LA DISCORDE
D'après la gravure do Choffard.
sucre. Jugez, un grand jour de chaleur, le surcroît dont on jouit. »
A Florence, visite aux Galeries et à la célèbre Trihuna, et dîner chez le marquis de Barbantane, notre ambassadeur. A Bologne, on joue le Mahomet de Voltaire, en italien; enfin par Ferrare, sur « des voitures d'eau et par des canaux meublés de maisons », arrivée h Venise.
« Bien n'est plus tranquille que cette ville, cehi nous pa-
roît même jusqu'à Tennuy. Venise est comme un grand cloitre de moines », telle est l'impression que fait à Bergeret la reine de l'Adriatique.
Après s'être fourni chez les marchands des suites de Piazzetta gravées par Pitteri , de celles de Tiepolo, et constaté que les tableaux poussent au noir, Bergeret se décide à revenir par l'Allemagne à cause de la grande incommodité de démonter les voitures au Mont-Cenis, et aussi pour les belles galeries de tableaux qui se trouvent sur le chemin. Il diminue son personnel, mais garde son cuisinier, « meuble indispensable en Allemagne comme en Italie ».
Notons à Vienne la visite au palais du prince de Lichtenstein, riche en beaux Rubens et superbes Van Dyck : « J'en rapporte des desseins faits par M. Fragonard », et à Dresde, l'impression que lui fait la magnifique collection formée par TÉlecteur :
(( Ma fluxion m'ayant un peu laissé en repos, je suis retourné en carrosse aux galleries où sont établis M. et M"'^ Fragonard dès le matin, pour y faire récolte de desseins... Il y a à terre encore quatre cents tableaux qui attendent place. Ce ne sont que tableaux précieux... Quand on y est, il est difficile d'en sortir. Gardiens des plus honnêtes; liberté à tout le monde d'y dessiner, copier ce que l'on veut. Rien n'est plus glorieux pour un prince que de se prêter ainsy au progrès des arts. J'en feray bien honte à quelques soi-disant princes Romains qui tiennent les tableaux enfermés en mauvais état, les laissant dépérir sans être de la moindre utilité aux arts, et cela, de ce qu'ils n'y connoissent rien. »
Enfin, après avoir dîné chez le comte de Sacken, ministre des affaires étrangères, avoir été présentés au duc de Courlande et h l'Électeur, visité à Leipzik la galerie de tableaux
SA VIE ET SON OEUVRE
du négociant Vinkler, si souvent cité par Wille, et passé par Francfort et Strasbourg, nos voyageurs un peu moulus, revoient enfin leur bonne ville de Paris. Le Journal finit ainsi à la date du 8 septembre :
(( Nous nous portons tous bien et moi toujours le dernier couché, écrivant comme Frontin l'histoire de mes voyages. Tout va bien, jusqu'à notre voiture qui a fait bien des cent lieues et à laquelle il ne manque rien. Ce n'est pas la faute des cahots et chemins affreux et du nord et du midi qui l'ont mise à de rudes épreuves. Je finis et me couche. »
Mais ce que Bergeret ne dit pas là, c'est que, par suite de la promiscuité forcée d'un long voyage, des froissements, des malentendus se sont produits entre le financier et son compagnon : aussi barre-t-il d'une plume rageuse les éloges décernés au couple Fragonard à la première page de son Journal, et ce n'est pas sans colère et sans injustice qu'il écrit à la marge en regard : « Observation faite à mon retour avec connoissance de cause, on peut prouver les bornes de son talent dont moi-même je me suis trop enthousiasmé. Ses connoissances qu'on peut encore borner sont de peu de ressources à un amateur, étant noyées dans beaucoup de fantaisies, ainsy j'évalue tout ce qu'il a de talens et de connoissances le tout bon à luy seul et à quelques enthousiastes dont j'ay été. »
Bergeret avait aussi vanté l'égalité de caractère de son peintre et de sa femme : barré également avec ce renvoi peu flatteur :
« Toujours égal parce qu'il avoit joué cette égalité et toute la souplesse qu'il parroît avoir, ne viens que de lâcheté, poltronnerie, ayant peur de tout le monde et n'osant donner un avis franc en négative, disant toujours ce qu'il ne pense
HONORÉ FIIAGONARD.
pas, il en est convenu luy-meme. Pour madame, il ne vaut pas la peine d'en parler, cela pourroit gâter mon papier. »
Et quand la brouille s'accentue, perdant tout sentiment de mesure, il ajoute encore avec colère que ses compagnons ne lui ont été d'aucune ressource et qu'ils étaient indignes de faire un pareil voyage avec lui. C'est qu'une grave divergence d'appréciation s'élevait entre eux. Quand il s'agit de rendre à chacun ses paquets déposés à l'arrivée à l'hôtel de Bergeret, Fragonard réclama ces fameux portefeuilles bourrés de dessins que l'on feuilletait avec tant de plaisir les jours de pluie, ou plus exactement, tous les dessins faits par lui à chaque moment du voyage, toutes ces vues prises au vol, les grasses sanguines, les sépias, les crayons et les bistres enlevés de verve, qui remplissaient toute une caisse. C'était son bien, d'après lui, ce qui devait l'indemniser du temps consacré à courir les grands chemins. Bergeret prétendait de son côté conserver tout ce qui avait été exécuté par son compagnon, pendant un voyage dont il supportait les frais, affirmant que cette convention, pour tacite qu'elle fût, n'en était pas moins évidente, et comme une sorte de remboursement bien légitime.
Il fallut aller en justice, procéder à une nomination d'experts. « On plaida, affirme Yillot dans ses Notices des Tableaux du Louvre, Le fermier général fut condamné à rendre les dessins ou à payer une somme de 30000 livres, ce qu'il préféra. »
Bergeret paya-t-il? La preuve n'est rien moins que faite car si nous y trouvons quelques peintures décoratives de Fragonard, vraisemblablement exécutées avant le voyage, nous ne rencontrons dans le catalogue de la vente après décès de Bergeret qu'un seul dessin: les Grâces, exécuté à la sanguine. Où seraient donc passées les centaines de dessins en litige?
SA VIE ET SON OEUVRE
Il est plus probable que Fragonard put conserver le plus grand nombre, ou plutôt en tirer parti; car on rencontre souvent des études et épisodes de son voyage, datés de 1773 et 1774, paysans dans des ruines antiques, femmes romaines à la fontaine , têtes d'hommes du peuple, et tant de souvenirs de ses courses.
Quoi qu'il en soit, ce désaccord brouilla les deux amis pendant quelques années. On veut pourtant qu'ils se soient revus et môme que Fragonard ait accepté d'amener sa famille à la maison de campagne du financier. Il est certain que l'artiste reprit avec le fils de Bergeret, qui succéda à son père vers 1785 comme receveur général des finances, les relations anciennes. Il retourna à Gassan, se trouvait souvent à Paris à la Folie- Beaujon que Bergeret fils habitait faubourg du Boule. La tradition en est encore conservée dans la descendance de la famille Bergeret ^
1. — Bergeret fils avait épousé M^^*^ de la Chabeaussière, qui avait un fils de son premier mariage, d'où descend M. le colonel de la Girennerie qui a bien voulu nous donner ces détails.
LA JEUNE MÈRE D'aprèsi l'Estampe de N. de Lauuay,