CHAPITRE VI
Les Dessinateurs du xviii^ siècle. — Les dessins de Fragonard. — Paysages d'Italie. — Dessins familiers et galants: V Abreuvoir, le Verrou, V Armoire, la Lessive, les Jets d'eau, les Pétards, le Coucher des Ouvrières, le Maître de Danse, la Culbute. — Dessins mythologiques : Satyre lutiné par les Nymphes, Dawir. Pyymalion, Psyché et r Amour. — Scènes enfantines : la Première Leçon d'Èquiludou, la Huche, la Marmite, VÈducation fait tout. — Dessins du Retour au Logis et de l'Éducation de la Vierge. — Les trois séries pour les Contes de La Fontaine. — Lettre d'Augustin de Saint- Aubin. — Dessins d'Illustrations : Roland furieux, Don Quichotte, les Veillées du Château, le Voyage à Naples de Saint-Non.
Le dessin, voilà le triomphe de Fragonard. Adorable le pinceau à la main, quand il tient le crayon il est irrésistible. Et quel cortège lui font les artistes de son temps, descendants directs des anciens crayonneurs de portraits, ces amoureux de la vérité, des Dumonstier, des Lagneau, des Nanteuil. Au xvii^ siècle, le dessin est austère et sérieux chez
Simon Vouët, Poussin et Le Brun, ou frise la caricature avec Callot et Romain de Hooghe; si Lesueur a de la douceur et Claude Lorrain de la poésie, il faut pourtant arriver au xviii^ siècle, à Bernard Picart et Gillot, pour rencontrer la grâce des motifs et l'esprit du crayon.
Avec Watteau et son École, le charme éclate et le dessin pétille d'esprit français. La sanguine et le crayon noir s unissent sous ses doigts, en un piquant mélange qui fait valoir les minois et les tournures lestement troussées de ses femmes. Portail, après Watteau, est celui qui manie les crayons de couleur avec le plus de goût. Voici Bouchardon et ses médaillons finement ombrés à la sanguine, d'un contour serré qui appelle la sculpture, Pajou aux figures allégoriques, Clodion dont les crayons rehaussés de blanc valent des basreliefs, Chardin et la fermeté de ses études prises dans la bourgeoisie et le peuple, Greuze au faire large et sûr, dont les encres de Chine sentent le grand peintre.
Dans la série des livres de fêtes, de mariages princiers ou d'obsèques, excellent les Slodtz et les Blondel. Pour poser des orchestres sur une estrade, enchevêtrer les masques d'un bal paré, saisir une scène d'Opéra avec son public de cour, Cochin et Moreau le jeune n'ont pas de rivaux. Ils savent encore, et le chevalier de Lespinasse avec eux, mouvoir sans confusion les milliers de spectateurs d'une fête populaire, d'une revue ou d'un sacre, et donner une individualité à ces personnages gros comme des têtes d'épingles.
Tous les artistes en cette bienheureuse époque lancent leurs dessins aux quatre vents de la renommée : Leprince, dont les lavis sont des documents d'une précision ethnographique, Natoire et ses paysages colorés dans un genre pittoresque; Boucher animant de bergers et de bergères, de
lA RK-/EUSE
SA VTE ET SON OEUVRE
nymphes couchées et de paysages de convention, des milliers de feuilles de son papier teinté, pendant que les dessinateurs de mœurs et de costumes, les Moreau, les Freudeberg, les Desrais, les Debucourt composent avec un soin délicat des lavis charmants.
En même temps le livre se pare de tous les enchantements de la vignette et nombreux sont les artistes prêts à donner des mod(Mes aux graveurs : Augustin de Saint-Aubin et Cochin pour dessiner le portrait de l'auteur; et pour commenter les textes, Cochin encore, au crayon impeccable; Gravelot aux élégants personnages; Eisen à lamine de plomb si moelleuse; Moreau le jeune et Marillier, ce dernier surtout habile arrangeur de scènes minuscules dans de petits cadres historiés qui font penser à des réductions de tableaux de Boucher dans des intérieurs de Lavreince.
Les voilà qui se pressent à l'envi, dans cette seconde moitié de siècle! Monnet, ancien pensionnaire du roi, devenu vignettiste comme Saint-Quentin; Quéverdo aux compositions raffinées, placées généralement dans d'élégants encadrements; Duclos, un graveur doublé d'un dessinateur; Borel aux élucubrations trop souvent libertines, et Choffard, le plus ingénieux des ornemanistes, dont le faire, plein de feu, se confond souvent avec celui de Fragonard quand ils traitent le fleuron ou le cul-de-lampe. Tous ont du talent dans leur genre; Le Barbier, avec son dessin froid mais pur; Duplessi- Bertaux et ses amusantes figurines; Huet, le traducteur par excellence des paysanneries et des animaux, comme Loutherbourg, comme Oudry, l'illustrateur des Fables de La Fontaine.
Et les pastellistes, qu'il faut ranger dans les dessinateurs, car c'est du crayon qu'ils usent: La Tour, l'inimitable physionomiste; Perronneau, aux tonalités distinguées; Vigée, Du-
HONORÉ FRAGONARl).
creux, Chardin. Et les faiseurs d'aquarelles, et les faiseurs de gouaches : Lavreince , le peintre des intérieurs mondains avec une élégance que n'atteint pas Mallet; Baudouin, celui de l'amour en robe de chambre; Yan Blarenberghe et ses minuscules personnages; Gabriel de Saint -Aubin, ce gribouilleur de génie du fait-divers; et Monsiau, et Trinquesse, et les costumes de Watteau de Lille et l'enchanteur Prudhon !
11 faut s'arrêter! Entre tous ces talents divers, les dominant par sa chaude allure, brille Fragonard. On aimait à rencontrer de son temps la silhouette élégante de ses femmes, le facile arrangement de ses couples de jeunes gens heureux de vivre. Comme jadis, aujourd'hui l'on recherche ces lavis délicats tout imprégnés d'une aisance et d'un charme bien personnels. Qu'il laisse courir sur le papier son pinceau chargé de bistre, aussitôt partent, comme des fusées, le rire des jeunes fdles et la turbulente gaieté des gamins. En quelques coups de son crayon léger, il explique un conte gaulois ou déroule une scène de mythologie gracieuse. D'une fine pointe de sanguine, il esquisse un portrait parlant ou masse énergiquement les cyprès et les allées de chênes verts d'une vilbi italienne. Il est sans rival dans le paysage, ou plutôt si, il a trouvé un émule en son ami Hubert Robert, tant leurs ouvrages, souvent faits au même moment, ont de similitude.
En examinant bien cependant, Robert a plus de parti pris. D'abord ses dessins ont un côté architectural qui n'est qu'accidentel dans ceux de notre Frago. Il affectionne plus particulièrement les ruines, en souligne chaque anfractuosité et les accentue de teintes bleuâtres caractéristiques. Les personnages dont il anime ses compositions sont aussi moins souples et plus secs que ceux de son ami.
LES LUiNJiTTES D'après uu Dessin au Crayon.
SA VIE ET SON OEUVRE
Ce qui caractérise surtout le dessin de Fragonard, c'est Tesprit dans le coup de crayon. On y trouve toujours une recherche amusante de Teffet, la science des jeux de la lumière, et puis ses qualités maîtresses, le mouvement, la gaieté, la vie.
Aucun des artistes de son temps n'a fait preuve au même degré de ces dons si rares. Baudouin seul montrerait autant d'animation dans ses gouaches. Encore leurs procédés diffèrent-ils, Fragonard ne demandant qu'au papier les lumières de ses dessins.
Nous avons vu comment, installé à la villa d'Esté à Tivoli, notre artiste a tiré parti de ce coin de nature italienne, donnant une légèreté charmante aux bouquets de sycomores séculaires, à ces allées de chênes verts au sombre feuillage. Paysagiste amusant, qualité rare, il excelle à égayer de promeneurs les terrasses des villas de Frascati, comme à peupler de groupes épars les gazons d'où s'élancent les pins parasols de la villa Pamphili. L Allée Ombreuse, à l'énergique frondaison, à la fraîcheur pénétrante, V Allée de Parc, où bruissent les fontaines et les nombreuses vues de jardins italiens, sont parmi ses beaux paysages. C'est en revenant de les admirer chez l'abbé de Saint-Non que Mariette écrivait, enthousiasmé : « Je n'ai guère vu de crayon plus flatteur que le sien. »
La vente Walferdin a fait sortir quelques-uns des plus réussis. D'autres en assez grand nombre se trouvent au musée de Besançon, par suite du legs Paris, et à la bibliothèque de l'Académie de Médecine de Montpellier. Dans les premiers surtout Ton remarque ces dessins largement touchés de bistre ou de sanguine, les Grands Cyprès de la villa d'Esté, les Cascades de Tiooli et le Temple de Vesta, aux classiques aspects, mais
VUS d'une façon originale et séduisante. La nature est là si étrangement harmonieuse qu'on pourrait accuser l'auteur de l'avoir arrangée à plaisir. Un bon critique, Léon Lagrange, décrit bien son procédé inspiré du vrai, mais doublé d'une habileté suprême :
(( On l'accuse d'adresse, mais l'adresse chez lui n'est que le pétillement du génie... Regardez cette Vtie de la Cascade de Tivoli, elle écume en plein soleil. La poussière humide qu'elle projette, s'étend ainsi qu'un voile transparent devant les collines. Au premier plan tout est dans l'ombre, le gazon, les oliviers, les jeunes peupliers au bord de l'eau. Un àne paît l'herbe fraîche pendant que le guide dresse le couvert sous ce berceau naturel et que Frago lui-même, en attendant le déjeuner, esquisse d'une main preste et légère, à larges touches d'une sanguine grasse et un peu violacée, ce paysage de l'effet le plus piquant. Dans ses doigts la sanguine devient le plus souple, le plus délicat, le plus ferme des instruments, tantôt crayon, tantôt pinceau. »
Le dessinateur passe en effet sans effort d'un procédé à l'autre, lave hardiment un jour au bistre comme dans t Abreuvoir le taureau meuglant aux amours des bergers, et le lendemain agenouille avec prestesse d'une chaude sanguine des Laveuses au bord d'un clair ruisseau. Ailleurs il montrera ses qualités d'aquarelliste dans le Temps Orageux, et sa sépia diaphane comme une fumée, couvrira de charmilles les terrasses d'une villa.
On l'a dit, Fragonard rend mieux le mouvement que le repos. La remarque est des plus justes en face du Verrou, son tableau bien connu, mais c'est surtout dans les dessins de ce sujet qu'il faut juger sa vivacité et sa nervosité passionnées. Dans celui que l'on peut voir ici, on ne saurait
SA VIE ET SON OEUVRE
trop admirer la subtile exécution à la fois libre et précise.
L'autre dessin du Verrou^ accentué de légers rehauts de sanguine, qui a figuré à la venteWalferdin, est également d'une délicieuse exécution. Fragonard avait donné pour pendant à cette composition la première pensée de l Armoire, sujet