‹ Honoré de BalzacChapitre 6 sur 11 · PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE, VILLE DE PARIS · texte numérisé non relu

PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE, VILLE DE PARIS

Extrait du registre des actes de décès du 7' arrondissement pour l'an 1829.

Du samedi vingt juin mil huit cent vingt-neuf, à midi.

Acte de décès de Bernard-François Balzac, âgé de quatre-vingt-deux ans; né à Nougairis, département du Tarn, décédé à Paris, le 19 de ce mois, à quatre heures du soir, rue et quartier Sainte-Avoye, n° !7, et demeurant ordinairement à Versailles, département de Seine-et-Oise, rentier, marié à Anne-Charlotte-Laure Sallambier, demeurant audit Versailles.

Sur la déclaration à moi faite par Hfn ri-François Balzac, âgé de vingt et un ans révolus, employé, demeurant audit Versailles, fils du défunt, et par Amant-Désiré Michaut de Saint-Pierre de Montzaigle, âgé de quarante-deux ans, employé supérieur de l'Octroi de Paris, demeurant à Paris, barrière de Ménilmontant, gendre du défunt.

Constaté par moi, adjoint au maire du Vile arrondissement de Paris, d'après la vérification du décès faite par M. Hernu 01s, médecin, et j'ai signé avec les témoins après lecture faite. Signé : Henri Balzac, Michaut de Saint-Pierre de Montzaigle, et Tournaire, adjoint 1.

Cet acte de décès serait, à lui seul, suffisamment concluant; mais ce qui l'est encore plus, c'est ïacte de naissance du père de Bnlzac, que j'ai longtemps recherché et qui vient d'être retrouvé par le savant archiviste du Tarn, M. Charles Portai. Celle pièce établit que le père du romnncier, Bernard-François, est né le 2:2 juillet 1746, à la Nougayrié 2, paroisse de Saint-

1 Je dois communication de cette pièce à l'obligeance de M. le vicomte de Spoeltierch de Lovenjoul '- La Nougayrié esl un petit hameau, >itué à cent on cenl '-in-

Martin de Canezac, et qu'il a été enregistré, non pas sous les noms de Bernard-François DE BALZAC, mais sous ceux de Bernard Franco is BALSSA. L'acte porte que le nouveau-né est fils de Bernard-François Baissa, LABOUREUR.

L'ancienne demeure des Baissa existe encore ; c'est une masure qui répond bien au petit étal des ancêtres du grand écrivain. Après cela, rien ne s'oppose à ce que le nom de Baissa ait été celui d'une vieille famille gauloise.

La question me semble tranchée. Quoi qu'il ait pu dire et écrire à cet égard, l'auteur de la Comédie humaine n'était pas gentilhomme par droit de naissance. Je m'empresse d'ajouter qu'il l'est devenu, et très légitimement, par droit de conquête. C'est par vingt chefsd'œuvre, par vingt victoires, qu'il a acquis le droit de s'appeler H. de Balzac. En 1836, après les Scènes de la vie privée, celles de la Vie de province et de la Vie parisienne, après la Peau de chagrin, Louis Lambert, le Médecin de campagne, Eugénie Grandet, la Recherche de l'absolu, le Père Goriot et le Lys dans la vallée, aux « charitables loustics » qui lui demandaient pourquoi il s'appelait M. de Balzac, il avait une réponse bien simple à faire. Au lieu de se réclamer de son acte de naissance, qui ne prouvait rien, ou de certain acte du ve siècle, qu'il eût été bien empêché de produire, que n'invoquaitil tout bonnement la règle du vieux Lhomond : Quia nominor leo !

Quoi qu'il en soit, si le père de Balzac était un bourgeois, c'était du moins un bourgeois très particulier, plein d'humour *, remarquable par son esprit d'obser-

quante mètres Est de Canezac, dans la commune de Montirat, département du Tarn.

' « Mon père tenait à la fois de Montaigne, de Rabelais et de

!>2 chantre iv.

vation et de reparlie, écrivain à ses heures, et qui, nous l'avons vu, à défaut de livres, faisait à l'occasion des brochures.

11 accueillit avec une joie profonde le retour des Bourbons, non cependant sans regretter un peu que Louis XV111 eût cru devoir donner la Charte. Dans l'excès de son zèle, il était plus royaliste que le roi. On trouve à ce sujet, dans un des écrits de son fils, de curieux détails :

Mon père, dit-il, était, sous L< uisXV, secrétaire du Grand Conseil, dont il rédigeait les arrêts. Le cardinal de Rohan et M. de Calonne l'avaient pris à cœur; et, plus tard, il fit cause commune avec son ami de Bertrand-Moleville l. Sans la Révolution, il aurait fait une haute fortune sous la vieille monarchie, qu'il a vue crouler. S'il a modestement achevé une vie commencée avec quelques espérances, c'est que, brisé par la Révolution, il s'est trouvé loin des affaires et dans une position inférieure, enfin un vieillard en 1814 2, et repoussé avec M. de Moleville, qui déconseillait la Charte à Louis XVIII. A seize ans, je tenais la plume sous leur dictée pour rédiger un long mémoire, au moment où M. de Polignac et M. de Villéle refusaient de reconnaître la Charte. Et j'entendais M. de Bertrand, ce vieillard de haute taille, blanchi dans les révolutions, s'écrier : « La Constitution a perdu Louis XVI, la Charte tuera les Bourbons! On peut aujourd'hui ne pas la donner : plus tard, on ne la retirera pas sans danger. Ceci ne tiendra pas; mourons en paix, mon cher ami : nous avons vu le commencement, nos fils verront la fin 3 ! »

fonde Toby, par sa philosophie, son originalité et sa bonté. » (Balcac, sa rie et ses oeuvres, par M,oe Laure Surville, p.

1 Le marquis de Bertrand-Moleville, ancien ministre de la marine sous Louis XVI, auteur d'une Histoire de la Révolution française en 14 volumes 181 0-1803 . et de Mémoires pour servir à l'histoire de li' fin du règne de Louis XVI <Londres. 1797 . Né en 1744, il mourut en 1817.

: Né le 22 juillet 1710. il était, en 1814, âgé de soixante-huit ans.

1 Historique du procès auquel a donné lieu le Ly^ dan< la

Celle scène fil sur le jeune Balzac une vive impression, et nous verrons que jusqu'à la fin il restera fidèle aux idées de M. Bertrand de Moleville. Qu'après cela, le récit qu'on vient de lire renferme, sur un point accessoire, une légère inexactitude, la chose, à coup sûr, importe peu.

Dans le calendrier lisez-vous quelquefois ?

Les Almanachs royaux donnent les noms des secrétaires du Grand Conseil : le nom de Balzac n'y figure point. Mme Surville, dans l'intéressante notice qu'elle a écrite sur son frère, dit que leur père était, — non pas secrétaire, — mais avocat au Conseil sous Louis XVI ' . Malheureusement, les almanachs du temps de Louis XVI sont encore là, qui renferment les listes de tous les avocats au Conseil : aucun d'eux ne porte le nom de Balzac. Ce sont décidément de grands trouble-fète que ces vieux almanachs : ils sont presque aussi terribles que le Moniteur! 11 en est un surtout que bien des gens auraient voulu pouvoir condamner au feu, et Balzac sans doute tout le premier : c'est Y Almanach national de 1793. J'y vois, en effet, que le père du grand romancier a fait partie, en 93, de la Commune de Paris.

La liste des officiers municipaux, page 389, porte cette indication : « BALZAC (Bernard-François), homme de loi, rue des Francs-Bourgeois, n" 19. » — Page 396, je le retrouve encore parmi les membres du conseil général de la Commune, pour la section des Droits de l'homme : * BALZiC (Bernard-François), homme de loi, officier municipal, rue des Francs-Bourgeois, au Marais, n° 19. »

1 Balzac, sa vie et ses œuvres, par Mme L. Surville, p. (>.

i)i CHAPITRE IV.

Balzac lui-même ignorail peut-être ce détail ', car son père ne devait pas aimer à revenir sur les événements de celte époque. Tout au plus avait-il dû lui arriver de nommer parfois devant son fils un de ses anciens collègues, officier municipal comme lui, le citoyen Cardot, marchand de draps 2 : Balzac a donné ce nom à l'un de ses personnages, Jean-Jérôme-Séverin Cardot, premier commis de magasin au commencement de la Révolution, qui acheta, précisément en 1793, au moment du maximum, la vieille maison de soieries du Cocon d'or, rue des Bourdonnais, et y fit une grande fortune 3.

Quoi qu'il en soit, tout cela était bien oublié, en 1814, lorsque M. Balzac rédigeait en commun avec M. Bertrand de Moleville un Mémoire contre la Charte. Ce Mémoire n'a jamais été imprimé. En revanche, M. Balzac fit paraître en 181b" une brochure intitulée : Opuscule sur la statue équestre que les Fr<injais doivent faire ériger pour perpétuer la mémoire de Henri IV.

A celte époque, il n'habitait plus Tours, mais Paris, où, vers la fin de 1814, il avait élé appelé a la direction des vivres de la première division militaire. Son fils, qui venait de terminer sa troisième 4, l'avait accompagné.

1 J'en dois la connaissance à une obligeante communication de M. R. Dumon.

2 Almanach national de 1193.

3 Cardot figure dans Un l)Jbut dans la vie. dans Illusions perdues, la Rabouilleuse, la Maison du Chat qui pelote et César Birotteau.

4 Balzac, après être resté sept ans au collège de Vendôme, en sortit le 22 avril 1813. Il entra alors comme externe au collège de Tours, dirigé par M. Chrétien, et y redoubla sa troisième.

BALZAC ROYALISTE. '.t.'»

11 y avait alors, rue Saint-Louis, au Marais, une pension dirigée par M. Lepitre, professeur de rhétorique en l'Université avant la Révolution. PendanL la Terreur, M. Lepitre avait déployé en faveur de la famille royale le plus noble dévouement. A la journée du 13 vendémiaire, il avait présidé l'une des sections parisiennes qui se soulevèrent contre la Convention. En le recevant aux Tuileries, le 9 mai 1814, la duchesse d'Angoulème lui avait dit : « Je n'ai point oublié et je n'oublierai jamais les services que vous avez rendus à ma famille. » Peu après cette audience, il avait publié : Quelques souvenirs ou Xotes fidèles de mon service au Temple, depuis le 8 décembre 1792 jusqu'au 26 mars 1793, bientôt suivis de : Cinq romances composées, en 1793 et 1795, pour les illustres prisonniers du Temple, musique de Mme Cléry '. 11 était donc naturel que les familles royalistes confiassent leurs enfants à M. Lepitre, et ce fut chez lui que M. Balzac mit son fils, dès son arrivée à Paris.

Le futur auteur de la Comédie humaine acheva ses classes en 1816; il avait alors dix-sept ans et demi. Son père exigea qu'il fit son droit, en même temps qu'il travaillerait chez un avoué, M. Guillonnet-Merville. M. Merville était un ami de M. Balzac et partageait ses opinions politiques. Homme d'esprit, rempli d'indulgence pour ceux de ses clercs qui brillaient surtout par leur absence, il donna au jeune Honoré la chaise et la table d'Eugène Scribe, qui avait travaillé chez lui quelques années auparavant. Au bout de dix-huit mois, Balzac quilla M. Merville, emportant de lui le meilleur souvenir. En tèle d'un de ses plus beaux récils, un Episode sous la Terreur, se lit celte dédicace :

1 Biographie universelle (de Michaud . t. LXX1.

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