LES BAISF.RS MATERNELS
SA YIE ET SON OEUVRE
nommé M. Volaire\ qui réussit supérieurement à rendre l'horreur du Vésuve, dont je rapporterai un tableau. »
Terminons ce séjour à Naples de nos voyageurs par deux petites anecdotes typiques, le coup du foulard à la napolitaine, fait à Bergeret, raconté par lui-même, et Vautre concernant M'"'' Fragonard, qui, ne l'oublions pas, était du voyage.
(( Avant une heure, par le plus beau soleil, j'étois peu éloigné de mon gîte, dans un espace presque comme la place Vendôme à Paris; j'étois sûr qu'à soixante pas autour de moi, il n'y avoit absolument personne, et je ne me méfiois de rien, lorsque j'entendis crier derrière moy, j'y regardai sans m'imaginer qu'il fut question de moy. Je vis bien du monde en mouvement et entre autres un jeune homme honnête qui courait et me demanda si ce n'était pas à moy que Ton venoit de voler un mouchoir. Je mis la main à la poche et je vis qu'effectivement je ne l'avais pas ; je me rappelai qu'un petit polisson étoit le seul qui eut pu s'approcher de moy... Nombre de gens couroient après le drôle dans une petite rue. J'y portai mes pas et je vis un polisson tenant en l'air un mouchoir qu'il me rapporta. Je lui donnai la récompense bien juste, et, à vingt pas, je lui vis recevoir de bons coups de canne, de la main du jeune homme qui m'avoit avisé. On ne sçauroit rendre l'adresse des voleurs subtils d'icy. Je connois quelqu'un à qui on a volé trente mouchoirs depuis un an. »
L'autre anecdote concernant M"'"" Fragonard est rapportée par Bellier de la Chavignerie, dans ses Artistes français oatdiês du xvuf siècle. Il la tenait de Théophile Fragonard, qui l'avait souvent entendue raconter à sa grand'mère elle-même.
\. — Volaire, élève de Joseph Vernet, établi à Naples, avait la spécialité des vues du Vésuve. Bergeret acheta deux tableaux au clievalier Volaire. A sa vent»', l'un se vendit 300 et l'autre 1 500 livres.
« A Naples, nous nous arrêtâmes dans un des meilleurs hôtels de la ville. Un matin, mon mari était sorti; on m'annonce un visiteur italien, dont le nom m'était inconnu. — Mon mari n'y est pas, répondis-je. — C'est madame que l'on demande. — Faites entrer alors, mais ne me quittez pas, ajoutai-je à la femme de chambre. Mon visiteur était un signor d'assez bonne mine, supérieurement vêtu. Après trois saints profonds, il me fit signe de m'asseoir, oubliant que j'étais chez moi. Je lui obéis, le regardant toutefois de tous mes yeux. Alors il tira de sa poche un mouchoir de fine batiste qu'il déposa à mes pieds, et sur ce carreau improvisé, il s'agenouilla respectueusement. Que signifiaient toutes ces cérémonies? Avais-je affaire à un fou? Je me trouvais clouée sur mon fauteuil par la crainte et la surprise. Je regardai ma servante qui conservait un imperturbable sang-froid; heureusement l'explication ne se fit pas longtemps attendre. Mon chevalier tira de sa poche une mesure et l'approcha de mon pied. J'avais, en effet, demandé à mon hôtelier un cordonnier dont l'intervention m'était nécessaire. L'hôtelier avait averti le cordonnier de la cour ! Mon artiste , son opération terminée, recommença avec solennité ses révérences et disparut. Dès qu'il fut parti, je me pris à rire de lui et de moi. »
Enfin il faut songer au retour et mettre le cap sur la France, non sans s'arrêter souvent en route, et faire, après mûre délibération, un grand tour par l'Allemagne. Et d'abord, première étape à Rome, où, le 20 juin, le cardinal de Bernis présente les voyageurs au saint-père.
« Il est sans façon, comme un bon petit moine, riant avec bonté. La conversation a été fort agréable. Mon fils a eu une bénédiction de plus que moy, attendu que le cardinal a dit
SA VIE ET SON OEUVRE
qu'il avait eu à Naples un rhumatisme qui Tavoit retenu un mois au lit, et qu'une bénédiction du saint- père lui feroit du bien et, en même temps, en riant, il Ta donnée. On est bien aise d'être dehors, car le saint-père a l'habitude de se tenir toujours en moëteur tout enfermé, et de plus, il fait brûler du