‹ Honoré Fragonard (volume 2)Chapitre 12 sur 82 · LES PÉTARDS · texte numérisé non relu

LES PÉTARDS

D'après la gravure d'Auvray.

dont il a fait la grande et belle eau-forte datée de 1778. Les deux dessins faisaient partie de la collection de Varanchan, mais en ce temps-là déjà, il faut le croire, les amateurs craignaient les copies et les supercheries, car celui qui les acheta à sa vente 8 et 900 livres, exigea de l'artiste un certificat constatant leur authenticité. Voici le curieux autographe qui leur fut annexé.

(( Je certiffie moi Fragonard peintre du Roy, que les deux

dessins que M, Mercier a acheté à la vente de M. Yarenchan nommé le Veroux et Larmoir sont originaux. Ce 7 juillet 1789. »

Et h la suite : « Le présent certificat écrit de la main de M. Fragonard m'a été remis pour servir à M. Fiquet, propriétaire des dits desseins. Paris 7 juillet 1789, Mercier. »

C'est le même Varanchan, ce curieux affolé de tout ce qui représente la femme sous ses aspects les plus affriolants, ayant la toquade des chambrées de jeunes fdles aperçues dans le désordre intime du déshabillé, qui possédait aussi les originaux bien connus par la gravure, Ma Chemise brûle, les Jets (TEaii et les Pétards, Ces farces, très en faveur jadis, qui consistaient à faire éclater des pétards dans les jambes des jeunes personnes, ou à leur seringuer de Teau par une trappe pour les réveiller, sont bien passées de mode aujourd'hui, mais elles n'ont pas moins donné lieu à des groupes aussi imprévus que divertissants.

Chez le même collectionneur se trouvait également le Coucher des Jeunes Ouvrières, un autre dessin, fait sur commande bien sûr pour ce friand de frais minois. C'est, on le devine, une nichée de jeunes lîUes, se dévêtant sans défiance, ou s'étirant sur leurs lits, et détail amusant, deux d'entre elles, entr'ouvrant leurs chemises, semblent en train de chercher... une puce! Lavreince, entre autres, a traité à sa manière ce sujet pour lequel, en ce temps frivole, il semblerait qu'on ait ouvert un concours.

Toujours la polissonnerie montre alors par quelque détail le bout de l'oreille. C'est la jupe retroussée dans la composition ainsi décrite au siècle dernier : « Dames s'amusant à faire tenir droit un chien pendant qu'un jeune homme fait sauter une j(MiiH* fiHe. » Ce dessin n'est autre que le Maître de Danse,

HOiNOKÉ FRAGONARD.

gravé si joliment par Jules de Goncourt. Il a figuré à la vente Saint, plus tard à la vente Dreux et à la vente Marcille, et le suffrage de ces hommes de goût affirme encore l'importance de ce morceau délicat.

Ailleurs, dans la Culbute, une des bonnes choses de la collection de Goncourt, le groupe formé par le garçon de ferme qui renverse la fille sur une botte de paille, d'une si chaude étreinte, ne laisse aucun doute sur ce qui va se passer. On a dû dire avec raison jadis de ce dessin, qu'il était fait « avec chaleur ».

L Occasion Saisie, saisie par ces deux amoureux en mal de puberté, s'embrassant au-dessus d'un poêle qui fume, voilà encore du dessin amusant et bien français. Baisers donnés, baisers rendus, sur le cou, sur la bouche, toute la gamme du Baiser, Fragonard la parcourt avec aisance. En regardant ces couples amoureusement tracés, on en croit entendre la céleste musique. Que de compositions, esquissées comme dans un rêve, naissent sous les doigts du maître, fugitives silhouettes indiquées du bout du pinceau et qui seront le tableau futur ou resteront à jamais inachevées!

Les Goncourt ont finement indiqué ce travail créateur de l'artiste : « Suivez-le dans le premier coup d'aile d'une idée, lorsqu'il jette au papier l'âme d'une composition, lorsqu'il cherche et tâtonne à travers le nuage. Surprenez-le dans ces dessins du matin, dans ces crayonnages qui s'éveillent. Regardez ces lavis faits de si peu, ces semis de jolies taches, ces souffles, hélas! ces riens charmants enviés du jour, pâlissant, s'eff'açant, plus adorables semble-t-il, à mesure qu'ils meurent un peu. Si petit que soit leur cadre, le maître est là tout entier. »

Et les maîtres écrivains remarquent que le bistre vivement

SA VIE Eï SON OEUVRE

jeté sur un trait de mine de plomb est son procédé favori. Ce bistre n'est jamais noir, jamais lourd et s'anime de légèreté, de transparence et de cette chaleur fauve qui l'avait fait adopter à Rembrandt pour ses dessins.

Mais, bistre ou sépia, quand il se lance, Fragonard est d'un osé où la pudibonderie n'a rien h voir. Que celle-ci n'ouvre

l'enlèvement de proserpine D'après la gravure de Choffard.

donc pas trop les yeux pour contempler ce Sdttjt'c lutine par (les Nymphes qui lui tirent en riant la barbe et les oreilles, juste assez de douleur pour le faire grimacer de plaisir et juste assez de mythologie pour que la scène puisse s'accepter.

La mythologie de Fragonard est peu sévère et ses dieux volontiers se laissent séduire, comme ceux des poètes du temps, Chaulieu, Bernis, le chevalier de Parny surtout. L Amour

HONORÉ FRAGOiNARD.

en Folie (\m voltige léger au-dessus des fleurs, ne fait-il pas songer à ces petits vers?

Sur un buisson Le papillon Voit-il la rose, Il s'y repose ;

f]st-il heureux, Amant frivole Soudain il vole A d'autres jeux.

Parny, voilà bien le poète dans la note, lui qui chante comme l'autre les peint, la fraîcheur du bel âge, les contours savoureux de ses maîtresses, leur tendresse ou leur inconstance, et n'est-ce pas au peintre du Baiser que Ton peut comparer celui qui a écrit ces deux vers :

Un baiser me faisait mourir, Un autre me rendait la vie.

Leur Olympe à tous deux se montre accessible aux passions qui agitent les faibles humains. L'essaim des Grâces n'est pas trop farouche dans les campagnes de Cythère qu'ils décrivent, et aux alentours du temple de Paphos, Vénus ne dédaigne pas les attraits virils d'un simple mortel. Sous les doigts agiles de l'artiste, l'imprudente Psyché veut couper les ailes à l'Amour endormi ou bien succombe à ses attaques. Junon continue à se lamenter de V Enlèvement de Proserpine ; quant à Jupiter, il visite Danaé sous la forme d'un nuage, et pour rendre ce nouvel avatar, le pinceau de l'artiste, guidé par une invention originale, a produit le plus éblouissant de ses bistres. La fille d'Eurydice est renversée sur un lit, ses femmes efl*arées s'empressent de l'asperger d'eau pour dis-

SA VIE ET SON OEUVRE

siper des vapeurs audacieuses qui ressemblent à un incendie, pendant que l'une d'elles ramasse les pièces d'or. Il y a dans cette composition une chaleur d'exécution, une animation et une perfection de facture que l'artiste n'a pas dépassées.

Plusieurs fois Fragonard, avec un grand charme, a mis en scène Pygmalion animant Galathée, CVst un de ses thèmes favoris, comme aussi cehii du Sacrifice de la Rose. Dans la superbe sépia que nous reproduisons, une expression d'une grâce ineffable éclaire le visage de la jeune et défaillante victime, heureuse de l'approche du bel adolescent qui descend des nues avec une escorte d'Amours. La poétique et gracieuse image lui tenait au cœur, et c'est de bien des façons, au lavis, à rhuile, au crayon, en hauteur, en largeur, qu'il a cherché à rendre, d'un pinceau mystico-galant, le doux mystère de la perte idéale de la virginité.

Deux sortes de sujets paraissent avoir passionné surtout les amateurs du temps : les scènes galantes et les tableaux champêtres. Faut-il rappeler combien le peintre est vrai dans les scènes familières, faites de verve presque toujours, soit à la sépia, soit au bistre? Fragonard aime les enfants, il sait leurs mouvements, leurs attitudes habituelles si naturelles et si gracieuses, et les rend avec bonheur. Voici f Edncation fait Tout, charmante composition où des jeunes gens s'efforcent à éduquer de petits chiens au grand amusement des bambins qui les entourent, l'un de ses plus beaux dessins par le naturel des poses et la liberté de l'exécution; la Première Leçon d Equitation , avec le gros chien de la maison, sur le dos duquel on assoit un petit garçon; la Hache, autre composition largement lavée de bistre d'un remarquable éclat; la Marmite , où le peintre nous fait assister aux menus détails de l'existence villageoise.

Nous Tavons déjà remarqué, ce sont le plus souvent les attitudes de ses enfants qu'il saisit sur le vif. Le Chat Emniailloté, c'est sa fille Rosalie qui le berce et c'est elle aussi dans une pose naïve qui épèle ses lettres du bout d'un bâton? Dites done, s il vous plait! ce magistral lavis, n'est-il pas la première leçon de politesse donnée au fils en bas âge du peintre, à celui qui sera le Petit Prédicateur?

Deux dessins encore dont il a été question déjà, à propos de la famille de Bergeret, le Concours et la Récompense sont parmi ses plus agréables pour l'heureuse expression des physionomies et l'élégance des costumes. Il y a plus que de l'habileté dans ces scènes vécues, il y a du cœur et de l'émotion.

Et puis les cours de ferme et leur amusant mélange d'enfants joueurs, d'ânes résignés, de chiens, de chats, de moutons et d'oiseaux. Et toujours la préoccupation de l'effet et de la grâce des poses dans ce joyeux pêle-mêle. L'âne est un animal que Fragonard aime à mettre en scène; dans r Écurie , par exemple, en voilà un tout chargé d'enfants qu'un gars tire par la bride, au grand amusement des jeunes filles. L'arrangement parut assez heureux à Saint-Non pour lui faire graver deux fois cette composition à l'eau-forte et à l'aquatinte, en 1762 et en 1770.

Sa profonde connaissance des animaux se remarque dans le Bœuf à son Batelier et dans le Taureau de la Campagne Romaine y à la puissante encolure. La Lessive donne lieu à des effets d'intérieurs envahis de mystérieuses buées. Ne confondons pas ce dessin avec un autre analogue appelé les Lessiveuses. Des hommes du peuple placés en contre-bas des femmes et semblant fort apprécier certaines perspectives, l'avaient fait baptiser par M. Walferdin « le Paradis de Mahomet ».

SA VIE ET SON OEUVKi:,

L'artiste aime encore à retracer du bout de son pinceau chargé de sépia les intérieurs sombres des paysans , illuminés par un rayon de soleil . Tel est T Intérieur de Cuisine à San Renia, croqué au passage lors de son voyage avec Bergeret. La Danse de lOiirs, entourée de eoniadini curieux, encore un épisode saisi sur la grande route comme les Enfants faisant manger un Ane dans un Sarcophage antique , Ta été sans doute dans quelque métairie de la campagne romaine.

Ces dessins lavés de bistre, ces paysages vivement croqués, ces études de têtes d'hommes du peuple, Frago les exécutait avec une étonnante facilité. Beaucoup des plus réussis sont faits avec rien dans la vivacité du primesaut. Une note de Mariette sur le catalogue de la vente du graveur Huquier\ faite après son décès par JouUain en 1772, nous fait prendre cette facilité sur le fait. C'est à propos de deux dessins de Leprince et de Fragonard, représentant l'un des soldats russes, et le second , celui de Frago , la Résurrection de Lazare , à Tencre de Chine qualifié « d'un effet piquant et d'une touche savante ». Mariette a mis en note de sa main : Ils les firent en badinant et sur la même table chez Hucpiier,

Il ajoute encore à propos d'études à la sanguine, Vieillard et Mendiant chargé dune besace : « Il ne fera jamais rien de mieux. » Pour ce dernier, que Ton peut voir ici, on constatera, avec le goût sur de Mariette, la fermeté du crayon et la chaleur pittoresque de la facture. 11 donne l'impression d'un dessin crayonné par Watteau en regardant les Hollandais.

D'ailleurs la plupart de ses compositions, Fragonard les a à la fois dessinées et exécutées en peinture. Il a répété à

1. — Ce catalogue nous a été obligeamment communiqué, ainsi que beaucoup d'autres, par M. le baron J. Pichon.

diverses reprises la Callirhoé, en cherchant la forme définitive de sa grande toile. Du Vœu à ï Amour, cette vaporeuse vision où Ton sent comme un souffle de foi antique, on connaît aussi des études. L'artiste a tracé en dessin sa sentimentale peinture de la Visite à la Nourrice, et l'un de ses plus beaux par l'émotion et la grâce est certainement le Retour au Logis dont il fit également le tableau. Fragonard cherche habituellement avant de peindre son sujet sur le papier, et beaucoup d'amateurs préfèrent à la toile terminée le dessin primordial qui a plus d'intimité et moins de prétention. L'on retrouve ainsi presque toutes les premières pensées de ses œuvres principales : de belles études de l! Education de la Vierge et de l Adoration des Bergers, la Fête de Saint-Cloud^ ses diff*érentes personnifications de r Amour, la marotte ou la flèche à la main, l'Anacréon furent préalablement essayés à l'aquarelle; rAl)andon, F Amant Couromié, figures des panneaux de Grasse existent aussi en premières pensées, ainsi que la Liseuse, la Petite Coquette^ la Présentation au Pacha et beaucoup d'autres.

Bien souvent les amateurs ont dû prescrire à Fragonard les sujets de leur choix. Celui qui lui indiqua les Contes de La Fontaine ne le trouva certainement pas réfractaire, car il est impossible de rencontrer entre un auteur et l'artiste qui l'interprète plus de points de contact, et la bonne humeur des récits de La Fontaine ne pouvait que s'accommoder du crayon spirituel de Fragonard.

Mais quel était cet amateur? Ce fut Bergeret, nous avons lieu de le croire. Que contenait en effet de si intéressant cette malle de dessins qu'à son retour d'Italie celui-ci tenait si fort à ne pas rendre et Fragonard tant à conserver? Évidemment les vues et les croquis pris au jour le jour pendant leur voyage,

l'a M ou 11 - FOLIE D'après la Gravure eu couleur de Jauinet.

SA VIE ET SON OEUVRE

mais probablement aussi des dessins dont on comptait faire usage par la suite.

Le financier met une certaine insistance dans son Journal de voyage à signaler les soirées où Ton s'occupe à dessiner. Le l^"" mars 1774 il écrivait : « Depuis plusieurs jours, nous sommes plus occupés dans l'intérieur qu'à l'extérieur à des desseins petites enti^eprises ç\\xq nous suivons et qui se verront dans notre collection à Paris. »

L'idée nous est venue que Tune de ces entreprises devait être l'illustration des Contes de La Fontaine. Il est assez naturel de supposer parmi les livres emportés par le financier, son exemplaire des fenniers généraux, édition qu'il avait quelques années auparavant contribué à faire paraître. De là à profiter de la présence du spirituel dessinateur pour avoir son interprétation à lui tout seul, il n'y a pas loin.

Charles Blanc, qui a recueilli cette tradition, dit expressément dans son Histoire des Peintres : « La suite au crayon noir a été tracée de verve dans l'un des voyages que l'artiste fit en Italie. »

Le premier auteur de l'idée importe peu du reste, l'essentiel est que l'artiste, inspiré par les contes grivois du bonhomme La Fontaine, tirés pour la plupart de Boccace ou des Cent Nouvelles, ait trouvé l'occasion de les illustrer avec la verve inépuisable d'un esprit toujours aiguisé, en renouvelant ce fonds exploité avant lui. Bomeyn de Hooghe avait déjà par ses expressives eaux-fortes, tenté d'en traduire la bonne humeur avec plus d'énergie que d'élégance. La suite de Larmessin d'après Lancret, Pater et les autres, est bien froide pour des sujets si réjouissants. Cochin le premier en a compris et rendu la grâce légère dans ses jolis en-tetes pour l'édition de 1743. Puis les fermiers généraux mettent

avec libéralité leurs fonds en commun, donnent l'édition de luxe qui a gardé leur nom et confient le soin de l'orner au crayon d'Eisen. De Longueil et Lemire sont là pour en graver les galantes scènes, et Choffard pour y semer à profusion ses culs-de-lampe.

Fragonard leur succède et n'a pas de peine à les dépasser, grâce au mouvement entraînant de sa composition, à son art des effets de lumière, à la gaieté de son crayon et à l'enjouement de son pinceau. Il est porté par les sujets qui visiblement l'amusent. Sous ses doigts subtils, les moines et les ermites, — oh! les ermites de Fragonard! — oublient gaiement leur vœu de chasteté; les Cordeliers de Catalogne sont enfumés comme des taupes, les servantes se justifient tant bien que mal, les maris sont faits cocus et ont l'air contents, Satan perd son latin à essayer. Chose impossible ^ de défriser un... cheveu de femme, le Remède est absorbé gaiement par celui auquel il n'était pas destiné, et la Mamlragore produit des effets bien doux. Avec lui le Cuvier prend des airs de galant mystère, la Jument du compère Pierre se laisse agréablement caresser la croupe, le tintement de la Clochette sert à égarer les jeunes villageoises dans les bois et le jardinier Mazety à occuper les heures vides du cloître. Personne ne sait comme Fragonard faire sauter les Lunettes du nez des abbesses trop curieuses, ou trouver au Villageois cjui a perdu son Veau^ tout autre chose que ce qu'il cherche. On a plaisir à suivre à travers ces sujets scabreux la main de fartiste qui tempère leur vivacité par le bon goût.

On connaît trois séries de dessins de lui pour les Contes de La Fontaine , sans compter quelques feuilles isolées; la première composée de quarante-deux dessins au crayon, que nous croyons avoir été exécutée en Italie pendant son voyage;

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