‹ Honoré Fragonard (volume 2)Chapitre 15 sur 82 · LE MENDIANT A LA RESACE · texte numérisé non relu

LE MENDIANT A LA RESACE

SA VIE ET SON OEUVRE

livrant à toute sa verve a donné là le modèle complet de sa manière élégante et nerveuse de comprendre Tillustration d'un livre. L'esprit étincelle dans ces sépias transparentes qu'animent de piquants effets de lumière. Léger par le faire autant que le sujet, son pinceau chargé de malice, dit plus en deux traits que tant d'autres avec leur travail peiné. Là s'apprécie le vrai Frago dans tout son laisser-aller d'artiste sûr de lui et l'indécision dans laquelle il se complaît parfois y semble un charme de plus.

En composant cette belle suite, Fragonard n'avait évidemment pas eu le souci du graveur futur. Aussi quand on sut qu'il existait de l'auteur aimé du Verrou des compositions amusantes pour les Contes de La Fontaine, les éditeurs et graveurs à l'affût de quelque entreprise luxueuse et rémunératrice, les Tilliard, les Saint-Aubin se trouvèrent-ils en présence de dessins trop peu arrêtés pour être rendus avec la précision que le public amateur exigeait alors. Une nouvelle série de modèles propres à être gravés par les disciples de Lebas s'imposait.

Douze de ces dessins \ faits d'après les compositions primitives, ont été retrouvés dans le pays nantais chez un arrièrepetit-fds de Benjamin de La Borde, lequel était certainement mêlé à l'entreprise. Ils sont à la sépia et beaucoup plus terminés que tous les autres ; ils sont peinés même et manifestement de la vieillesse de l'artiste. La perfection du travail leur a nui en les faisant croire l'œuvre d'un graveur. Cependant le prospectus imprimé de l'édition les dit exécutés par notre artiste et d'ailleurs un reçu retrouvé de Fragonard à

\. — Dix de ces dessins ont été achetés environ 7 000 francs par M. A. IMat, à la vente du baron des Jamonières.

Tilliard pour quatre d(3 ces dessins nous semble lever tous les doutes sur leur authenticité*.

Ils ont été très l)rillaninient gravés par Aliamet, Patas, Halbou, Lingée, Trière et Dupréel, et ces jolies estampes forment les deux premières livraisons de l'édition que les frères Tilliard, Augustin de Saint-Aubin et Delafosse cherchaient à placer dans le public.

La lettre suivante que Saint-Aubin écrivait le 18 février 1792 à rédit(Hir Tilliard, nous mettra au courant des débuts de l'affaire :

(( Mon ami, j^ii reçu la visite de l'ardent jeune homme qui vous a fait le projet de prospectus pour les Contes de La Fontaine, il paroi t toujours enthousiasmé de cet ouvrage et assure qu'il ne pouroit avoir que le plus grand succès, mais qu'il faut absolument se montrer, annoncer quelque chose et cela le plus promptement possible, sans quoi on risqueroit de se voir devancer par des gens qui ne demandent qu'à profiter des bonnes idées d'autrui. Ces raisons me paroissent bonnes, il seroit fâcheux, en effet, qu'après avoir passé trois ou quatre ans à s'occuper de cet objet, à le calculer, nous nous trouvions exposés à perdre ce que nous avons déjà fait; il me semble qu'on ne peut pas reculer davantage les premières annonces de cet ouvrage, ne fusse que pour prendre date. Voyez, pesez cela dans votre sagesse et tachons de nous déterminer à quelque chose de positif et prochain. Nous allons entrer dans la belle saison.

(( J'ai aussi eu occasion de voir un autre amateur non moins ardent qui a vu nos essais, qui en est enchanté, qui a

1. — Dans la collection d'autographes de Benjamin Fillon se trouvait un reçu de Fragonard de 250 livres pour acompte sur le prix de quatre dessins destinés à l'iUustration des Contes de L(i Fonlaine, qui lui était avancé par le citoyen Tilliard, ce qui laisse supposer le prix convenu au moins de 500 livres.

SA vu: ET SON OEUVRE.

souscrit, qui depuis huit jours m'a apporté la soumission de quatre de ses amis et qui se propose de m'en faire avoir une douzaine.

« Je ne puis vous aller voir, j'ai un rhume affreux qui me tient depuis près d'un mois, venez que nous raisonnions un peu de cela.

« Je vous envoie une épreuve d'une petite planche que je viens de mettre au jour. Je ne crois pas qu'on puisse m'accuser de flagornerie, mais il y a tant de préventions injustes et ridicules contre tout ce qui tient à la monarchie, que je suis menacé de ne pas vendre beaucoup, quoique je n'expose que des faits.

(c Adieu, je vous embrasse, votre ami,

(( de Saint- Aubin.

« Mes civilités à M^'^ Tilliard^ »

Qui sait si « l'ardent jeune homme » dont il est question ci-dessus n'était pas Renouard, qui débutait alors, et dont on mit le nom le dernier sur les prospectus et la couverture des livraisons?

Malgré l'activité des intéressés dans cette aflaire, l'ouvrage qui devait contenir quatre-vingts compositions et aurait formé la plus belle édition connue des Contes de La Fontaine, est resté déplorablement inachevé. Le texte parut l)ien en l'an III de la République (1795), les estampes étaient charmantes au point de surpasser l'agrément des dessins, mais l'illustration resta en suspens. Les amateurs de publications luxueuses étaient dispersés. Fragonard, ruiné et vieilli, n'avait plus sans doute le cœur aux dessins des Contes. On s'adressa à d'autres artistes, à Lebarbier, à Monnet, à Touzé, à Mall(4. Un certain

1. — Cette lettre autographe fait partie de la coUeftion de M. Portalis.

HONORI': FF{\(iONARD.

nombre de sujets furent commencés et laissés à l'état d'eau-forte inachevée; bref deux livraisons seules parurent complètes en 1794. Quelques amateurs se sont ingéniés à réunir aux vingt épreuves avant les numéros de ces deux livraisons, les eauxfortes des figures et les épreuves des planches inachevées. Ces pièces rares sont fort recherchées, quelques-unes, telles que Féronde, introuvables, et des collections de soixante-dix à quatre-vingts pièces se sont vendues jusqu'à 20000 francs.

Tilliard n'avait pas renoncé à terminer la suite des figures. Fragonard était mort, ses associés Saint-Aubin, Delafosse également. Mais l'éditeur n'en commandait pas moins des dessins aux dessinateurs vieillis dont le beau temps datait de quarante ans en deçà. Nous avons retrouvé à la vente Fillon le reçu de 240 livres de Moreau le jeune, daté de 1808, pour le dessin du Cas de Conscience , et à la môme date, ceux de Monnet de 120 livres chacun, pour les dessins de ï Anneau (IHans CarveJ^ Je Berceau, la Mandragore , Féronde, les épreuves retouchées du Ju(je de Mesle, des Deux Amis, de la Clochette^ de la Fiancée du Roi de Garhe; de plus la gravure à F eauforte du trait de Féronde, le 17 octobre 1809. Disons à ce propos qu'on ne se doutait guère que ces pièces rares et inachevées fussent en partie gravées au trait par Monnet.

Enfin Tilliard, désireux de remplir les engagements pris jadis, avait cherché à intéresser à son entreprise M""" veuve de Saint-Aubin, héritière des droits de son mari et à former avec Treuttel et Wurtz, éditeurs, une association. On avait même rédigé un projet qui n'eut pas de suite comme on le sait et dont nous possédons le texte.

Le premier paragraphe de ce projet^ était ainsi conçu :

CeUe pièce fait partie de notre collection.

FItiURE POl R ROLAND FURIEUX

D'après uu dessiu au bistre.

ITONORf: FRAGONARD.

(( Entre M. Tilliard, graveur, d'une part, et MM. Treuttel et Wurtz, libraires, rue de Lille, n" 17, d'autre part, a été convenu ce qui suit :

« l*" M. Tilliard, l'un des membres d'une association qui s'étoit formée entre lui et MM. de Saint-Aubin et Delafosse, tous deux décédés, à Teffet de graver, faire graver et publier pour les Contes de La Fontaine, une collection de gravures au nombre de quatre-vingts, exécutée d'après des dessins faits sur les esquisses de M. Fragonard, désirant assurer l'exécution de cette collection interrompue depuis plusieurs années, contracte par les présentes une nouvelle association avec MM. Treuttel et Wurtz, cessionnaires des droits de M'^^ veuve Saint- Aubin, etc.. »

Les pourparlers n'aboutirent pas. Ce beau livre, imaginé par Augustin de Saint- Aubin et La Borde, et commencé sous les auspices d'Honoré Fragonard, ne fut jamais terminé et les amateurs sont condamnés à se disputer éternellement dans les ventes, avec le texte et les livraisons parues, les rares épreuves au trait des planches commencées.

Par l'ampleur de sa facture, en vrai peintre qu'il était, Fragonard semblait peu propre à fournir aux éditeurs des dessins assez terminés pour servir à l'interprétation des graveurs. Aussi ses tentatives sont-elles la plupart du temps restées à l'état d'esquisses, d'indications sommaires, de projets enfin, comme pour les dessins des Contes de La Fontaine. Il en fut de môme de ceux que lui inspira Roland Firrieux, le poème chevaleresque de l'Arioste. Avec quelle fougue voisine de la furie n'a-t-il pas traité les amours de Bradamante, de Boger et d'Angélique. L'excellent Cochin qui, vers cette époque, interprétait les mômes scènes, paraît bien sage, en regard de l'entrain de notre provençal. En ces des-

SA VIE ET SON OEUVRE

sins où les touches de bistre s'écrasent sur les coups de crayon, son imagination l'emporte à ce point que sa main a peine à la suivre. C'est l'exagération de la vie, mais la verve se soutient dans les cent seize compositions de la collection Walferdin. Là le génie de Tiepolo l'inspire, un Tiepolo adouci pourtant par le charme français. Bien habile aurait été le graveur capable d'interpréter ou plutôt de compléter de pareilles pochades. L'auteur seul pouvait le tenter, aussi le Roland àç^ Fragonard restera-t-il toujours à l'état de projet.

Les Ave)itures de Don Quichotte étaient bien faites encore pour inspirer son imagination romanesque et son crayon inventif. Pourquoi s'arréta-t-il en chemin? On connaît une vingtaine de compositions pour le chef-d'œuvre de Cervantes, ce qui a permis à Gustave Doré d'être tout à fait neuf, sans quoi il aurait eu fort à faire d'égaler Fragonard. Parmi celles que nous avons vues, plusieurs ont un entrain remarquable, surtout quand apparaissent des figures de femmes et l'excellent Sancho, car de l'armure du chevalier, il est bien difficile de tirer parti.

Citons enfin parmi les dessins faits en vue des livres, ceux des Veillées du Château, exécutés alors que le plus célèbre des ouvrages de M'"^ la marquise de Genlis, était dans toute sa fleur. Voulut-il traduire à son jeune fils la morale en action et la science enfantine de cet ouvrage'? Toujours est-il qu'il a tait autant de scènes gracieuses et naïves, en interprétant une vingtaine de situations pour ce livre dont l'illustration est également restée inachevée. Ces dessins, très légèrement tracés au crayon estompé, sont gais et vifs comme tout ce que le charmant artiste a touché. Ils datent forcément de la fin de

1. — Nous avions tait graver une douzaine de ces compositions par Lalauze, Courtry, Le Kat et de Mare; mais la publication d'une nouvelle édition du livre de M"^« de Genlis n'a teulé aucun éditeur. C'est regrettable.

sa vie, les costumes et quelque raideur dans les poses, rindiquent de reste.

Et puisque nous passons en revue les dessins de Fragonard pour les livres, il faut rappeler ceux qu'il avait faits dans son beau temps pour le Voyage à Naples et dans les Deux-

V 1 (i U U IJ P 0 U 11 LES VEILLEES DU C H A T E A U l)'npr(\s \\n dessiu au crayon.

Sieiles, sur la demande de son ami Saint-Non. Tous les fleurons des titres sont de sa main, et quelques-uns des plus beaux en-têtes de chapitre, le Combatdes Titans, par exemple. Pour les culs-de-lampe, il a rivalisé dans ce bel ouvrage avec ChofFard, Saint-Aubin et Berthault et s'est révélé ornemaniste très distingué. Que Ton regarde ces diverses éruptions du Vésuve et de l'Etna, avec ces sirènes effrayées, ces figures de

l.F. CUVir;,R

SA VIE ET SON OEUVRE

génies, et Ton confessera que le galant dessinateur n'avait rien à envier aux spécialistes de rornement.

Divers épisodes, la Découverte d un squelette dans une maison de Pompeïa, et la reproduction de grandes compositions de Solimène et d'autres artistes, témoignent de l'intérêt qu'il

ALLÉGORIE D K LA SICILE I)'^lpr^s la gravure de A. de Saint-Aul)in.

prit à la magnifique mais dispendieuse publication d(^ l'abbé de Saint-Non \ Cette grande entreprise, dès longtemps préparée par le graveur-amateur, commença à paraître par livraisons en 177 S. Saint-Non s'était adressé aux meilleurs littérateurs et hommes de science, à Faujas de Saint-Fond, à Dolomieu, à Denon, pour l'histoire, les mœurs, les arts et l'histoire naturelle.

1. — Voi/age pittoresque ou Description du Royaume de Naples et de Sicile, par l'abbé de Saint-Xon. Paris, Lafosse, 1781-1780. — 4 tomes en 5 vol. in-fol.

En mémo temps ses relations lui permettaient d'obtenir des artistes en renom, Pragonard et Robert en tête, des documents intéressants; b» peintre de paysages Chatelet, les architectes Paris et Després étaient envoyés à grands frais en Calal)re et en Sicile, avec mission de dessiner monuments et sites pittoresques. Les meilleurs graveurs, Duplessi- Bertaux, A. d(» Saint-Aubin, Coiny, de Longueil, Prévost et toute l'école sortie de chez Wille et de chez Lebas, interprétaient avec soin les vues, les planches de médailles et d'antiquités. Saint-Non lui-même, avec beaucoup de dextérité, gravait à l'eau-forte ou à Taquatinte tantôt un cul-de-lampe, tantôt un vase ou un bas-relief. Mais Tentreprise était audessus des forces d'un particulier Malgré son succès, ce bel ouvrage fut sa ruine. L'abbé dut sacrifier sa fortune pour tenir ses engagements et mourut sans ressources en 1791.

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