sonore péristyle du château. Vêtu d'un uniforme vert, d'un pantalon blanc et chaussé de bottes à l'écuyère, le large ruban rouge de la Légion d'honneur sur sa poitrine, une petite épée à son côté, Napoléon parait tout à coup. 11 est aperçu par tous les yeux, et à la fois de tous les points dans la place. Aussitôt les tambours battent aux champs, les musiques jouent, les drapeaux saluent, les soldats présentent les armes, la multitude enthousiasmée crie : Vive l'empereur! tout frissonne, tout remue, tout s'ébranle.
Napoléon, continue Balzac, était monté à cheval. Ce mouvement avait imprimé la vie à ces masses silencieuses, avait donné une voix aux instruments, un élan aux aigles et aux drapeaux, une émotion à toutes les figures. Les murs des hautes galeries de ce vieux palais semblaient aussi crier : Vive l'empereur ! Ce n'était pas quelque chose d'humain, c'était une magie, ou mieux une fugitive image de ce règne fugitif. L'homme, entouré de tant d'amour, d'enthousiasme, de dévouement, de vœux, pour qui le soleil avait chassé les nuages du ciel, resta sur son cheval à trois pas en avant du petit escadron doré qui le suivait, ayant le grand maréchal à sa gauche, le maréchal de service à sa droite. Au sein de tant d'émotions excitées par lui, aucun trait de son visage ne parut s'émouvoir.
« Oh ! mon Dieu, oui. A Wagram, au milieu du feu, à la
1 La Femme de trente ans, p. 9.
Moskowa, parmi les morts, il est toujours tranquille comme Baptiste, lui! »
Cette réponse à de nombreuses interrogations était faite par le grenadier qui se trouvait auprès de la jeune fille.
A quelques mois de là, Julie de Chatillonest devenait la femme du colonel d'Aiglemonl. C'est elle qui sera plus tard la femme de trente ans. Quand elle mourra, en 1844, les faules, les châtiments, les remords et les deuils auront fait un long martyre de cette vie si riante au début. Ils auront voilé de sombres nuages cette éclatante journée d'avril, ce beau dimanche où, par un clair soleil de printemps, elle avait vu passer devant elle, au bruit des musiques, au milieu des frémissements et des acclamations de la foule, le glorieux empereur !
La Vendetta et la Femme de trente ans ne se rattachent à l'époque napoléonienne que par leur début, et se passent, pour la plus grande partie, sous la Restauration. Une Ténébreuse affaire *,au contraire, se passe tout entière sous l'empire; et Balzac, celle fois, s'est inspiré d'un événement réel, d'une histoire vraie.
Le 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800), M. Clément de Ris, sénateur, se trouvant presque seul à sa maison de Beauvais, près de Tours, six hommes armés et masqués, revêtus d'uniformes militaires, entrèrent chez lui, en plein jour, a trois heures de l'après-midi, s'emparèrent de ses papiers, de son or,
1 Ce roman, daté de Paris, janvier 1841. parut dans le journal le Commerce, du 14 janvier au 20 février 1841. Il entra, en 1846, dans la première édition des Scènes de la vie politique (première édition de la Comédie humaine, t. XII .
de son argent et de ses bijoux, le forcèrent à monter avec eux dans sa propre voilure, le conduisirent dans un lieu inconnu et renfermèrent dans un caveau souterrain, où il resta dix-huit jours, sans qu'on pût avoir de ses nouvelles. Cet événement fil grand bruit. Fouclié était alors ministre de la police. Enfin, le 11 octobre, le malheureux sénateur fut rencontré la nuit, dans la forêt de Loches, les yeux bandés, entouré de quatre hommes qui se promenaient avec lui au clair de la lune, et qui s'empressèrent de s'enfuir à la vue des arrivants. Clément de Ris était délivré. Il s'agissait de découvrir et de punir les auteurs de son enlèvement et de sa séquestration. Plusieurs jeunes gens du Maine, du Perche et de la Normandie, qui avaient figuré naguère dans les bandes de la chouannerie, furent arrêtés et traduits devant le tribunal spécial de Maine-et-Loire, siégeant à Angers. Les débals durèrent onze jours; ni le Moniteur ni aucun autre journal n'en rendirent compte. Le tribunal était présidé par M. Delaunay jeune, ancien conventionnel, qui, dans le procès de Louis XVI, s'était prononcé pour la peine du bannissement et avait voté pour qu'il fût sursis à l'exécution. Au banc de la défense étaient assis : Chauveau-Lagarde, M. Pardessus et M. Duboys (d'Angers). Un vif intérêt s'attachait à la personne des accusés, jeunes gens de vingt à trenle ans, tous d'une belle et noble figure, et appartenant à des familles honorables et distinguées. Ils invoquaieni des alibis, appuyés par les dépositions de nombreux témoins. Plusieurs acquittements furent prononcés; mais deux accusés, les époux Lacroix, furent condamnés à six années de gêne et à l'exposition ; puis, à la grande stupéfaction de l'auditoire, le tribunal condamna à la peine de mort trois jeuues gens, dont l'innocence ne semblait pourtant pas faire doute, les accusés
Gaudin, Cauchy et Maubuisson. Ce dernier avait à peine accompli sa vingtième année. Les trois condamnés furent exécutés dans les vingt-quatre heures *.
Parmi les juges figurait le capitaine Viriot, attaché en qualité d'adjoint à l'état-major de la 22e division militaire. 11 protesta contre l'iniquité de la sentence et refusa de signer l'arrêt. Quelques mois plus tard, le 17 pluviôse an X, il était rayé des contrôles de l'armée.
Dans une lettre qu'il adressa, le 15 octobre 1830, au roi Louis-Philippe, M. Viriot a révélé les dessous de celte ténébreuse affaire :
Le sénateur Clément de Ris, dit-il, avait été enlevé, en plein jour, dans son château de Beauvais, près de Tours. Les poursuites des tribunaux ordinaires furent infructueuses, et les coupables, protégés par une main puissante, se dérobèrent à la justice. Le sénat demandait réparation de l'attentat commis sur un de ses membres, et Napoléon, alors premier consul, et qui avait encore besoin de ménager le premier corps de l'État, créa un tribunal spécial chargé de la poursuite de ce crime.
Cependant, ce n'était que par méprise que le sénateur avait été enlevé; les agents de l'homme en place 2 qui avait ourdi le complot devaient saisir un autre personnage et lui enlever ses papiers; dès que le coup fut manqué, ils passèrent à l'étranger. Il fallait ou révéler sa faute et encourir la disgrâce du maître, ou sacrifier des innocents que l'on chargerait de l'enlèvement : l'homme en place n'hésita pas. Quelques malheureux Vendéens, retirés dans leurs foyers, et tranquilles depuis la pacification de leur pays.
1 Sur l'affaire Clément de Ris. voy. Biographie universelle de Miehaud. t. LXI ; — Mémoires de la duchesse d'Abrantès ; — Biographie de M. Delaunay jeune, dans la Biographie des députés de V Anjou, par M. Bougler, t II; — Biographie des homme» du jour, par Germain Sarrut et B. Saint-Edme. t. VI, p. 83. article sur le colonel Viriot ; — La Police et les Chouans sous le Consulat et l'Empire, par Ernest Daudet.
* Le ministre Fouché.
furent destinés à être offerts en holocauste à la réputation du haut personnage, et on s'occupa à leur trouver des bourreaux sous le nom de juges.
On crut sans doute que moi, patriote dévoué, qui avais combattu avec quelque succès les Vendéens, je n'hésiterais pas à les condamner sur les plus faibles indices, et je fus nommé l'un des juges du tribunal spécial : on se trompa.
Les débats n'offrirent aucune charge contre les prévenus, et cependant leur jugement à mort était rédigé. Je ne dirai pas quels moyens de séduction furent employés envers mes collègues, quelles offres, quelles menaces me furent faites ; je n'apprendrais rien de nouveau : les exemples de corruption sont malheureusement trop fréquents. Fort de ma conviction, je refusai de signer l'arrêt inique ; je proclamai hautement l'innocence des accusés, résultant évidemment de l'instruction ; je fis plus, je fis connaître les vrais coupables et je dévoilai tout le complot; mais ma voix fut étouffée, et les malheureux payèrent de leur vie la méprise des agents d'un homme puissant....
J'ai conservé copie de toutes les pièces de cette inique procédure ; je pourrais donner toutes les preuves de cette infâme machination ; je pourrais en nommer l'auteur, et son nom n'étonnerait personne. — Quelque temps après je fus rayé des cadres de l'armée 1.
Rien de plus romanesque que toute cette affaire. Nos romanciers actuels, qui ont sans doute toutes sortes de qualités, mais à qui l'imagination fait absolument défaut, tout heureux et tout aises de trouver ainsi, dans un épisode réel, un roman tout fait, se seraient bornés à en reproduire les incidents et à mettre en scène les acteurs que leur fournissait l'histoire. Balzac,
1 Biographie des hommes du jour, t. VI, p. 100. — La première édition en librairie d' Une Ténébreuse affaire — chez Souverain, en 1842 — était accompagnée d"une préface, renfermant sur l'affaire Clément de Ris des détails et des vues historiques du plus vif intérêt. Cette importante préface a disparu des éditions suivantes. On la trouve maintenant, dans les Œuvres diverses, au t. XXII des Œuvres complètes, p. 550 à 568. ^jv CJ^<+ m*
qui était avant tout un inventeur, a procédé autrement. Il a créé tous ses personnages. Ni son héroïne, Laurence de Cinq-Cygne, ni Paul-Marie et Marie-Paul de Simeuse, les cousins de Laurence, ni l'abbé Goujet, ni le fermier Michu, sa femme et son fils, ni M. d'Hauleserre et M. de Chargebceuf, ni les policiers Corentin et Peyrade ne lui ont été fournis par l'affaire Clément de Ris. Or tous ces personnages sont admirablement dessinés, et il en est deux au moins, Laurence de Cinq- Cygne et le fermier Michu, qui comptent parmi les plus belles créations du grand romancier. Laurence de Cinq- Cygne a le fanatisme du passé, de la noblesse expirante, de la royauté proscrite. Elle est prête à sacrifier sa vie pour ces causes vaincues. Elle ne pense qu'au renversement de Bonaparte, dont l'ambition et le triomphe ont excité chez elle comme une rage, mais une rage froide et calculée. Ennemie obscure et inconnue de cet homme couvert de gloire, elle le vise, du fond de sa vallée et de ses forêts, avec une fixité terrible; a de certaines heures, elle rêve d'aller le tuer aux environs de Saint-Cloud ou de la Malmaison. Balzac écrit, au début de son livre : « Quiconque a lu le beau roman de Rob-Roy doit se souvenir d'un des rares caractères de femme pour la conception duquel Walter Scott soit sorti de ses habitudes de froideur. Le souvenir de Diana Vernon peul servir à l'aire comprendre Laurence.... » Balzac a pu, sans péril pour lui, évoquer ici l'image de Diana Vernon : l'héroïne de Waller Seuil. si attrayante soit-elle, pâlit devant Laurence de Cinq- Cygne. Caleb, le vieux serviteur du sire de Havenswood, avec ses pieuses industries pour cacher la pauvreté de son maitre K n'égale pas non plus, il s'en
1 Walter Scott, la Fiancée de La>nn>ernwor.
faut bien, l'héroïque fidélité et le sublime dévouement du fermier Michu, se faisant en apparence jacobin pour mieux servir secrètement les Simeuse et les Cinq- Cygne.
Quant à l'épisode même de l'enlèvement du sénateur, Balzac l'a transposé dans un milieu nouveau. La scène, au lieu de se passer en 1800, aux environs de Tours, se passe aux environs de Troyes, en 1806. Les personnages ne sont plus ceux qui se trouvèrent mêlés à l'enlèvement du 1er vendémiaire an IX. Les péripéties et le dénouement du procès ne sont plus les mêmes. Aussi bien Balzac s'esl-il moins proposé de raconter une aventure romanesque que de peindre un coin de la vie politique sous l'Empire, de décrire l'action et le rôle considérable de la police à celte époque, d'esquisser, en passant, la physionomie de Fouché, et, après avoir mis en pleine lumière les admirables figures de Laurence de Cinq-Cygne et de Michu, ces types d'intrépidité, de dévouement et d'honneur, de saisir dans l'ombre et de traîner au jour ces deux rares figures de coquins, le policier Peyrade et le policier Corentin. A côté d'eux, dans ce merveilleux roman, nous trouvons encore un autre type non moins réussi, plus vivant encore, s'il est possible, — si vivant, que je crois bien qu'il existe encore. Je veux parler du sénateur qui a pris, dans le roman, la place de Clément de Ris, le citoyen Malin de Gondreville, fils d'un serviteur du marquis de Simeuse, successivement conventionnel, thermidorien, tribun, comte do l'Empire, sénateur et conseiller d'État, pair de France sous Louis XVrllI et sous Louis-Philippe, sans conscience et sans principes, n'ayant souci que de sa personne et de son intérêt, le modèle du parfait opportuniste.
Napoléon apparaît au dénouement àyUne ténébreuse
affaire. Accusés d'être les auleurs de l'enlèvement du sénateur Malin, Michu, les deux Simeuse et les deux Hauteserreont été, quoique innocents, condamnés tous les cinq par la cour criminelle de Troyes. Seul, l'empereur peuL les sauver, et l'empereur est en Prusse. Laurence, accompagnée de son vieux parent, le marquis de Chargebœuf, traverse l'Allemagne; elle arrive au quartier général impérial, sur les bords de la Saale, le 13 octobre 1806. Dans les premières éditions, ce chapitre était intitulé : le Bivac de V empereur '. Duroc introduit la jeune fille dans la chaumière où Napoléon est assis, sur une chaise grossière, devant une table desservie et un feu de bois vert qui fumait. Ses bottes, pleines de boue, attestaient ses courses à travers champs. 11 avait une main sur une carte dépliée, placée sur ses genoux. Berlhier se tenait debout, dans son brillant costume de vice-connétable de l'Empire. Constant, le valet de chambre, présentait à l'empereur son café sur un plateau :
» Que voulez-vous ? dit Napoléon à la jeune fille. De quoi s'agit-il?
« — Sire, je suis M"c de Cinq-Cygne.
« — Eh bien? reprit-il avec une feinte brusquerie.
t — Ne comprenez-vous donc pas? Je suis la comtesse de Cinq-Cygne et je vous demande grâce, dit-elle en tombant a genoux el en lui tendant Le placet rédigé par Talleyrand, apostille par l'impératrice, par Cambacérès el par Malin. »
L'empereur releva gracieusement la suppliante, el lui dit :
1 Cette division en chapitres la première édition en renfermait vingt, a disparu dans l'édition de 1846 et celles qui ont suivi. Le roman n'est plus divisé aujourd'hui qu'en quatre parties, dont la troisième a pour titre : Un procès politique sous l'Empire.
« Serez-vous sage, enfin? Comprenez-vous ce que doit être l'empire français?....
« — Ah! je ne comprends en ce moment que l'empereur, dit-elle, vaincue par la bonhomie avec laquelle l'homme du destin avait dit ces paroles qui faisaient pressentir la grâce.
« — Sont-ils innocents? demanda l'empereur.
t — Tous, dit-elle avec enthousiasme.
« — Tous? Non, le fermier est un homme dangereux qui tuerait mon sénateur sans prendre votre avis.
« — Oh! sire, reprit MIle de Cinq-Cygne, si vous aviez un ami qui se fût dévoué pour vous, l'abandonneriez-vous?....
« — Vous êtes une femme, dit-il avec une teinte de raillerie.... D'ailleurs, cet homme a été condamné par la justice du pays.
« — Mais il est innocent.
« — Enfant !.... » dit-il.
Balzac continue ainsi :
Il sortit, prit Mlle de Cinq-Cygne par la main et l'emmena sur le plateau.
« — Voici, dit-il avec son éloquence à lui qui changeait les lâches en braves, voici 300,000 hommes, ils sont innocents, eux aussi ! Eh bien ! demain, 30,000 seront morts, morts pour leur pays ! Il y a chez les Prussiens, peut-être, un grand mécanicien, un idéologue, un génie qui sera moissonné. De notre côté, nous perdrons certainement des grands hommes inconnus. Enfin, peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami ! Accuserai-je Dieu? Non. Je me tairai. Sachez, Mademoiselle, qu'on doit mourir pour les lois de son pays comme on meurt ici pour sa gloire, » ajouta-t-il en la ramenant dans la cabane. — « Allez, retournez en France, dit-il en s'adressant au marquis, mes ordres vous y suivront. »
Le lendemain, Napoléon attaquait l'ennemi. Lau-
38 f.DAPITRE II.
rence et M. de Chargebœuf s'éloignèrent du champ de bataille au bruit de huit cents pièces de canon qui grondèrent pendant dix heures et, en route, ils apprirent l'étonnante victoire d'iéna.
Dans r Envers de l'histoire contemporaine *, Balzac a retracé un autre épisode judiciaire du temps de l'Empire. Comme dans Une ténébreuse affaire, il a changé les lieux et les dates: mais, sauf ces modificalions qui étaient de rigueur, il a, celle fois, suivi les faits de très près, et les a presque toujours reproduits avec exactitude.
Voici, du reste, ces faits, tels qu'ils résultent du procès auquel l'affaire donna lieu. Ceux qui ont lu le roman verront combien peu Balzac s'est ici écarté de l'histoire.
En 1807, un ancien chouan, Armand- Victor Le Chevalier, forma le projet d'enlever les fonds publics que les recettes d'Alençonet d'Argentan envoyaient à Caen. 11 s'adjoignit, à cet effet, huit hommes d'exécution, anciens chouans comme lui, parmi lesquels Alain, dit le général Antonio, Le Héricey, dit Gros-Pierre, et Lebrec, dit Fleur d Épine. 11 s'assura, en outre, le con-
1 L'Envers de l'histoire contemporaine, premier épisode, le seul qui ait irait à notre sujet, parut d'abord par fragments dans le Musée des familles. Le premier, intitulé les Méchancetés d'un saint, parut dans le numéro de septembre 1842. Le deuxième, intitulé Madame de La Chanterie. fut inséré dans le numéro de septembre 1843. L'ouvrage entier fut publié chez Gabriel Roux et C net, en novembre 1846, sous le titre de la Femme de soixante ans. Une autre édition a encore été faite, chez de Poiter, en 1854, sous le titre de Madame de La Chanterie. Ce roman est entré, sous son titre actuel, en 1S4Ô, dans la première édition de la Comédie humaine, au t. XII. renfermant les Scènes de la rie politique.
cours du notaire Lefebvre, du médecin Révérend, des frères Buquet, cordonniers, et d'un certain nombre d'autres personnes, chargées de procurer des armes ou de receler les enrôlés, après l'enlèvement des fonds. Une jeune femme, Mmc Aquet de Férolles, était entrée dans le complot. Elle cacha et nourrit pendant quelques jours, dans les greniers de son château de Donnai et dans une masure au milieu des bois, la bande recrutée par Le Chevalier.
Le 7 juin 1807, vers sept heures et demie du soir, la lourde charrette, attelée de quatre chevaux, qui était partie d'Alençon l'a van L- veille avec un chargement de 33,000 fr., et qui avait stationné à Argentan pour y prendre un second chargement de pareille somme, arrivait à l'entrée du bois du Quesnai, sur la route de Falaise. Huit détrousseurs armés se jettent sur le conducteur et lui bandent les yeux. Quelques coups de feu sont échangés entre les hommes de l'escorte et les assaillants qui, après avoir blessé deux gendarmes, restent maîtres du terrain, brisent les caisses, s'emparent de l'argent blanc (63,000 fr. environ) et le transportent au village de Donnai. L'argent est déchargé chez les frères Buquet, puis la bande se remet en route et, ses fusils jetés dans les blés, une misérable somme de 150 fr. remise à chacun par Alain, se disperse au pont de la Landelle.
Trop de gens avaient été mêlés à l'affaire, et trop d'imprudences avaient été commises pour que le château de Donnai et ses habitants ne fussent pas promptement compromis. Le Chevalier fut arrêté à Caen, dans le café royaliste Hervieux, où il jouait tranquillement aux cartes avec des amis. Enfermé à la tour du Temple à Paris, il s'évada le 14 décembre 1807 en perçant un des murs de sa prison ; mais, tombé dans un
piège de police, où l'on s'était servi comme amorce de son fils encore enfant *, il se reconstitua prisonnier volontairement, et fut aussitôt condamné à mort et exécuté (9 janvier 1808) 2.
Plusieurs de ses complices, notamment Alain, le médecin Révérend et l'un des frères Buquet, échappèrent à toutes les recherches. Mme Aquet, elle-même, se déroba longtemps aux poursuites. Errant de cachette en cachette, travestie en paysanne, courant les chemins, la nuit, à pied, à cheval, en carriole, écrasée de fatigues et d'inquiétudes,- elle faisait face à tout et trouvait moyen d'ensorceler jusqu'aux gendarmes chargés de la saisir. Elle finit cependant par tomber aux mains de la police. Sa mère, MraeHélie de Combray, fut également arrêtée. Elle était complètement étrangère au vol dont le bois du Quesnai avait été le théâtre. Le seul crime qu'on lui pût reprocher était de n'avoir pas dénoncé sa fille 3.
L'instruction dura de longs mois. Les accusés, au nombre de trente-deux, dont vingt-trois présents et onze contumaces, furent traduits devant la cour de justice criminelle et spéciale de Rouen. Ouverts le 15 décembre 1808, les débals durèrent quinze jours. Les dames Aquet et de Combray avaient pour défenseur
1 Le fils de Le Chevalier est devenu, sous le règne de Louis-Philippe et sous le second empire, un de nos éditeurs les plus distingués.
s Journal de Paris, du 11 janvier 1808.
3 Cet épisode de la chouannerie normande a été raconté par la duchesse d'Abrantès, au t. XVI de ses Mémoires, p. 91 et suiv., et par le duc de Rovigo Mémoires, t. IV, eh. xvn Ces doux récits renferment de nombreuses erreurs. Les faits ont été rétablis dans toute leur exactitude, d'après les pièces mêmes du procès, par M. de la Sicotière, dans son beau livre sur Louis de Frotté et les insurrections normandes, t. IL p. 671 à 6S0. —Voir aussi Ernest Daudet, la Police et les Chouans s vus le Consulat et VF.*,
Chauveau-Lagarde, que nous avons déjà rencontré lout à l'heure dans l'affaire Clément de Ris. Le 30 décembre, la Cour prononça son arrêt. Sur les vingt-trois accusés présents, dix, parmi lesquels le notaire Lefebvre et Mme Aquet de Férolles, furent condamnés à la peine de mort; trois furent condamnés à vingt-deux ans de travaux forcés, et Mme de Combray à vingt-deux ans de réclusion. Les neuf autres accusés furent acquittés.
L'arrêt avait été rendu à quatre heures du soir. Les condamnés à mort furent exécutés le jour même, à sept heures et demie, aux flambeaux i.
Mme Aquet s'étant déclarée enceinte, on avait dû surseoir à son exécution. Pendant neuf mois, son existence ne fut qu'une longue agonie. Au mois de juillet 1809, au lendemain de Wagram, les amis de la condamnée crurent que, dans l'ivresse de sa victoire, Napoléon serait accessible à des idées de clémence et pardonnerait. Ses deux petites filles partirent pour l'Allemagne, sous la conduite d'une tante et du médecin de la famille. Elles arrivèrent au palais de Schœnbrûnn, le 20 juillet au matin, et durent attendre jusqu'au soir l'empereur absent. Lorsqu'il parut enfin, elles se jetèrent à ses genoux, vêtues de noir comme déjà orphelines, en criant : « Grâce, grâce! » 11 les releva, jeta les yeux sur la pétition, dit : « Non, » et passa -.
Le 7 octobre suivant, Mme Aquet de Férolles subit sa peine. Vêtue d'une sorte de chemise en flanelle blanche, ses cheveux coupés faisant ressortir la blancheur de sa peau, elle n'était, dit un témoin, « ni abattue ni hardie ; » elle n'inspirait plus que de la pitié.
1 Journal de Paris, du 2 janvier 1809.
! Mémoires du duc de Rovign, t. IV ; — Cadet de Gassicourt. Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière, p. 269.
En même temps qu'à la réclusion, Mme Hélie de Combray avait été condamnée à six heures d'exposition '. Bien qu'âgée de soixante-sept ans et fille d'un président de la chambre des comptes de Rouen, elle ne fut pas exemplée de l'infamie du pilori. Elle y parut, vêtue d'une robe de soie violette, un bonnet de dentelle que l'exécuteur avait eu soin de fixer avec une épingle cachant une partie de son front, l'altitude digne et commandant le respect. Dans sa prison et à l'hôpital général, où l'on finit par la transférer, les dames les plus distinguées de la ville rie cessèrent de la visiter jusqu'en 1814. A celte époque, le roi Louis XVIII, non seulement lui fit remise du reste de sa peine, mais la reçut avec bonlé en audience parliculière.
Dans son récil, Balzac a reculé de deux ans la date de l'affaire du bois du Quesnai; il la place au mois de mai 1809, alors qu'elle a eu lieu au mois de juin 1807. Le théâtre de l'action est changé; les fonds partent, non plus d'Alençon et d'Argentan, mais de Caen : la voiture est arrêtée, non dans le bois du Quesnai, sur la roule de Falaise à Caen, mais dans le bois du Chesnay, sur la route de Caen à Morlagne. La somme enlevée est portée de 63,000 fr. à 103,000. Les noms des personnages sont modifiés : Mmc Hélie de Combray s'appelle, dans le roman, J/me Lechantre de La Chanlerie ; Mme Aquel de Férolles devient Mmc Bryond des Tours- Mini ères; Armand-Victor Le Chevalier devient Louis-Joseph Rifoël, chevalier du Vissard. De même en est-il pour les acteurs secondaires. C'est ainsi que le notaire Lefebvre change son nom contre celui de Lévei/lé, tandis que le charpentier Lebrec troque son surnom de Fleur-d' Epine conlre celui de Fleur-de-
1 Journal de Paris.
Genêt. L'affaire est jugée, non à Rouen, mais à Alençon, par la cour criminelle et spéciale du département de l'Orne. C'est merveille, du reste, de voir comment Balzac, après avoir, dans Une ténébreuse affaire, porté à sa perfection le roman judiciaire, y revient une seconde fois dans V Envers de V histoire contemporaine, et, par des moyens entièrement différents, obtient des effets plus grands encore. Napoléon parait dans ce nouveau récit comme dans le premier, mais toujours, bien entendu, d'une façon incidente. Balzac ne nous le montre pas recevant à son camp impérial les enfants de Mme Bryond des Tours-Minières, comme il y avait reçu, deux ans auparavant, MUe de Cinq-Cygne. C'eût été répéter la dernière scène d'Une ténébreuse affaire. Cette fois, après le verdict de la cour criminelle, Bordin, le défenseur de Mm0 Bryond, rédige un Précis de l'affaire, où il établit que sa cliente, si elle est coupable, est pourtant digne d3 pitié ; qu'elle est la victime des odieuses machinations de son mari, le sieur Bryond, devenu, sous le nom de Conlenson, l'un des agents de la police secrète. Après avoir lu, dit Balzac, la note de Bordin, l'empereur répondit à peu près en ces termes à son grand juge :
Pourquoi s'acharner à l'espion ? Un agent n'est plus un homme, il ne doit plus en avoir les sentiments ; il est un rouage dans une machine, Bryond a fait son devoir. Si les instruments de ce genre n'étaient pas ce qu'ils sont, des barres d'acier, et intelligents seulement dans le sens de la domination qu'ils servent, il n'y aurait pas de gouvernement possible II faut que les arrêts de la justice criminelle spéciale s'exécutent ; autrement mes magistrats n'auraient plus de confiance en eux ni en moi. D'ailleurs, les soldats de ces gens-là sont morts, et ils étaient moins coupables que les chefs. Enfin, il faut apprendre aux femmes de l'Ouest à ne pas tremper dans les complots. C'est précisément parce
que c'est une femme que l'arrêt frappe que la justice doit avoir son cours. Il n'y a pas d'excuse possible devant les intérêts du pouvoir.
Sauf les quelques changements que je viens d'indiquer, Balzac a reproduit avec une grande fidélité les divers incidents de l'affaire Aquet de Férolles. Est-ce à dire qu'il se soit borné, dans l'Envers de l'histoire contemporaine, au rôle de chroniqueur? En aucune façon. L'invention, cette fois encore, tient dans son œuvre la première place. Le drame de 1809, le procès de Mme Bryond des Tours-Minières, n'est qu'un épisode dans le livre de Balzac. Le sujet véritable n'est pas là. Le roman se passe, non point à Alençon, en 1809, mais en 1836, à Paris, où Mme de La Chanterie vit retirée, au fond de la rue Chanoinesse, dans un vieil hôtel dont les bruits du monde ne franchissent pas le seuil. Son existence est vouée tout entière à la prière et aux bonnes œuvres. Assistée de quatre personnes, comme elle cruellement éprouvées — un prêtre, l'abbé de Vèze ; un ancien militaire, le marquis de Montauran ; un vieux magistrat, M. Lecamus de Tresnes ; un petit bourgeois de Paris, le bonhomme Alain, — Mme de La Chanterie n'a d'autre soin que de venir en aide aux misères secrètes que renferme la capitale. Un jour, les hasards de la charité la mettent en présence du baron Bourlac, l'ancien procureur général de l'Empire, qui avait porté la parole dans le procès d'Alençon. Tombé, après la révolution de 1830, dans le plus affreux dénuement, réfugié, sous le nom de Bernard, dans une mansarde de la rue Notre-Dame des Champs, le baron Bourlac emploie ses dernières ressources à soigner sa fille, qu'il est menacé de perdre. C'est Mmc de La Chanterie qui la sauvera. C'est elle qui rendra à la vie et au bonheur l'enfant de celui qui a envoyé sa fille à Pécha-
faud, de celui qui l'a envoyée elle-même au bagne pour vingt ans !
Si je me suis étendu un peu longuement sur V Envers de l'histoire contemporaine, qui nous montre les derniers chouans tirant, sous l'Empire, leurs derniers coups de fusil, je dois me borner à rappeler, pour mémoire, le premier roman de Balzac : Les Chouans, ou la Bretagne en 1799. L'action s'ouvre sous le Directoire, au mois de septembre 1799, pour se terminer au mois de décembre suivant, presque au lendemain du 18 brumaire (9 novembre 1799). Ce livre appartient donc surtout à la période républicaine, et nous n'avons pas à nous en occuper ici. 11 convient en revanche de signaler, dans la Muse du département, l'épisode du chevalier de Beauvoir, compromis, sous le Consulat, dans un complot royaliste, et qui s'évade du château de Saumur dans des circonstances dont Balzac a tiré le parti le plus dramatique '. Mais, sous la main de fer de Bonaparte, il ne pouvait plus y avoir de levées de boucliers sérieuses. Il n'y avait plus place que pour une opposition de salon. Balzac en a donné, dans le Cabinet des Antiques 2, une peinture achevée. 11 a groupé autour du marquis d'Esgrignon, dans le chef-lieu d'un de
1 Sous le Consulat et l'Empire, plusieurs chefs vendéens, d'Andigné et Suzannet en 1801. Michelot Moulin. Allier de Hauteroche et Charles de Frotté en 1805, s'échappèrent du fort de Joux, dans des conditions qui rappellent l'évasion du chevalier de Beauvoir.
i Le Cabinet des Antiques, dont la première partie parut, sous ce ce titre, dans la Chronique de Paris, du 6 mars 1S36, et dont la seconde partie, les Rivalités en province, parut dans le Constitutionnel de septembre-octobre 1838. fut publié en 1839. chez Souverain.
iti CHAPITRE II.
nos déparlements de l'Ouesl. toute une société bien particulière, douairières et jeunes filles, jeunes et vieux gentilshommes, revenus de l'émigration ou de la Vendée, ou échappés des prisons de la Terreur, ruinés pour la plupart, sans argent, sans place, sans influence, mais restés debout, et conservant, dans leur détresse fière, la majesté sainte des grandes choses détruites. Les bourgeois révolutionnaires, ceux qui s'appelleront sous la Restauration les- libéraux, les jalousent; mais les hauts fonctionnaires de l'administration impériale sont pleins d'égards pour leurs personnes, et ne laissent pas d'avoir quelque complaisance pour leurs préjugés. Le préfet, chambellan de l'empereur, fait des démarches pour être reçu chez le marquis; il ne se tient pas de joie le jour où sa femme, « qui est une Grandlieu, » est admise dans le salon du vieux gentilhomme. Dans Une ténébreuse affaire nous avons vu le fermier Michu, dévoué corps et biens aux Simeuse, aux Hauleserre, aux Cinq-Cygne. Chesnel, le notaire de M. d'Esgrignon, nous offre un type non moins admirable, celui du bourgeois royaliste. Pendant la Révolution, il a sauvé, au péril de sa vie, quelques débris de la fortune du marquis. Plus lard, pour sauver l'honneur de la noble maison ruinée, il sacrifiera sans hésiter sa propre fortune. Son dévouement, pour héroïque qu*il soit, lui parait tout naturel. 11 se considère comme faisant partie de la famille: son père n'élail-il pas déjà, avanl lui. un des serviteurs des d'Esgrignon? Quand il sera à la veille de mourir et que le marquis viendra s'asseoir au chevet de son vieil ami. Chesnel se dressera sur son séant et récitera le cantique de Siméon. Nous sommes loin de ces choses; elles ont existé pou: tant, et ce ne sera pas le moindre honneur de Balzac d'avoir su les faire revivre en des pages inoubliables.
Si, en province, la noblesse se tenait à l'écart du régime impérial, il n'en allait pas de même à Paris. Les plus nobles familles s'élaient ralliées. Les plus grands noms se pressaient à la cour du maitre. C'était, d'ailleurs, à la ville, une furie de fêtes, comme au dehors une furie de combats. Balzac a peint, mieux que personne, l'éclat du Paris d'alors, son ardeur au plaisir, la splendeur et l'enivrement de ses fêtes. Voici les pages qui ouvrent une des scènes de la vie privée, la Paix du ménage i :
L'aventure retracée par cette scène se passa vers la fin du mois de novembre 1809, moment où le fugitif empire de Napoléon atteignit à l'apogée de sa splendeur. Les fanfares de la victoire de Wagrani retentissaient encore au cœur de la monarchie autrichienne ; la paix avait été signée entre la France et la coalition, les rois et les princes étaient venus, comme des astres, accomplir leurs révolutions autour de Napoléon, qui se donna le plaisir d'entraîner l'Europe à sa suite, magnifique essai de la puissance qu'il devait plus tard déployer à Dresde. Jamais, au dire des contemporains, Paris ne vit de plus belles fêtes que celles qui précédèrent et suivirent le mariage de ce souverain avec une archiduchesse d'Autriche ; jamais, aux plus grands jours de l'ancienne monarchie, autant de têtes couronnées ne se pressèrent sur les rives de la Seine, et jamais l'aristocratie française ne fut aussi riche ni aussi brillante qu'elle le parut alors. Les diamants étaient répandus avec tant de profusion sur les parures, les broderies d'or et d'argent couvraient tant d'uniformes, qu'après la récente indigence de la république, il semblait voir toutes les richesses du globe roulant dans les salons de Paris. Une ivresse générale avait comme saisi cet empire d'un jour, et tous les militaires, sans en excepter leur chef, jouissaient en parvenus des trésors conquis par un million d'hommes à épaulettes de laine, dont on satisfaisait les exigences avec des rubans....
Datée de juillet 1829, la Paix du ménage a été publiée pour la première fois en avril 1830, dans la première édition des Scènes de la vie privée.
Mais Balzac est partout à la fois, dans les bureaux des ministères comme dans les salons du faubourg Saint-Honoré. 11 sait que l'administration, telle que le Premier Consul l'avait faite, était, dans l'organisme de l'Empire, un rouage presque aussi essentiel que l'armée. Un intendant et un travailleur comme Daru était d'un plus grand service à Napoléon que tel ou tel de ses maréchaux. C'est un de ces bons et utiles serviteurs que l'auteur de la Comédie humaine met en scène, dans Un Ménage de garçon t, sous le nom de Bridau. Chef de
1 Cet ouvrage, l'un des meilleurs de Balzac, est aussi l'un de ceux dont le titre a été le plus souvent modifié. Après avoir dû longtemps s'appeler le Bonhomme Rouget, il parut en deux parties dans la Presse : la première partie, en 1841, sous le titre de les Deux frères; la seconde, en 1842, sous le titre d' Un Ménage de garçon en province. L'ouvrage entier fut édité par Souverain, en 1843. sous le titre de les Deux frères. La même année, il prit place dans la première édition de la Comédie humaine avec ce nouveau titre : Un ménage de garçon en province Dans l'édition définitive de ses œuvres, Balzac a encore changé le titre de cet ouvrage, et a substitué celui de la Rabouilleuse à tous ceux qu'il a déjà portés. — Philippe Bridau, fils aine de Bridau. le fidèle serviteur de l'empereur, était, en 1813, sous-lieutenant île cavalerie Nommé lieutenant à la suite d'une affaire d'avant-garde pendant la campagne de France, puis capitaine après la bataille de la Fère-Champenoise. où Napoléon le prit pour officier d'ordonnance, il fut décoré à Montereau. Témoin des adieux de Fontainebleau, il refusa de servir les Bourbons. En mars 1815. il rejoignit l'empereur à Lyon et l'accompagna aux Tuileries. 11 fut promu chef d'escadron aux dragons de la garde et se battit à Waterloo. Mis en demi-solde sous la Restauration, il rejoignit le général Lallemand au Texas, et revint d'Amérique au mois d'octobre 1819. En 1820. il devint gérant d'un journal d'opposition à Paris, se compromit, en 1822, dans un complot militaire, et fut envoyé à Issoudun, sous la surveillance de la haute police. (Voy. Répertoire de la Co»iédie humaine de H. de Balzac, par Anatole Cerfberr et Jules | p. 62.) C'e<\ à Issoudun,
sous la Restauration, que se passe le roman : mais ce roman, par la peinture des otlieiers à demi-solde, au lendemain de Waterloo, est une des œuvres de Balzac qui aident le plus à bien connaître les soldats et les officiers de l'Empire.
bureau au ministère de l'intérieur sous le Consulat, Bridau est nommé chef de division en 1804. « Idolâtre de l'empereur, dit Balzac, Bridau servit avec un dévouement de séide les puissantes conceptions de ce demidieu moderne, qui, trouvant tout détruit en France, y voulut tout organiser. Jamais le chef de division ne disait: « Assez. » Projets, mémoires, rapports, études, il accepta les plus lourds fardeaux, tant il était heureux de seconder l'empereur ; il l'aimait comme homme, il l'adorait comme souverain, et ne souffrait pas la moindre critique sur ses actes ni sur ses projets. » Bridau mourut en 1808, tué par ses veilles, au moment où l'empereur allait le nommer directeur général, comte et conseiller d'État. « En ce moment, dit encore Balzac, Napoléon s'adonna spécialement aux affaires de l'intérieur, il accabla Bridau de travail et acheva de ruiner la santé de ce bureaucrate intrépide. Napoléon, à qui Bridau n'avait jamais rien demandé, s'était enquis de ses mœurs et de sa fortune. En apprenant que cet homme dévoué ne possédait rien que sa place, il reconnut une de ces âmes incorruptibles qui rehaussaient, qui moralisaient son administration, et il voulut surprendre Bridau par d'éclatantes récompenses. Le désir de terminer un immense travail avant le départ de l'empereur pour l'Espagne tua le chef de division, qui mourut d'une fièvre inflammatoire. A son retour, l'empereur, qui vint préparer en quelques jours à Paris sa campagne de 1809, dit en apprenant cette perte : * 11 y a des hommes qu'on ne remplace jamais ! »
Les lignes qui suivent immédiatement celles-ci, dans un Ménage de garçon, renferment deux ou trois erreurs qu'il importe de rectifier.
Frappé, continue Balzac, d'un dévouement qui n'attendait aucun de ces brillants témoignages réservés à ses sol-
50 CHAPITRE fl.
dats, l'empei*eur résolut de créer un ordre richement rétribué pour le civil, comme il avait créé la Légion d'honneur pour le militaire. L'impression produite sur lui par la mort de Bridau lui fit imaginer l'ordre de la Réunion; mais il n'eut pas le temps d'achever cette création aristocratique dont le souvenir est si bien aboli, qu'au nom de cet ordre éphémère, la plupart des lecteurs se demanderont quel en était l'insigne : il se portait avec un ruban bleu. L'empereur appela cet ordre la Réunion, dans la pensée de confondre l'ordre de la Toison d'or de la cour d'Espagne avec l'ordre de la Toison d'or de la cour d'Autriche.
Sauf qu'en effet les chevaliers de la Réunion portaient la croix attachée à un ruban bleu de ciel, tout ici est inexact.
Et d'abord il n'est pas vrai que la Légion d'honneur fût alors réservée aux seuls militaires, et qu'il y eût par suite nécessité de créer un ordre pour le civil. L'article 1er de la loi du 29 floréal an X, portant création d'une Légion d'honneur, est ainsi conçu :
En exécution de l'article 87 de la Constitution, concernant les récompenses militaires et pour récompense!' aussi les services et les vertus civiles, il sera formé une Légion d'honneur.
L'ordre de la Réunion a été créé, non au commencement de 1809, mais à la fin de 1811, et on va voir que la mort de ce pauvre Bridau n'y fut pour rien. En 1808, le roi Louis avait institue en Hollande un ordre de l'Union. Lorsque la Hollande fui annexée a la France, cet ordre se trouva virtuellement éteint, comme l'étaient déjà tous les ordres existant en Piémont, en Toscane, dans les Etats romains « et autres pays successivement réunis à l'Empire. » C'est dans ces conditions que Napoléon, se trouvante Amsterdam, en 1811, institua, par un décreldu 18 octobre, Yordre impérial de la Réunion. destiné à récompenser les services militaires et civils
dans les pays dont il avait opéré la réunion à l'Empire. C'est pour cela qu'il appela cet ordre la Réunion, et nullement afin de « confondre l'ordre de la Toison d'or de la cour d'Espagne avec l'ordre de la Toison d'or de la cour d'Autriche. » L'erreur commise ici par Balzac vient de ce qu'il a lui-même confondu l'ordre de la Réunion, créé en 1811, avec l'ordre des Trois Toisons d'or, créé en 1809. L'ordre des Trois Toisons d'or avait été institué par Napoléon le loaoût 1809, au lendemain de ses grands triomphes sur l'Autriche ; les lettres patentes qui l'établissent sont datées « de notre camp impérial de Schœnbrunn. » Le chiffre de ses membres ne devait pas dépasser 1,500, — 100 grands-chevaliers, 400 commandeurs et 1,000 chevaliers. 11 était spécialement créé pour les officiers elles soldais de la Grande Armée. Les princes du sang eux-mêmes ne pouvaient le recevoir qu'après avoir fait une campagne de guerre, ou avoir servi pendant deux ans.
Si j'ai relevé ces erreurs, c'est parce que Balzac n'est pas simplement un romancier; c'est aussi parce qu'il ne négligeait rien, d'ordinaire, pour être minutieusement exact. On en trouve la preuve en maint endroit de sa Correspondance. Un exemple suffira. Le 28 mai 1831, il est à Nemours, en train de composer V Auberge rouge, une de ses meilleures nouvelles i. Voici ce qu'il écrit à M. Charles Rabou, directeur de la Revue de Paris : « Si vous étiez un ami, vous auriez la complaisance de me faire une petite recherche dont j'ai besoin pour V Auberge rouge, à savoir en quel mois, en quelle année, et sous quel général républicain les Français ont pénétré,
1 Ce récit parut pour la première fois dans la Revue de Paris, des 10 et 27 août 1831 ; il entra, en 1S32, dans les Nouveaux contes philosophiques. Dans l'édition définitive des œuvres, il fait partie des Études philosophiques.
au commencement de la Révolution, en Allemagne, à Dusseldorf, ou plus loin, et quel corps !. »
1 Correspondance de H. de Balzac, t. I, p. 117. — Voy. aussi, dans la lettre du 10 juin 1832 (t. I, p. 153 , la liste de tous les livres et documents réunis par Balzac avant d'écrire la Recherche de l'absolu.
(Suite)
Le Colonel Chabert et le colonel Marbot. — Le passage de la Bérézina. — Le capitaine Bianchi et la Légion italienne. — M. Antonio Lissoni et la Difesa dell' onore delV armi italiane oltraggiato dal signor DI BALZAC nelle sue Scène délia Vita parigina. — La guerre d'Espagne. — Les Scènes de la Vie militaire et M. Paul Bourget. — Histoire de Xapoléon contée dans une grange par un vieux soldat. — La duchesse d'Abrantès. — Le Xapoléon du veuple et le Xapoléon de Balzac.
Ni les hauts fonctionnaires, fussent-ils des lions pour le travail, comme Bridau ou le comte Daru, ni les gens de police, fussent-ils les plus fins du monde et les plus dépourvus de scrupules, comme Corentin ou le ministre Fouché, ne tiennent, on le pense bien, la première place dans les scènes où Balzac a parlé de l'Empire. Cette place appartenait de droit à l'armée, aux soldats et aux généraux. Tout ce qui se rattachait à la vie militaire de cette époque avait d'ailleurs, pour l'auteur de la Comédie humaine, un attrait particulier. 11 y est revenu souvent et toujours avec succès.
On sait a\ec quel talent se trouve décrit, au tome premier des Mémoires de Marbot, un coin de l'immense champ de bataille d'Eylau. et comment le jeune aide
de camp d'Augereau faillit y trouver la mort. Blessé, jeté à bas de son cheval, étendu sur la neige parmi des tas de morts et de mourants. Marbot s'est évanoui, et, quatre heures durant, rien n'a pu le ranimer, pas même le fracas des quatre-vingl-dix'escadrons de Murât allant à la charge et passant auprès de lui, peut-être sur lui. Quand il reprend ses sens, il est complètement nu, n'ayant plus que le chapeau et la botte droite. Un soldat du train l'avait dépouillé, selon l'usage; le croyant mort, voulant lui arracher la seule botte qui lui restât, il le lirait par une jambe, et pour faciliter l'opération, lui appuyait un de ses pieds sur le ventre. Marbot avait la figure, les épaules et la poitrine noires, tandis que le sang, sorti de sa blessure au bras, rougissait les autres parties de son corps. Son chapeau et ses cheveux étaient remplis d'une neige ensanglantée. Ses yeux hagards, au moment où, revenant à lui, il les fixa sur le soldai, avaient une telle expression, que le misérable détourna la tète et s'éloigna avec les effets du moribond.... Le soleil, en se couchant, jetait quelques faibles rayons à travers les nuages. Marbot referma les yeux pendant que ses dernières pensées se portaient vers Dieu et vers sa mère !....
Avant d'écrire ces admirables pages, Marbot avait-il relu le Colonel Chabert ' ? Chabert, lui aussi, est tombé à Eylau et a été laissé pour mort : Mural lui est passé
1 Le colonel Chabert, daté de Paris, février-mars 1832. fut imprimé pour la première fois dans l'Artiste des 2<), 27 février. 6 et 13 mars 1S32, sous le titre de la Transaction. Ce conte reparut la même année dans le tome I" du Salmig mdis, recueil en douze volumes in 8°, chez Fournier jeune, pur divers auteurs, sous le titre de : le Comte Chabert, et dans le tome IV de la première édition des Scènes de la vie parisienne, 1835. sous le titre de : la Comtesse à deux maris. Il prit son titre actuel en entrant dans la première édition de la Comédie humaine, au tome X 1844).
sur le corps, lui et tout son monde ; il n'a survécu que par miracle. Comme Marbot, c'est lui qui raconte son aventure et qui, dans un style vif, rapide, tout militaire, retrace les horreurs de celle tragique journée. Les deux récils se valent; et c'est ainsi que nous avons, de la bataille d'Eylau, trois peintures saisissantes, trois toiles superbes, celles de Gros, de Balzac et de Marbot.
Mais la boucherie d'Eylau est peu de chose à côté de l'épouvantable désastre de 1812. Aussi Balzac est-il revenu plusieurs fois sur les événements de la campagne de Russie. Dans le Médecin de campagne, il décrit, en passant, Théroïque conduite des ponlonniers à Studianka. Dans Autre étude de femme, le général de Monlriveau raconte un épisode dont il a élé le témoin, auprès de Vilna, pendant les derniers jours de la retraite. Le prologue de la nouvelle intitulée Adieu *, — l'une des plus dramatiques de l'auleur, — nous fait assister au passage de la Bérézina. C'est encore une peinture d'une intensité de vie prodigieuse. « Lire le passage de la Bérézina dans Adieu, dit très bien M. Marcel Barrière, produit le même effet que regarder le Naufrage de la Méduse de Géricault. Comme chef-d'œuvre, le récit de l'un vaut le tableau de l'autre 2. » M. Thiers n'a pas consacré moins de trois cents pages au tableau de la retraite de Moscou. Sa narration est claire, métho-
1 Daté de Paris, mars 1830, ce récit fut imprimé dans la Mode du 15 mai et du 5 juin 1830, sous le titre de : Souvenirs soldatesques : Adieu ; il y était divisé en trois chapitres, dont le second était intitulé : le Pussage de la Bérézina. Il parut pour la première ibis en volume en 1832, dans le tome III de la deuxième édition des Scènes de la vie privée, sous le titre de : le Devoir d'une femme. En 1835, cette nouvelle entra dans les Études philosophiques, sous son titre à' Adieu qu'elle a conservé depuis.
2 L'Œtivre de H. de Balzac, par Marcel Barrière, p. 383.
dique, exacte : elle nous émeut tout juste autant que YAnabase de Xénophon, le récit de l'expédition de Cyrus le Jeune dans la haute Asie et de la retraite des Dix Mille. Balzac, avec vingt pages, nous en apprend plus sur les derniers jours de la Grande Armée que l'historien du Consulat et de l'Empire :
Horace, avec deux mots, en dit plus long que vous.
A la suite de nos soldats, Balzac transporte ses récits tour à tour en Prusse et en Russie, en Autriche et en Espagne. Dans une de ses œuvres les moins connues, publiée sous le litre d'Une conversation entre onze heures et minuit i, il place dans la bouche d'un général et celle d'un officier deux histoires qui se passent, l'une dans le Tyrol, en 1809, l'autre en Espagne, vers la même époque. Toutes deux ont pour héros des officiers italiens au service de la France : le général Rusca et le capitaine Bianchi. Mérimée n'eût pas mieux conté ces deux histoires, et il aurait eu plaisir à le faire, lui qu'un peu d'atrocité ne dégoûtait point. Le capitaine Bianchi surtout eût été son homme, puisqu'aussi bien il avait parié un jour de manger le cœur d'une sentinelle espagnole, — et l'avait mangé. Bianchi reparait dans les Morana 2. Il fait alors partie du corps d'armée qui, au mois de juin 1811, sous les ordres de Suchet, assiégea Tarragone. Tout cruel qu'il fût, le capitaine avait ce-
1 Ce morceau parut, en février 1832. dans les Contes bruns, volume anonyme par Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou. Il figure aujourd'hui au tome XX des Œuvres complètes (t. I des Œuvres diverses'}, sous ce titre : Échantillon de causerie française.
* Les Marana sont datés de Paris, novembre 1832. Cette nouvelle parut dans la Revue de Paris, numéros de décembre 1832 et janvier 1833. Après avoir figuré, depuis 1834. dans les diverses éditions des Scènes de la vie parisienne, elle fait partie, depuis 1846, des Études philosophiques.
pendant cette espèce d'honneur chevaleresque qui, à l'armée, fait souvent excuser les plus grands excès. Dans les commencements du siège, il s'était distingué par une action d'éclat que le général Suchet i avait voulu récompenser. Bianchi refusa grade, pension, décoration nouvelle, et réclama pour toute récompense la faveur de monter le premier a l'assaut de la ville. Le général accorda la requête et oublia sa promesse. Mais Bianchi le fit se souvenir de Bianchi. L'enragé capitaine planta, le premier, le drapeau français sur la muraille, et y fut tué par un moine.
Le capitaine Bianchi servait dans la légion italienne, et voici, d'après Balzac, ce que c'était que celte légion. L'empereur avait, dans les premières années de son règne, fait déporter à l'île d'Elbe les mauvais sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs de la bonne société qu'il ne voulait pas tout à fait flétrir. Plus tard, il les enrégimenta, il en fit la Légion italienne; puis, il les incorpora dans ses armées et en composa le 6e de ligne, auquel il donna pour colonel un Corse nommé Eugène, homme d'une bravoure extraordinaire. C'était un régiment de démons. Il fallait les voir à un assaut ou dans une mêlée!.... Comme ils étaient presque tous décorés pour des actions d'éclat, ce colonel leur criait naïvement en les menant au plus fort du feu : Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri!.... « En avant, en avant, chevaliers voleurs, seigneurs brigands !.... *
1 C'est à tort que, dans son récit du siège, Balzac dit toujours : « Le maréchal Suchet. » Celui-ci n'était à ce moment que général de division. Il ne fut nommé maréchal qu'après la prise de Tarragone. Sa nomination, qui est du 8 juillet 1811, fut précisément la récompense de la prise de Tarragone, qui avait eu lieu le 28 juin précédent. (Moniteur du 10 juillet 1811.)
Lors de la prise de Tarragone, si le désordre, inévitable au premier moment dans une ville emportée de vive force, dégénéra promplement en un léger pillage, il le faut impuler aux seuls Italiens, aux cavalieri ladri du colonel Eugène '.
L'émoi fut vif de l'autre côté des Alpes, quand parurent ces appréciations sur la légion italienne et quelques-uns de ses chefs. Un ancien officier de l'Empire, capitaine au régiment de dragons-Napoléon et chevalier de la Couronne de fer, M. Antonio Lissoni, répondit par une brochure publiée à Milan et intitulée : Difesa deW onore delV armi italiane oUraggialo dal signor DI BALZAC nelle sue Scène délia Y lia parigina ; e Confutazione di molli errori delta star i a mil il are délia guerra diSpagna (alla dagli Italiani -. Je n'ai point à prendre parti entre Balzac et son contradicteur. J'incline cependant à croire que si la réfutation de ce dernier n'est pas, sur tous les points, absolument concluante, elle ne laisse pas, en beaucoup d'autres, d'être vraiment déci-
1 Les Marana. — Ce n'est pas le colonel Eugène, comme le dit Balzac, qui commandait au sié^e de Tarragone le 6e régiment de ligne italien, mais bien le colonel Ordioni. Au mois de juin 1811, le colonel Eugène, ou, pour l'appeler de son vrai nom, le colonel Eugenio Orsatelli, était mort, depuis un an, des suites de ses blessures. (Voy. la brochure de M. Lissoni, dont il est parlé plus loin.)
2 Je dois communication de celte curieuse et rarissime brochure à l'obligeance de M. le baron Alberto Lumbroso, le savant auteur de Bibliografia ragionata per servire alla storia delV epoca Xapoleonica. La seconde édition, que j'ai sous les yeux, est de 1837. Un autre officier italien, le chevalier Bartolommeo Bartolini, a également répondu à Balzac, qu'il qualihe de fantastico romamiere, dans la préface de son livre sur la retraite de Russie. Voici le titre de cet ouvrage, extrêmement intéressant, et qui mériterait d'être traduit : Giorni d'Orrore, Aventure particolari accadute al car. Bartolommeo Bartolini. di Trento, antico ufficiale di cavalleria, e ad alcuni suoi compagni d'armi, dal giorno 12 al 28 novembre 1812, nella campa gui di Russia, scritte da lui medesimo. — Verona, 1846.
BALZAC ET NAPOLÉON. o9
sive. Évidemment, le grand romancier, dans les Contes b?-uns et dans les Marana, avait trop rembruni ses couleurs.
El Yerdugo est encore un épisode de la guerre d'Espagne. Écrit au mois d'octobre 1829, ce récit parut dans la Mode, numéro du 29 janvier 1829, sous le titre de Souvenirs soldatesques. El Yerdugo, guerre d'Espagne (1809), accompagné de celte note :
Le respect dû à des infortunes contemporaines oblige le narrateur à changer le nom de la ville et de la famille dont il s'agit l.
Le marquis de Léganès, dont la famille habile le château de Menda, est soupçonné par le général G..t..r, gouverneur de la province, d'entretenir des intelligences avec les Anglais et de préparer un soulèvement contre les troupes françaises cantonnées dans les environs. Le marquis a cinq enfants, trois fils et deux filles. Une fois certain de la réalité du complot, dans lequel sont entrés le marquis et sa femme, ses enfants et ses serviteurs, le général décide que tous seront pendus. Il ordonne de dresser sur la terrasse du château quinze potences. Le marquis de Léganès fait alors demander à son juge deux grâces. La première, c'est que lui, sa femme et ses enfants, au lieu d'être pendus, soient décapités ; la seconde, qu'on laisse vivre le plus jeune de ses fils, Manuel, qui n'a que huit ans. Le général accorda la première demande, puis il ajouta : « Je devine l'importance de sa dernière demande. Eh bien ! qu'il achète l'éternité de son nom, mais que l'Espagne se souvienne à jamais de sa trahison et de son supplice !
1 El Yerdugo entra, en 1831. dans la première édition des Romans et contes philosophiques. Depuis 1835. il fait partie des Études philosophiques.
fiO CHAPITRE [II.
Je laisse sa fortune et la vie à celui de ses fils qui remplira l'office du bourreau. Allez, et ne m'en parlez plus ! »
Le marquis de Léganès fait alors jurer à l'aîné de ses fils, à Juanito, d'obéir fidèlement aux ordres qu'il va lui donner; et, celte promesse faite, il lui ordonne, au nom de ses ancêtres et en son nom, de remplir l'office du bourreau....
Déjà les deux frères et les deux sœurs de Juanito avaient rougi de leur sang la .terrasse du château, où étaient réunis, suivant les instructions du général, cent des plus notables habitants de Menda. On amena le marquis. 11 regarda le sang de ses enfants, se tourna vers les spectateurs immobiles et muets, étendit les mains vers Juanito et dit d'une voix forte : « Espagnol, je donne à mon fils ma bénédiction paternelle! Maintenant, marquis, frappe sans peur, tu es sans reproche. »
Quand Juanito vit ensuite approcher sa mère, soutenue par le confesseur : « Elle m'a nourri, » s'écria-t-il.
Sa voix arracha un cri d'horreur à l'assemblée. La marquise comprit que le courage de Juanito était épuisé; elle s'élança d'un bond par-dessus la balustrade et alla se fendre la tète sur les rochers. Juanito était tombé évanoui.
Quelques heures plus tard, le général G..l..r disait à ses officiers, qui ne cachaient pas leur désapprobation : « Oubliez-vous, Messieurs, que, dans un mois, cinq cents familles françaises seront en larmes et que nous sommes en Espagne? Voulez-vous laisser vos os ici? »
Il me semble bien qu'ici encore, en vingt pages, Balzac nous en apprend plus que bien des gros livres sur l'Espagne de 1809, sur le caractère atroce et sublime de celte guerre, où, suivant le mot de Chateaubriand.
« les forêts s'armèrent, les buissons devinrent ennemis ; » où le patriotisme s'exalta jusqu'à la fureur; où les prêtres se rirent soldats ; où les moines, t à cheval, comme des dragons de feu, sur Ips poutres embrasées des édifices de Saragosse, chargeaient leurs escopetles parmi les flammes au son des mandolines, au chant des boléros et au requiem de la messe des morts *. »
Balzac entendait bien ne pas s'en tenir, pour peindre la vie militaire sous l'Empire, à quelques pages seulement, à de courts récits et à de rapides épisodes. 11 entrait dans ses plans d'accorder aux Scènes de la Vie militaire autant de développement qu'aux Scènes de la Vie privée, de la Vie de province et de la Vie parisienne. En 1845, au cours de la publication de la première édition de la Comédie humaine, il avait dressé, en vue d'une deuxième édition, le Catalogue des ouvrages destinés à y figurer. Cette édition nouvelle aurait formé vingt-six volumes. Quatre devaient être consacrés aux Scènes de la vie militaire. La Comédie humaine, en son entier achèvement, aurait compris 143 ouvrages, dont 88 avaient déjà vu le jour. Les Scènes de la vie militaire occupaient sur celte liste les numéros 82 à 107. En voici le détail; je l'emprunte à V Histoire des Œuvres de H. de Balzac, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
1 Mémoires d 'outre-tombe, t III, p. 156. — Dans Une conversation entre onze heures et minuit (1832), Balzac avait inséré, sous ce titre : le Grand d'Espagne, un autre récit non moins dramatique, qui se passe à Madrid, en 1808, peu de temps après l'entrée de Murât dans cette capitale. Ce récit a pris place, en 1843. dans la Mttse du département .
Livre cinquième : Scènes de la vie militaire. (Quatre volumes, tomes XVI à XIX.)
82. Les Soldats de la République (trois épisodes). — 83. L'Entrée en campagne. — 84. Les Vendéens. — 85. Les Chouans. — 86. Les Français en Egypte : 1. Premier épisode. — 87. Idem : 11. Le Prophète. — 88. Idem : 111. Le Pacha. — 89. Une passion dans le désert.
— 90. L'Armée roulante. — 91. La Garde consulaire. — 92. Sous Vienne : I. Un Combat. — 93. Idem : II. L Armée assiégée. — 94. Idem : 111. La Plaine de Wagram.
— 95. L Aubergiste. — 96. Les Anglais en Espagne. — 97. Moscou. — 98. La Bataille de Dresde. — 99. Les Traînards. — 100. Les Partisans. — 101. Une Croisière.
— 102. L''s Pontons. — 103. La Campagne de France.
— 104. Le Dernier champ de bataille. — 105. L'Émir.
— 106. La Pénissière. — 107. Le Corsaire algérien '.
De ces vingt-cinq Scènes, deux seulement avaient paru en 1845. Balzac, à celle date, n'avait que quaranlesix ans. De 1829 a 1845, en moins de dix-sept années, il avait composé quatre-vingl-huil ouvrages. Certes, il pouvait bien espérer avoir encore dix-sept autres années de vie et de travail. Nul doule, si elles lui avaient été accordées, qu'elles ne lui eussent suffi, et au delà, pour écrire et les vingl-trois nouvelles scènes de la vie militaire, et les trente-deux aulres ouvrages qu'il avait projetés.
Dès 1832, il avait songé à faire, non une simple nouvelle, mais un roman en un ou deux volumes, qui aurait eu pour sujet la fameuse campagne de 1809, la quasi-défaite d'Essling, la triomphante victoire de Wa-
' Les ouvrages indiqués en italique sont ceux que la mort n'a pas permis à Balzac d'entreprendre ou de finir. — Voy. Histoire des œuvres de H. de Balzac, p. 219.
grain. On se demande même, en lisant sa Correspondance, s'il n'a pas mis ce projet à exécution, s'il ne l'a pas réalisé au moins en partie.
Le 28 juin 1832, il écrit, du château de Sache, à sa mère : « Gosselin satisfait, — et il le sera cette semaine, — je ferai vivement la Bataille K... »
Le 2 juillet, à Mme Zulma Carraud : « On réimprime les Chouans.... 11 faut les corriger nécessairement. En outre, je prépare un grand ouvrage intitulé la Bataille '-.... -o
Toujours en juillet, et à sa mère : « Je vais, sans désemparer, finir la Bataille.... » — Et un peu plus loin, dans la même lettre : « Comment, ma pauvre mère, lu veux que j'écrive des cinq lettres obligeantes et instructives à cinq juges ! Et que veux-tu donc que je fasse? Mieux vaut de ce pas m'aller jeter dans l'Indre 3! Songe donc que j'ai trois cents pages de manuscrit à faire, à penser, à écrire pour la Bataille M.... »
D'Angoulème, le 19 juillet : « Je me lève à six heures, je corrige les Chouans, puis je travaille à la Bataille de huit heures à quatre heures du matin, et, pendant le jour, je corrige ce que j'ai fait la nuit; voilà ma vie! en connais-tu de plus occupée 5? »
Le 22 août : « J'espère l'envoyer tout le manuscrit de la Bataille et les Chouans corrigés pour Marne, par une occasion, le 1er octobre. »
1 Correspondance de H. de Balzac, t. 1, p. 158.
3 Balzac est à ce moment chez son ami, M. de Margonno, au château de Sache, près d'Azay-le-Rideau ^ndre-et-Loire). En tête d'Une ténébreuse a /fuira se trouve cette dédicace : ^t Monsieur de Margonne, son hôte du château de Sache reconnaissant Balzac écrivit au château de Sache plusieurs de ses ouvrages, notamment Louis Lambert, le Lys dans la vallée, la Recherche de V Absolu.
* Correspondance, t. I, p. 164.
5 Ibid., t. I, p. 168.
D'Aix-en-Savoie, le 1er septembre, en post-scriptum :
Ma foi, j'ai le temp9 et la place pour te faire le compte. De septembre à février, six mois de la Reçue
de Paris 3,000 fr.
La Bataille 2,000
Un volume de Drolatiques 2.000
Les quatre volumes nouveaux pour Marne . 5,000
Voilà 12,000 fr. I.
Toutes ces lettres, d'autres encore, annonçant l'apparition prochaine de la Bataille, sont de 1832. Au mois de janvier 1833, Balzac écrit à Mme Hanska :
La Bataille viendra après le Médecin de campagne...., et n'y a-t-il pas de quoi frémir si je vous dis que la Bataille est un livre impossible ? Là, j'entreprends de voua initier à toutes le9 horreurs, à toutes les beautés d'un champ de bataille; ma bataille, c'est Essling, Essling avec toutes ses conséquences 2. Il faut que, dans son fauteuil, un homme froid voie la campagne, les accidents de terrain, les masses d'hommes, les événements stratégiques, le Danube, les ponts; admire les détails et l'ensemble de cette lutte; entende l'artillerie; s'intéresse à ces mouvements d'échiquier; voie tout, sente, dans chaque articulation de ce grand corps, Napoléon, que je ne montrerai pas ou que je laisserai voir, le soir, traversant dans une barque le Danube ! Pas une tête de femme ; des canons, des chevaux, deux armées, des uniformes. A la première page, le canon gronde, il se tait à la dernière. Vous lirez à travers la fumée et, le livre fermé, vous devez avoir tout vu intuitivement et vous rappeler la bataille comme si vous y aviez assisté. Voici trois 7nois que je me mesure avec cette œuvre, cette ode en deux volumes 3.
1 Correspondance, t I, p. 192
1 La bataille dont s'occupait Balzac, c'était donc bien celle d'Essling, et non la bataille d' Austerlitz , comme l'avaient cru les éditeurs de la Correspondance, publiée en 1876.
3 Lettres inédites de Balzac à M°" Hanska. publiées par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Revue de Paris, du 1" février 1894. —
La Bataille n'a jamais paru. 11 est pourlanl difficile d'admettre, — après les lettres qu'on vient de lire, — qu'elle n'ait jamais existé que dans l'imagina lion de Balzac, qu'elle n'ait pas au moins été commencée. Est-ce que le vicomte de Lovenjoul n'en retrouvera pas quelque chose, lui qui a déjà retrouvé l' École des Ménages i et tant de pages inédiles du grand romancier? Pour moi, j'ai beau faire, je ne puis prendre mon parti de celle Bataille perdue.
Quoi qu'il en soit, l'idée de peindre la vie militaire sous l'Empire n'a cessé de hanter l'esprit de Balzac. En 1839, il vient de lire dans le Constitutionnel les pages de la Chartreuse de Parme sur la bataille de Waterloo. Il écrit aussilôt a Stendhal : « Monsieur, j'ai déjà lu dans le Constitutionnel un article tiré de la Chartreuse, qui m'a fait commettre le péché d'envie. Oui, j'ai été saisi d'un accès de jalousie, à cette superbe et vraie description de bataille que je rêvais pour les Scènes de la vie
Dans ces lettres. Balzac revient sans cesse sur son dessein de visiter et d'étudier à fond les champs de bataille d'Essling et de Wagram : — « 28 avril 183 1. A Vienne, je ferai mes reconnaissances sur le Danube pour pouvoir mieux peindre la bataille de Wagram et le combat d'Essling, qui sont mon ouvrage de l'hiver prochain, en Ukraine, si vous voulez. Mais il faut que j'aille voir les pays parcourus par le prince Eugène dans sa marche d'Italie à travers le Tyrol. » — « 25 août 1834. J'ai bien besoin de voir Vienne. Il faut que j'aie exploré les champs de Wagram et d'Essling avant le mois de juillet prochain. J'ai surtout bien besoin des gravures qui représentent les uniformes de l'armée allemande, et j'irai les chercher. Ayez seulement la bonté de me dire si cela existe. » — « 15 décembre 1831.... Je vous verrai sans doute à Vienne. J'ai bien solidement arrêté avec moi-même d'y aller en mars, afin de pouvoir faire une reconnaissance des champs de bataille d'Essling et de "Wagram. » — « 26 janvier 1S35 ... Et je me dis que dan< quarante jours je serai *ans doute dans la malle-poste de Strasbourg. Je verrai Vienne, le Danube, les champs de Wagram, l'île de Lobau.... » 1 L'Ecole des ménages, encore inédite, est une comédie en cinq actes, composée en 1838. — Voir ci-dessous le Théâtre de BaUat .
militaire, la plus difficile portion de mon œuvre ; et ce morceau m'a ravi, chagriné, enchanté, désespéré L »
En 1843, à lVpoque où Eugène Sue venait de traiter avec le Constitutionnel pour la publication du Juif errant, Balzac écrit a M. Armand Dulacq : « Je suis sur le point de traiter pour une affaire comme celle d'Eugène Sue, absolument dans les mêmes conditions, avec une des premières maisons de banque. 11 s'agit des Scènes de la vie militaire et de la partie la plus agissante sur les masses : à savoir la république et Napoléon 2. » M. Dutacq songeait alors à publier le Soleil. Ce journal n'a jamais vu le jour. Le prospectus seul a paru; parmi les ouvrages annoncés, figurait l'Entrée en campagne, scène de la vie militaire, par M. de Balzac.
La Presse publia, en 1844, les premiers chapitres des Paijsans 3. La scène s'ouvre au château des Aiguës, que vient d'acheter le général, comte de Monlcornet. Montcornet a commandé les cuirassiers au combat d'Essling. Balzac place ici la note suivante :
En principe, je n'aime pas les note9 (Diable !). Voici la première que je me permets; son intérêt historique me servira d'excuse; elle prouvera, d'ailleurs, que la description
1 Correspondance, t. I, p. 455.
* Ibid.. t. II, p. 41.
3 Du 3 au 21 décembre 1844. Après le 13' chapitre (l'Usurier des campagnes , la Presse interrompit la publication. « Balzac, dit Théophile Gautier, ne travailla jamais au point de vue du journal... Eugène Sue, Alexandre Dumas, l'emportèrent fréquemment sur lui dans ces batailles de chaque matin qui passionnaient alors le public. . Les Paysans, ce chef-d'œuvre, provoquèrent même un j^rand nombre de desabonnements à la Presse, où en parut la première partie. Un dut suspendre la publication Tous les jours arrivaient des lettres qui demandaient qu'on en unit. On trouvait Balzac ennuyeux ! » T. Gautier, Portraits contemporains, p. 106. — Les Paysans n'ont paru complets qu'après la mort de l'auteur, en 1855.
des batailles est à faire autrement que par les sèches « i éfinitious des écrivains techniques, qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent que de l'aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé, mais qui, du soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne disent pas un mot. La conscience avec laquelle je prépare les Scènes de la vie militaire me conduit sur tous les champs de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de l'étranger; j'ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En arrivant sur les bords du Danube, en face de la Lobau, je remarquai sur la rive, où croît une herbe fine, des ondulations semblables aux grands sillons des champs de luzerne. Je demandai d'où provenait cette disposition du terrain, pensant à quelque méthode d'agriculture : « Là, me dit le paysan qui nous servait de guide, dorment les cuirassiers de la garde impériale; ce que vous voyez, c'est leurs tombes ! » Ces paroles me causèrent un frisson; le prince Frédéric Schwartzenberg, qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le convoi des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces bizarreries fréquentes à la guerre, notre guide avait fourni le déjeuner de Napoléon le matin de la bataille de Wagram. Quoique pauvre, il gardait le double napoléon que l'empereur lui avait donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern nous introduisit dans ce fameux cimetière où Français et Autrichiens se battirent, ayant du sang jusqu'à mi-jambe, avec un courage et une persistance également glorieuses de part et d'autre. Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la troisième fois que Masséna, blessé, porté dans une caisse de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime allocution : « Comment! s.... mâtins, vous n'avez que cinq sous par jour, j'ai 40 millions, et vous me laissez en avant ? >■>
La campagne de 1809, celle qu'il avait choisie pour sujet de la Bataille, n'a cessé de préoccuper Balzac. Wagram était pour lui le point culminant des triomphes de Napoléon, comme la Bérézina était le point culminant de ses désastres. Dans la Cousine Belle, il a placé le récit d'un admirable fait d'armes qui euL lieu au cours de cette campagne, la prise d'un pont défendu
par une triple batterie de canons étages sur une manière de rocher, trois redoutes Tune sur l'autre, et qui enfilaient le pont. Le héros de ce glorieux combat était le général Hulot, que l'empereur, quelque temps après, fit maréchal et comte de Forzheim. A l'occasion de ce fait d'armes, et aussi de ce litre de comte de Forzheim, Balzac inséra dans le Constitutionnel i, au cours de la publication de son roman, trois notes extrêmement curieuses, que n'a pas reproduites l'édition en volumes, mais que M. de Lovenjoul a recueillies ~.
C'est au mois de novembre 183o que Balzac fil le voyage de Vienne et visita la plaine d Wagram. Au nombre des scènes projetées se trouvait la Bataille de Dresde. 11 visita Dresde au mois d'octobre 1843. 11 ne négligeait rien pour rendre ses récits militaires aussi e.xacls que possible. Dans une seconde note placée, celle-là, loul à la fin des Paysans (en voilà tout de même cinq, avec les trois de la Cousine Bette. /,, je trouve ce détail :
L'auteur prend ici la liberté de faire observer qu'il a dans son cabinet les uniformes de la République, de l'Empire,
de la Restauration, la collection <[•■ stuines mili-
taires des pays que la France a eus pour alliés ou pour adversaires, et plus d'ouvra^'s sur les guerres de 17 1815 que n'en possède tel maréchal de France.
Chateaubriand a dit quelque part : « Au xuie siècle, la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque, qui marche de pair avec elle; de noire temps, la véritable histoire aura son histoire fictive, qui la suivra comme son ombre. » Celle histoire fictive, elle existe en partie pour la première moitié du xixe siècle,
1 La Cmsine Bette a paru dan- Itutionnel du 8 octobre
au 3 décembre 1846.
s Histoire des œurres de H. de Balzac, p. 122-125.
et c'est Balzac qui l'a créée *. Le temps lui a malheureusement manqué pour conduire sa lâche jusqu'au bout, pour doubler l'histoire de l'Empire, comme seul il était capable de le faire. Ce sera pour lou- les amis des leltres l'objet d'un éternel regret. « 11 manque à son œuvre, écrivait M. Paul Bourgel, il y a quelques années, il y manque ces scènes de la vie militaire dont les titres font rêver : A marches forcées ; la Bataille d'Austerlitz (?); Après Dresde.... Certes, la Guerre et la paix de Tolstoï est un admirable livre, mais comment ne pas regretter la peinture de la Grande Armée et de notre grand empereur par Balzac, notre Napoléon littéraire 2 ? »
Dans sa lettre de janvier 1833 à Mmp Hanska, Balzac écrivait : « La Bataille viendra après le Médecin de campagne. » Le Médecin de campagne parut en septembre 1833. 11 était alors divisé en trente-six chapitres. Le chapitre XXI avait pour litre: Une Veillée. La scène se passe en 1829, dans un bourg des environs de Grenoble. Le docteur Benassis, le commandant Genestas, qui était à Wagram, le pontonnier Gondrin, qui était à la Bérézina, assistent dans une grange à la veillée où le piéton de la poste, Goguelat, un ancien soldat de la garde impériale, décoré sur le champ de bataille à Valoulina, raconte aux bonnes gens du village l'histoire de l'empereur. Sous sa forme soldatesque, ce récit est un chef-d'œuvre. En voici le début :
1 Voy., dans le remarquable volume de M. Marcel Barrière, l'Œuvre de H. de Balzac, les pages 271 et 272.
2 Préface de M. Paul Bourget, en tète du Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac, par MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe.
Voyez-vous, mes amis, Napoléon est né en Corse, qui est une île française, chauffée par le soleil d'Italie, où tout bout comme dans une fournaise, et où l'on se tue les uns les autres, de père en fils, à propos de rien : une idée qu'ils ont. Pour vous commencer l'extraordinaire de la chose, sa mère, qui était la plus belle femme de son temps, et une finaude, eut la réflexion de le vouer à Dieu, pour le faire échapper à tous les dangers de son enfance et de sa vie, parce qu'elle avait rêvé que le monde était en feu le jour de son accouchement. C'était une prophétie! Donc elle demande que Dieu le protège, à condition que Napoléon rétablira sa sainte religion, qu'était alors par terre. Voilà qu'est convenu, et ça s'est vu.
Maintenant, suivez-moi bien, et dites-moi si ce que vous allez entendre est naturel.
Il est sûr et certain qu'un homme qui avait eu l'imagination de faire un pacte secret pouvait seul être susceptible de passer à travers les lignes des autres, à travers les balles, les décharges de mitraille qui nous emportaient comme des mouches et qui avaient du respect pour sa tête. J'ai eu la preuve de cela, moi particulièrement, à Eylau. Je le vois encore, monte sur une hauteur, prend sa lorgnette, regarde sa bataille, et dit : « Ca va bien ! » Un de mes intrigants ;*t panaches qui l'embêtaient considérablement et le suivaient partout, même pendant qu'il mangeait, qu'on nous a dit. veut faire le malin, et prend la place de l'empereur quand il s'en va. Oh ! raflé ! plus de panache. Vous entendez bien que Napoléon s'était engagea garder son secret pour lui seul. Voilà pourquoi tous ceux qui l'accompagnaient, même ses amis particuliers, tombaient comme des noix : Duroc, Ressières, Lnnnes, tous hommes forts comme des barres d'arier et qu'il fondait à son ma^e. Enfin, à preuve qu'il était l'enfant de Dieu, fait pour être le père du soldat, c'est qu'on ne l'a jamais vu ni lieutenant ni capitaine ! Ah ! bien oui ! en chef, tout de suite. Il n'avait pas l'air d'avon- plua de vin^rt-trois ans, qu'il était vieux général, depuis la prise de Toulon où il a commencé par faire voir aux autres qu'ils n'entendaient rien à manoeuvrer les canons.
Et le récit continue, avec, de distance en dislance.
celle parole qui revient comme un refrain : « Ah çà, mes amis, croyez-vous que c'était naturel? i Le brave Goguelal, de plus en plus grisé par son sujet, finit par ces mots :
Ceux-ci disent qu'il est mort l Ah bien oui, mort ! on voit bien qu'ils ne le connaissent pas. Ils répètent c'te bourde-là pour attraper le peuple et le faire tenir tranquille dans leur baraque de gouvernement. Écoutez. La vérité du tout est que ses amis l'ont laissé seul dans le désert, pour satisfaire à une prophétie faite sur lui, car j'ai oublié de vous apprendre que son nom de Napoléon veut dire le lion du désert. Et voilà ce qui est vrai comme l'Évangile. Toutes les autres choses que vous entendrez dire sur l'empereur sont des bêtises qui n'ont pas forme humaine. Parce que, voyez-vous, ce n'est pas à l'enfant d'une femme que Dieu aurait donné le droit de tracer son nom en rouge comme il a écrit le sien sur la terre, qui s'en souviendra toujours! Vive Napoléon, le père du peuple et du soldat !
Quelques semaines avant la mise en vente, le 2 août 1833, Balzac écrivait à Mmc Zulma Carraud : « Mrae d'Abrantès, qui pleure rarement, a fondu en larmes au désastre de la Bérézina, dans la Vie de Napoléon, racontée par an soldat dans une grange L »
Ces pages du Médecin de campagne furent tirées à part dès 1833 et publiées, avec une vignette représentant Napoléon, précisément sous ce titre : Histoire de Napoléon, contée dans une grange par un vieux soldat 2. Une autre édition, illustrée de vignettes par Lorenlz, fut publiée en 1842 3. M. Henri Houssaye possède, dans sa riche bibliothèque napoléonienne, un exemplaire à peu près unique d'une plaquette imprimée, en
1 Correspondance, t. I, p. 249.
s Paris, imprimerie de Baudoin, rue des Boucheries-Saint-Germain.
3 J.-J. Dubochet et O, J. Hetzel et Paulin Aubert et C".
1833, par Simon, rue du Temple, n° 6, et intitulée : Dialogue d'un vieux grenadier de la garde impériale surnommé le Sans-Peur. C'est une réédition de l'épisode du Médecin de campagne.
En écrivant cet épisode. Balzac avait fait surtout œuvre d'artiste. 11 avait peint le Sapoléon du peuple, et il avait pris quelque plaisir à faire pleurer la duchesse d'Abranlès; mais il' n'était pas bonapartiste. 11 était très royaliste et professait dès lors, en politique, les principes qu'il exposera plus lard dans la Préface générale de la Comédie humaine : * Le christianisme, dit-il dans cette Préface, — que j'ai déjà eu occasion de citer et où il résume ses idées philosophiques, politiques et littéraires, — le christianisme a créé les peuples modernes, il les conservera. De là sans doute la nécessité du principe monarchique. Le catholicisme et la royauté sont deux principes jumeaux.... J'écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie, deux nécessités que les é > nements contemporains proclama nt ?t vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays '. »
Précisément à l'époque où il composait le Médecin de campagne, il songeait aux moyens d'entrer à la Chambre, où il eût siégé, sur les bancs de la droite, à côté de son ami le duc de Filz-James. Il écrivait à sa mère, le 23 septembre 1832: « En travaillant trois jours et trois nuits, j'ai fait un volume in-18 intitulé le Médecin de campagne.... Autre chose : s'il y a une élection générale, les royalistes iront aux collèges, cela est maintenant décide. Alors, M. le duc de Fitz-James sera probablement élu dans deux collèges au moins. Si je
1 Avant-propos, daté de juillet 1842. Préface générale, écrite pour la première édition de la Comcdie humaine. 1S42-1S4o Œuvres complètes, I I
ne suis pas élu à Angoulême, M. de Fitz-James lâchera de me faire élire dans celui pour lequel il n'optera pas i. *
Royaliste, partisan déclaré de l'autorité, fût-elle même absolue, ayant en horreur la république et ce qu'il appelait le « vertige démocratique -, » Balzac, sans être pour cela bonapartiste, professait pour Napoléon une admiration profonde. 11 en a tracé un portrait magnifique. Je le citerai d'autant plus volontiers qu'il est peu connu et se rencontre dans une de ses œuvres où on ne songerait guère à le chercher, dans Autre étude de femme 3. De tous ses personnages, celui où l'auteur de la Comédie humaine a mis le plus de lui-même, c'est assurément Daniel d'Arthez; c'est lui qu'il a chargé de nous faire connaître son jugement vrai sur Napoléon :
Oh ! n'en voulez pas à Napoléon, dit Daniel d'Arthez, ce fut une de ses petitesses d'être jaloux du génie littéraire, car il a eu des petitesses. Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoléon? Un homme qu'on représente les bras croisés et qui a tout fait ! qui a été le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs; singulier génie, qui a promené partout la civilisation armée, sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de volonté, domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir de maladie dans son lit après avoir vécu au milieu des balles et des boulets; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole et l'action; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute; politique bizarre, qui jouait les hommes à poignées par économie, et qui respecta trois têtes,
* Correspondance, t. I, p. 202. — Voir ci-dessous le chapitre vi.
2 Dédicace des Paysans.
3 Daté de Paris, 1839-1842, ce récit parut, pour la première fois, en 1842, dans le tome II de la cinquième édition des Scènes de la vie privée (première édition de la Comédie humaine).
7i CHAPITRE III.
celles de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et de Metternich, diplomates dont la mort eût sauvé l'Empire français, et qui lui paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par un rare privilège, la nature avait laissé un cœur dans son corps de bronze; homme rieur et bon, à minuit, entre des femmes, et, le matin, maniant l'Europe comme une jeune fille qui s'amuserait à fouetter l'eau de son bain ! Hypocrite et généreux, aimant le clinquant et simple, sans goût et protégeant les arts; malgré ces antithèses, grand en tout par instinct ou par organisation; César à vingt-cinq ans, CromNvell à trente; puis, comme un épicier du Père-Lachaise, lion père et bon époux. Enfin, il a improvisé des monuments, .les empires, des rois, des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que de justesse. N'a-t-il pas voulu faire de l'Europe la France? Et, après nous avoir fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation, il nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats !
Toul à l'heure, nous avions le Napoléon du peuple ; ce que nous avons ici, c'est bien le Napoléon de Balzac.
Mmo Ancelot raconte, dans ses Salons de Paris, que Balzac, à l'époque où il demeurait rue Cassini, avait dans son cabinet une statuette de Napoléon, avec celte inscription : Ce qu'il avait commencé par Vépée, je V achèverai par la plume '. Balzac aimait la plaisanterie ; celle-ci était peut-être un peu forte, mais ne lirait pas autrement à conséquence. Si l'on veut avoir sa pensée vraie sur son rôle et sur celui de Napoléon, il la faut chercher dans sa Correspondance. Voici ce qu'il écrivait à Mmc Hanska, le o février 1844 : « En somme, voici le jeu que je joue : quatre hommes auront eu. en ce demi-siècle, une influence immense : Napoléon,
1 Les Salon» de Paris, par M"* Ancelot. p. 06.
BALZAC ET AAPOLEON. 75
Cuvier, O'Connell ; je voudrais être le quatrième. Le premier a vécu du sang de l'Europe, il s'est inoculé des armées ; le second a épousé le globe ; le troisième s'est incarné un peuple; moi, j'aurai porté une société tout entière dans ma tète. Autant vivre ainsi que de dire tous les soirs : « Pique! atout! cœur i !.... » Qui oserait dire aujourd'hui, un demi-siècle après la mort de Balzac, qu'il n'a pas gagné la partie qu'il jouait? Qui voudrait le taxer d'exagération, pour avoir murmuré un jour, dans une heure d'abandon, cette parole au demeurant si vraie, et qu'il conviendrait d'inscrire au frontispice de la Comédie humaine : J'aurai porté une société tout entière dans ma tête.
Dans une lettre adressée au journal la Presse 2 et destinée à mettre en lumière le préjudice causé aux écrivains français par les contrefacteurs belges, Balzac, en 1839, avait rappelé la belle expression de Victor Hugo sur « les dix ou douze maréchaux de France littéraires. » 11 n'avait pas caché qu'il croyait être l'un de ces dix ou douze « maréchaux. » Sainte-Beuve, dans la Revue des Deux Mondes, fit une gorge chaude de cette lettre 3. Malgré tout son esprit, le célèbre critique n'a pas été heureux dans ses rencontres avec Balzac. Celui-ci avait déjà fait paraître les Scènes de la Vie privée, les Scènes de la Vie de province et de la Vie parisienne, la Peau de chagrin, les Romans et Contes philosophiques, Louis Lambert, Séraphita, le Médecin de campagne, Eugénie Grandet, la Recherche de l'absolu, le Lys dans la vallée, V Histoire des Treize, le Père
1 Correspondance, t. II, p. 64.
* La Presse, du 18 août 1839. — Voy. cette lettre au tome XXII des Œuvres complètes, p. 275.
3 Revue des Deux Mondes, du 1er septembre 1839. — Voy. aussi Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I. p. 495.
Goriot, 1rs Employés, César Birotteau, le Cabinet des antiques, un Grand homme de province à Paris. A celle heure-là même, il publiait d;ins la Presse le Curé de village, qui esl peut, être le plus beau de ses livres. Contester qu'il eûl alors le droit de prendre rang parmi les dix ou douze premiers écrivains de son temps, c'était, delà part de Sainte-Beuve, une petite méchanceté et une grosse maladresse : double faute, que le romancier, devenu critique à son tour, ne devait pas tardera lui faire expier cruellement '.Nous ne sommes plus d'ailleurs en 1839, alors que Balzac n'était encore qu'au milieu de sa carrière de romancier. De 1839 à 184G, du Curé de village à la Cousine Bette, il a singulièrement agrandi son œuvre et multiplié sescréalions. Il les a reliées entre elles. De ses deux mille personnages, dont chacun est un nouvel être ajouté à l'état civil, il a fait un monde véritable, et, suivant son expression, « une société tout entière. » 11 n'est plus seulement, comme autrefois, c l'auteur d'Eugénie Grandet; » il esl maintenant « l'auteur de la Comédie humaine. » L'édifice qu'il a construit, s'il ne lui a pas élé donné de l'achever, s'il renferme, comme notre ancien Louvre, des espaces vides et, dans l'ombre même du palais, une dizaine de maisons à façades ruinées, cet édifice n'en demeure pas moins l'œuvre la plus considérable, le monument le plus extraordinaire de ce siècle. Et c'est pourquoi ce n'est plus assez de dire que Balzac a élé un des maréchaux de Erance littéraires de son temps. C'est justice, je le crois, de voir en lai, comme l'a fait M. Paul Bourget, « notre Napoléon littéraire. »
1 Dans la Revue parisienne, du 25 août 1S-40. — Voy. au t XXIII des '/-.' olètes.
Balzac philosophe. MM. Eugène Pelletan, Edme Caro, Eugène Poitou et Anatole de la Forge. Z. Marcas et Gambetta. — La particule de Balzac. Actes de naissance et de décès et lettres de faire part. Le père de Balzac et M. Bertrand de Moleville. — La pension Lepitre. M. Guillonnet-Merville et l'avoué Derville. — La tragédie de Çromwell. Premiers romans. — Du Droit d'aînesse. — Histoire impartiale des Jésuites. — Le Dernier Chouan ou la Bretagne en 1800. — Un épisode sous la Terreur.
Balzac aimait dans Napoléon l'homme du pouvoir, l'homme de l'autorité, le chef incontesté d'un gouvernement fort et hiérarchique. Mais ce n'était point assez, selon lui, qu'un gouvernement fût fort ; besoin était qu'il fût aussi légitime. Nous sommes ainsi conduits à rechercher quelles étaient ses idées politiques et religieuses.
Le roman a pour objet l'étude de l'homme considéré comme individu. Balzac, dès ses premières œuvres, auxquelles il ne tarda pas à donner ce litre générique : Eludes de mœurs au dix-neuvième siècle !, ne s'est pas
1 C'est au mois d'octobre 1834 que Balzac commença de publier.
proposé moins que d'observer l'homme à tous les âges et dans toutes les situations, de rechercher quelle influence exercent sur lui la diversité des circonstances et la variété des milieux. 11 écrivait, dès 1834 : « Les Études de mœurs représenteront tous les eSels sociaux sans que ni une situation de la vie, ni une physionomie, ni un caractère d'homme et de femme, ni une manière de vivre, ni une profession, ni une zone sociale, ni un pays français, ni un quoi que ce soit de l'enfance, de la veillesse, de l'âge mûr, de la politique, de la justice, de la guerre, ait été oublié •. »
Mais Balzac visait à être autre chose qu'un romancier. 11 entendait être aussi un philosophe. 11 l'était en effet, et dès ce moment, au moins dans une certaine mesure, puisque dans tous ses récils, au risque de ralentir l'action et parfois même de fatiguer le lecteur, il étudiait longuement les causes du moindre fait et s'efforçait de le rattacher à son origine première. 11 ne lui suffisait pas de peindre les effets, il voulait, en toute rencontre, remonter aux causes et aux principes. Et c'est pourquoi les Éludes de mœurs n'étaient pour lui que la première assise de son monument. Viendraient ensuite les Études philosophiques ; puis, comme couronnement de l'édifice, les Études analytiques. En 1834 encore, dans cette même lettre dont je viens de citer un fragment, il exposait ainsi à Mrae Hanska le plan qu'il s'était dès lors tracé :
chez M"" veuve Ch. Béchet, une édition de ses Œuvres, en douze volumes, à laquelle il donna le titre d'Études de mœurs au XIX siècle. Les tomes I à IV comprenaient les Scènes de la vie privée; les tomes V a VIII. les Scènes de la vie de province ; les tomes IX à XII, les Scènes de la vie parisienne.
1 Lettre du 26 octobre 1834. — Lettres inédites de Balzac à Mmt Hanska, publiées par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. [Revue de Paris du 1" janvier 1895.)
BALZAC K0YAL1STK. 79
Après les effets viendront les causes. Je vous aurai peint dans les Études de mœurs les sentiments et leur jeu, la vie et son allure. Dans les Éludes pJiilosophiqttes, je dirai pourquoi les sentiments, sur quoi la vie; quelle est la partie, quelles sont les conditions au delà desquelles ni la société ni l'homme n'existent; et, après l'avoir parcourue (la société) pour la décrire, je la parcourrai pour la juger....
Puis, après les effets et les causes, viendront les Études analytiques.... Car, après les effets et les causes, doivent se rechercher les principes.... Ainsi, l'homme, la société, l'humanité, seront décrits, jugés, analysés sans répétitions, et dans une œuvre qui sera comme les Mille et une nuits de l'Occident.
Quand tout sera fini, ma Madeleine l grattée, mon fronton sculpté, mes planches débarrassées, mes derniers coups de peigne donnés, j'aurai eu raison ou j'aurai eu tort. Mais, après avoir fait la poésie, la démonstration de tout un S3rstème, j'en ferai la science dans l'Essai sur les forces humaines....
Ce rêve, — c'en était un, en effet, — Balzac devait en partie le réaliser. Ce qu'il sied, en tout cas, de retenir, c'est que l'auteur de la Comédie humaine n'a pas voulu seulement décrire la société française au xixe siècle, il a voulu aussi la juger. EL comment juger si l'on n'a pas un critérium , si, dans l'ordre des questions sociales, religieuses et politiques, on ne possède pas une règle, une foi, des convictions et des principes?
Balzac faisait hautement profession d'en avoir.
Presque tous les critiques cependant se sont refusés à prendre au sérieux ses opinions politiques et religieuses. Ses affirmations répétées, ses professions de foi, si claires et si nettes qu'elles puissent paraître, ne sont, d'après eux, que des airs de bravoure, des fantaisies d'artiste, et, pour tout dire, une simple amusette. Pour plusieurs même, ce serait duperie d'y voir
1 L'église de la Madeleine, qui était alors en voie d'achèvement.
80 CHAPITRE l\.
aulre chose que des opinions de parade et des oripeaux empruntés, voire même un déguisement et un masque.
M. Eugène Pelletan écrivait, aux environs de 1846, à l'occasion de la première édition de la Comédie humaine :
Dieu nous garde de critiquer les opinions religieuses du célèbre romancier! Peu nous imp >rte d'entendre, çà et là, dans ses ouvrages quelques légers pétillements du feu éteint de Joseph de Maistre. On doit savoir faire la différence des doctrines officielles, officiellement exprimées, et des doctrines domestiques habituelles qui servent à la consommation de la semaine.
Il en est de certains principes comme de ces frocs de moine que l'on porte dans sa chambre, mais pour l'étrangeté du fait seulement.
Nous ne pensons pas non plus qu'on doive s'arrêter aux croyances politiques de M. de Balzac, qui, d'ailleurs, n'a qu'un symbole en un seul article : le droit d'aînesse. Je suis persuadé qu'au fond M. de Balzac pntend le droit d'ainesse comme le docteur Johnson. Le privilège de primogéniture, disait celui-ci, a un grand avantage, c'est qu'il ne fait qu'un s<it par famille.
lient la critique peut-elle avmr la naïvpté de blâmer cette retraite en arrière par delà n<>s deux révolutions? Eh! mon Dieu, le talent, sous toutes ses formes littéraires ou conquérantes, a toujours sa petite diplomatie. Quand Napoléon date de Moscou un décret sur le vaudeville, quand Rousseau prend le bonnet fourré, Napoléon, Rousseau, avaient besoin de raviver l'attention assoupie de Paris.
Ensuite les grands écrivains aiment à rebrousser les opinions courantes. De Maistre avait toujours par chapitre quel pie opinion ardue à présenter, sou< la forme la plus paradoxale. Il appelait cela jeter aux Français un os à rouler. M. de Balzac nous jette aussi un os à l'occasion I.
1 Heures de travail, par Eugène Pelletan. t. I. p. 99. — L'article d'Eugène Pelletan parut d'abord dans la Presse du 30 novembre 1846.
Comme M. Eugène Pellelan, M. Caro est plein de railleries à l'endroit de la philosophie de Balzac et de sa politique. Après avoir cité ce passage de l'avantpropos de la Comédie humaine : « J'écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener son pays, » M. Caro ajoute :
« J'écris à la lueur de deux vérités éternelles : la re- « ligion, la monarchie ! » N'est-ce pas sublime ? Est-ce M. de Bonald ou M. de Maislre qui font leur profession de foi? Non, c'est l'auteur de la Physiologie du mariage et des Parents pauvres. Et remarquez qu'il était relativement sincère avec lui-même. Ce dernier trait rend la chose plus plaisante el plus rare '. »
M. Pellelan et M. Caro s'étaient bornés à plaisanter •Balzac sur ses théories religieuses et politiques. Un estimable écrivain, dont le travail ne laissa pas, lorsqu'il parut, de faire assez grand bruil, M. Eugène Poitou, se montra de moins facile composition. 11 prit la chose au tragique ; il appela l'indignation de ses lecteurs sur la tèle de cet affreux Balzac, coupable de ne pas admirer notre grande Révolution, atteint et convaincu de ce crime abominable, le plus grand de tous, à coup sûr, pour un écrivain : prêcher dans ses ouvrages « la haine de celte grande œuvre d'émancipation qu'a su accomplir la Révolution française, de lous les progrès qu'elle a réalisés dans nos inslitulions et nos lois, de l'égalité civile, de la liberté civile et politique, de l'affranchissement des personnes el de la propriété; la haine, pour tout dire, de noire société nio-
1 Poètes et Romanciers, par E. Caro. de l'Académie française. p. 309.
derne tout entière et de tous les principes dont elle vit. » Il l'accuse de « vouloir le rétablissement de la féodalité, de la diuie et de la corvée, des majorais et de la mainmorte. » Puis, dans la même page, comme s'il ne voulait pas même lui laisser le bénéfice de son audace et de son crime, il lui reproche de n'avoir eu, en matière politique et sociale, que « des idées vagues, incohérentes, contradictoires, » de ne s'être jamais « rendu bien compte à lui-même de ce qu'il pensait, de ce qu'il voulait !. » Inconscient ou criminel, voilà ce pauvre Balzac bien loti !
Un universitaire de marque, M. Charles Gidel, exproviseur des lycées Louis le Grand et Condorcel, lauréat de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, au tome II de son Histoire de la littérature française depuis 1815 jusqu'à nos jours, ne juge pas Balzac autrement que ne l'a fait M. Poitou. C'est son droit, assurément. Seulement, où il excède son droit, c'est quand il donne comme de lui les phrases suivantes : « Balzac a la haine de notre société moderne tout entière et de tous les principes dont elle vit. Il demande le rétablissement de la dhneet de la corvée, des majorais et de lu mainmorte. »
Ces phrases, vous les reconnaissez, vous venez de les lire il n'y a qu'un instant; elles appartiennent mol pour mot à M. Poitou. Et c'est pourquoi on me pardonnera de ne pas m 'arrêter plus longtemps a M. Gidel.
Dv'puis l'époque où M. Poitou le dénonçait comme « l'apôtre de l'absolutisme » et « le prôneur du régime féodal, » d'autres sont venus qui onl fait de l'auteur de
1 Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1856. — Ce travail a été réimprimé, en 18oS, dans les Portraits littéraires et pliil losophiques. par Eugène Poitou.
BALZAC ROYALISTK. 83
la Comédie humaine un « serviteur de la démocratie » el un « preneur de la république. » Un législateur de la Lroisième République, M. Anatole de la Forge, le met en bonne place parmi les « précurseurs de la démocratie, » parmi ceux qui ont eu * l'intuition de ce que devait, être un gouvernement d'inspiration et de pratique démocratique. » 11 n'hésite pas à voir en lui un prophète : il a découvert, en effet, que Balzac, trente ans avant l'événement, avait annoncé la venue du Messie, lequel, pour ce bon opportuniste qu'était Anatole de la Forge, n'est autre que Gambella. 11 écrit bravement : « Un ouvrage de Balzac, celui qui a pour litre : Z. Marcas, n'est rien moins que l'histoire, par anticipation et don de prophétie, du tribun de la Défense nationale, du vainqueur du gouvernement de l'ordre moral!.... Z. Marcas, comme Gambella, est d'origine obscure et plébéienne ; il a des débuis difficiles, « des jours de misère et d'angoisse. » Gomme Gambella, Marcas est un oraleur de race, un politique fin et profond; il excelle à làler le pouls de l'opinion publique, à analyser ce qu'elle veut.... 11 n'est pas jusqu'aux détails sur le costume et la physionomie du héros de Balzac qui ne concordent avec la physionomie et la tenue du chef illustre des 363. « Selon un système assez populaire, dit le grand romancier, chaque face humaine a sa ressemblance avec un animal. L'animal de Marcas était le lion. Ses cheveux ressemblaient à une crinière.... 11 avait le front partagé, comme celui d'un lion, par un sillon puissant.... Sa bouche énorme et ses joues creuses étaient remuées par des plis d'un dessin fier, étaient relevées par un coloris plein de tons jaunâtres. Ce visage presque terrible semblait éclairé par deux lumières, deux yeux noirs, mais d'une douceur infinie, calmes, profonds, pleins de pensées.... » En racontant
8i CHAPITRE IV.
la maladie el la mort de Z. Marcas, Balzac décrit d'avance la maladie et la mort de Gambella. « Semblable à Pill, écrit-il, qui s'était donné l'Angleterre pour femme. Marcas portait la France dans son cœur, il en élait idolâtre.... La France au troisième rang! Ce cri revenait toujours dans ses conversations. La maladie intestine du pays avait passé dans ses entrailles. » M. Anatole de la Forge souligne celte dernière phrase, el il ajoule : « Marcas devait mourir de celle maladie-là. Balzac raconle en termes émouvants les souffrances et l'agonie de cet homme d'État imaginaire, mort n'ayant pas quarante ans, mais épuisé de travail, miné par une noble ambition, torluré par la souffrance du patriotisme L » 11 n'oublie pas, d'ailleurs, de noter que celle scène de la Vie politique a élé écrite aux Jardies, précisément dans la maison où devait mourir Gambella.
D'après le Siècle el M. Anatole de la Forge, Balzac a été le prophète de l'opportunisme. D'autres sonl allés plus loin dans la voie ainsi ouverte. La Revue socialiste el M. Robert Bernier ont fait de l'auteur de la Comédie humaine un adeple du socialisme -. Il ne resle plus, — el sans doute quelque bon compagnon y travaille déjà, — il ne resle plus qu'a nous donner un Balzac anarchiste.
11 sérail peut-être temps de dégager des nuages, dont elle a élé jusqu'ici enveloppée, colle question des opinions politiques de Balzac, si on ne la eonnait bien, d'ailleurs, on risque de se méprendre sur la portée et
1 Anatole de la Forge, les Serviteurs de la démocratie : Balzac. Celte étude a paru dans le Siècle du 1 r août lx-
s Balzac s jcialiste, par Robert Bernier, dans la Revue socialiste de 1894. — Voy. également les articles suivants : De Balzac et Proudhon, par Emile Chevalet, dans l'Avenir républicain du 21 juin 1S94 : les Paysans de lialzuc. par Ch. Bonnier. dans nouvelle de juin 1894.
la signification d'une parlie considérable de ses œuvres. J'essaierai donc de la traiter ici avec quelque développement, puisque aussi bien les éléments abondent pour celte élude, soit qu'on les veuille puiser dans sa vie même, soit qu'on les demande à sa Correspondance et a ses livres.
L'influence du milieu, pour avoir été exagérée outre mesure par M. Taine, n'en est pas moins très réelle et très grande ; considérable surtout est l'influence du milieu familial, celle du père et de la mère.
Balzac esl-il né, a-t-il grandi dans un milieu aristocratique? 11 l'eût volontiers donné à croire, et Sainte- Beuve savait bien qu'il l'atteignait à l'endroit sensible, lorsqu'il l'appelait, dans ses Portraits contemporains, M. Honoré Balzac *. A cela Balzac répondait : « Mon nom est sur mon extrait de naissance comme celui de M. de Fitz-James est sur le sien 2. * Ce n'était pas tout à fait exact. Son acte de naissance, en effet, porte Honoré Balzac, et non de Balzac. 11 ne pouvait d'ailleurs en être autrement, cet acte étant du 2 plairial an VII, c'est-à-dire d'une époque où toutes les qualifications nobiliaires étaitent proscrites 3. Après avoir invoqué —
' Portraits contemporains, t. I, p. 447.
2 Historique du procès auquel a donné lieu le Lys dans la vallée, mai 1836. {Œuvres complètes de H. de Balzac, t. XXII, édition Calmann-Lévy.)
3 Le 2 prairial an VII correspond au 21 mai 17P9. Balzac était né la veille, le 20 mai. Voici, du reste, son acte de naissance, d'après le registre de l'état civil de la ville de Tours : « Aujourd'hui, deux prairial an sept de la République française, a été présenté devant moi, Pierre-Jacques Duvivier, officier public soussigné, un enfant mâle, par le citoyen Bernard-François Balzac, propriétaire, demeurant en cettp commune, rue de l'Armée d'Italie, section du
à tort, on vient de le voir, — son acte de naissance, Balzac remonte plus haut. A l'en croire, sa famille ne date pas des croisades. — ce serait trop récent, — non pas même de l'époque franque, mais de l'époque gauloise. 11 écrit sans plus de façon : « Si mon nom est celui d'une vieille famille gauloise, ce n'est pas ma faute ; mais mon nom de Balzac est mon nom patronymique, avantage que n'ont pas beaucoup de familles aristocratiques qui s'appellent Odet avant de s'appeler Chàlillon, Riquet, avant de s'appeler Caraman, Duplessis avant Richelieu, et qui n'en sont pas moins de grandes familles.... Si mon nom sonne trop bien à quelques oreilles, s'il est enviable à ceux qui ne sont pas contents du leur, je ne puis y renoncer.... Mon père était parfaitement en mesure sur ce chapitre, ayant eu l'entrée au Trésor des Chartes.... 11 se glorifiait d'être de la race conquise, d'une famille qui avait résisté en Auvergne a L'invasion et d'où sont sortis les d'Enlragues. 11 avait trouvé, dans le Trésor des Charles, la concession de Lerre faite au vc siècle par les Balzac pour établir un monastère aux environs de la petite ville de Balzac, dont copie fut, me dit-il, enregistrée par ses soins au Parlement de Paris '. »
11 faut bien croire que le père du grand romancier n'était pas si parfaitement en mesure que cela sur ce chapitre, puisque jamais il ne se fil appeler autrement que M. Balzac. Sous l'Empire, tous ceux qui avaient
Chardonnet, n° 25 ; lequel m'a déclare que ledit enfant s'appelle Honoré Balcac, né d'hier, à onze heures du matin, au domicile du déclarant ; qu'il est son fils et celui de citoyenne Anne-Charlotte- Laure Sallambier, son épouse, mariés en la commune de Paris, huitième arrondissement, département de la Seine, le onze pluviôse an cinq, etc. »
* Historique du procès auquel a donné lieu 1" L.Y8 dans la vallée.
droit à la particule l'avaient reprise. Il ne suivit point cet exemple, et pour cause. Il resta M. Balzac comme devant. A Tours, où il habita environ dix-sept ans, de 1798 à 1814, il remplit les fonctions de deuxième adjoint au maire (de 1804 à 1808), et celles d'adminislrateur de l'hospice général (de 1804 à 1812) '.A la mairie comme à l'hospice général, il ne fut jamais que M. Balzac -.... Il publia dans celle ville, chez M. Marne, qui sera plus tard l'éditeur de son fils, divers opuscules : Histoire de la rage et moyen d'en préserver, comme autrefois, les hommes et de les délivrer de plusieurs autres malheurs attaquant leur existence; — Mémoire sur deux grandes obligations à remplir par les Français; — Mémoire sur les scandaleux désordres causés par les jeunes filles trompées et abandonnées dans un absolu dénuement, et sur les moyens d'utiliser une portion de population perdue pour l'État et très funeste à l'ordre social. Ces trois opuscules portent celle mention : par M. Balzac.
En 1807, il mit son fils au collège de Vendôme, dirigé par les Oraloriens. On lit dans le registre d'entrée :
Honoré Balzac, âgé de huit ans et cinq mois, a eu la petite vérole, sans infirmités; caractère sanguin, s'échauffant facilement, est sujet à quelques fièvres de chaleur. Entré au pensionnat le 22 juin 1807.
S'adresser à M. Balzac, son père, à Tours 3.
Celui-ci, jusqu'à sa mort, arrivée en 1829, resta M. Balzac père, et à aucun moment il ne fut question.
1 Xotes biographiques sur Balzac, par le docteur A. Fournier, maire de Tours, 1887.
i Son second tils, né le 21 décembre 1807. est inscrit sur les registres de l'état-civil sous le nom de Henri-François Balzac.
3 Lettres de M. Mareschal-Duplessis, directeur du collège de Vendôme, alors que Balzac y était élève. (Voy. Histoire des Œuvres de H. de Balzac, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. p. 401.
88 CUAP1TRE IV.
dans sa famille, de prendre la particule. Lorsque son fils se fil imprimeur, en 1826, les volumes sortis de ses presses (j'en ai quelques-uns sous les yeux; ne portèrent d'autre indication que celle-ci : //. Balzac, imprimeur, rue des Marais-Saint-Germain ', 31. Cela, du reste, n'était point pour embarrasser l'illustre écrivain. Il nous fournit sur ce point l'explication suivante :
Quelques charitables loustics demandent pourquoi j'étais M. Balzac en 1826. Si j'explique ma vie. autant expliquer tout. Quand un éloquent député de la Restauration se faisait imprimeur à la presse et gagnait 3 francs en tirant le décret qui le condamnait à mort, il n'avouait pas son noble nom. A Trieste, un pair de France s'appelait M. Labrosse en se faisant commerçant. M. le baron Trouvé - mettait tout uniment : « Imprimerie de Trouvé. » On doit avoir l'esprit de son état, quand on en prend un; et je connais en ce moment quelques enfants de familles illustres qui ne mettent pas leurs titres en signant leurs lettres de commerce. Ainsi ai- je fait 3.
L'argument peut paraître heureusement trouvé, mais la question est précisément de savoir si, quand il meltail sur son imprimerie et sur ses lettres de commerce : //. Balzac, ce n'était pas son vrai nom el son nom tout entier qu'il y mettait. Précisément en 1826, il
1 Aujourd'hui rue Yisconti.
- J.-C. Trouvé avail iron do l'Empire le 3 décembre 1809.
Successivement rédacteur du Moniteur, secrétaire du Directoire, secrétaire d'ambassade à Naples, ministre près la République cisalpine, membre du Tribunal, préfet >uu- l'Empire et >.>u- la R ration, il fut révoqué, comme ultra-royaliste, à la tin de 1816, devint, en 1819, gérant (lu ( onservateur, et. en 1S2<>. directeur d'une imprimerie à Taris. Le mini- • nomma maître
de> requêtes en service extraordinaire août 1829 , et chef de la division des Beau\-Arts au ministère de l'intérieur k-vrier 1830). Il est mort en 1860.
:i Hist trique du procès auquel a donné lieu le Lys dans la
V Al !
perdil une de ses sœurs, Mmo de Montzaigle '. La lellre de faire part, envoyée à celte occasion par la famille, est au nom de .1/. et .l/'nc Balzac, demeurant rue du Roi- Doré, de .)/.)/. Honoré et Henri Balzac, de M. et Mme Surville 2, père, mère, frères et sœur de la défunte 3.
Au mois d'août 1828, Balzac passa quelques semaines à Fougères, chez le général baron de Pommereul, pour étudier les paysages qui devaient encadrer l'action de son roman projeté sur les Chouans. De retour à Paris, il adressa plusieurs lettres à son hôte. Elles ont été publiées par M. R. du Pontavice de Heussey 4. Ces lettres de 1828 et de 1829 sont signées : //. Balzac et Honoré Balzac. Et pourtant, celle fois, il ne s'agissait plus de lellres de commerce!
Ce roman des Chouans, qu'il avait commencé d'écrire à Fougères, il le publia au mois de mars 1829. Contrairement à l'habitude qu'il avait eue jusque là de se servir de pseudonymes, il y mit son nom. Son livre est signé : par M. Honoré Balzac. De même, en avril 1830, quand paraîtra la première édition des Scènes de la vie privée, l'ouvrage sera signé : par M. Balzac.
Entre ces deux publications, Balzac avait perdu son père, mort à Paris, rue Sainle-Avoye. Nous ne sommes plus en prairial an VII, sous le Directoire de la République française ; nous sommes en juin 1829, sous le règne de Charles X; les officiers de l'état civil enregistrent maintenant, avec la plus parfaite bonne grâce, la
1 Laurence Balzac, seconde sœur du romancier, mariée, en 1821, à M. Michaut de Saint-Pierre de Montzaigle.
s Laure, l'aînée des sueurs de Balzac, avait épousé, en 1820. M. Surville, ingénieur des ponts et chaussées.
3 Voy.. dans le Figaro du 27 août 1880, l'article signé J. A. et intitulé : La particule de Balzac.
4 Balzac en Bretagne. — Cinq lettres inédites de l'auteur des Chouans, par R. du Pontavice de Heussey. 1885.
90 CHAPITBE I\ .
particule nobiliaire. L'acte de décès du père sera donc ici, au premier chef, une pièce probante. En voici la teneur :