‹ Honoré Fragonard (volume 2)Chapitre 18 sur 82 · Publié par Fréd. Villot · texte numérisé non relu

Publié par Fréd. Villot

SA VIE ET SON OEUVRE

Louis David, que nous allons voir chercher à être utile à l'artiste vieilli.

Nicolas de Launay, le graveur qui a tant contribué par ses belles estampes à populariser les ouvrages de Fragonard, — tout le monde se rappelle le Chiffre rT Amo}n\ la Bonne Mère, et la série des scènes intimes, le Petit Prédicateur , les Beignets, dont il avait acquis les tableaux, — en lui dédiant sa maîtresse planche , r Escarpolette, se proclamait son serviteur et ami. Par une attention délicate, il fit dessiner et graver par Choffard, dans un fleuron, les initiales du peintre qu'un Amour enflamme de sa torche.

Un autre graveur, François Regnault, le pointilleur par excellence, bien qu'on Tait qualifié « d'élève de lui-même », s'était trop bien approprié dans la Fontaine d Amour et le Baiser à la Dérobée, la morbidesse et le charme du peintre pour ne l'avoir pas souvent fréquenté. Nous croyons aussi le comte de Paroy, le graveur-amateur de la jolie aquatinte Spirat adhuc amor, un de ses fidèles.

On Ta vu dans le cours de cette étude, Fragonard avait beaucoup fréquenté la maison du receveur des finances Bergeret, qui fut, on peut le dire, le bon génie de l'artiste. Elle était ornée de ses ouvrages, et le peintre passe même pour avoir donné les dessins du parc de la Folie-Beaujon, propriété du financier. Il fallut la contestation survenue à la suite de leur voyage en Italie, pour refroidir cette affection réciproque. Plus tard pourtant tout fut oublié. Bergeret obtint de Fragonard qu'il vînt s'installer avec sa famille à ('assan, près de l'Isle-Adam où se trouvait sa maison de campagne. Quand il mourut en 1785, son fils tint à honneur de témoigner la môme amitié à l'artiste qui avait été son professeur d(» dessin. La tradition en est encore conservée dans la d(*sc(m-

dance de la famille, ainsi que nous avons pu nous en assurer auprès de M. le colonel de la Girennerie^ dont la grand mère était la femme de Bergeret fils.

Suivant son expression, Bergeret débarrassa pendant longtemps Fragonard de toute préoccupation matérielle : « Toute

s PI RAT ADHUC A M 0 R

D'après l'aquatinte du comte de Paroy.

la maison, nous écrivait-il, était à ses ordres; jeunes et vieux avaient accepté tous ses caprices. On ne mangeait que les plats plaisant au bon Frago, qui ne se faisait pas faute d'user de la véritable aflfection qu'il inspirait. 11 venait presque

\. — M. de la Girennerie a pu souvent causer de Fragonard avec son grandpère, le beau-fils de Bergeret, celui-là même qui, dans l'émigration, mourant de faim à Hambourg, mit à profit les leçons de dessin ({u'il avait reçues, en peignant des décors de théâtre.

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chaque soir aux Folies-Bergeret. On dessinait, on faisait de la musique. Fragonard aimait beaucoup ces réunions, mais le retour au logis lui était très pénible. Les Champs-Élysées passaient pour n'être pas sûrs, et le peintre exigeait toujours que mon grand-père l'accompagnât, ne s'estimant bien gardé que par lui. »

C'est dans son intérieur que l'artiste trouvait encore Tamitié la plus solide, ces joies de la famille bien faites pour satisfaire son caractère aimant et communicatif. Avec bonne humeur, il appelait familièrement sa femme et sa belle-sœur (( mes poules ». Un grand malheur pourtant avait mis en deuil cette famille heureuse jusqu'alors. Rosalie Fragonard, sa fille, charmante jeune personne dont nous croyons reconnaître les traits dans divers dessins, par exemple dans cette étude de jeune fille à l'air mélancolique qu'a gravée Jules de Concourt, mourut subitement à l'âge de dix-huit ans. Ce fut un grand chagrin. Fragonard en tomba malade et sa santé se ressentit longtemps de ce coup cruel et imprévu. Heureusement il lui restait un fils, né en 1780, et sur ce jeune Alexandre- Évariste se reporta sa sollicitude et ses espérances. On le mit de bonne heure au dessin. A quinze ans, Alexandre faisait auprès de sa tante une des figures des Liaisons Dangereuses de Laclos.

Fragonard avait aussi pour l'égayer et le soutenir, cette femme charmante qui vivait auprès de lui , qu'il avait vue grandir et se développer, Marguerite Gérard, aussi belle et distinguée que sa sœur était lourde et commune. Elle ne manquait pas de talent, mais autant celui de son beau-frère était alerte et vivant, autant le sien était froid et compassé. Le travail en commun, ces leçons données avec ardeur et reçues avec reconnaissance, où leurs haleines se confondaient, où le méri-

dional pouvait dans cette promiscuité troublante de Tatelier, oublier la belle-sœur pour ne voir que la femme, avait fait éclore une affection très vive , un sentiment plus chaud qui passe pour avoir dépassé les limites de la pure amitié. On disait de lui sur la fin de sa vie que c'était « un jeune homme dans une vieille peau ». Voilà quelqu'un de singulièrement compromettant pour une aussi jolie femme, surtout pour qui connaît le goût de l'auteur de la Gimhlette pour le beau sexe.

Une bonne fortune due à la complaisance et au désintéressement d'un amateur, nous a fait rencontrer un piquant lot de billets que Marguerite Gérard adressait à Fragonard. Précieusement conservés par le peintre, ils étaient restés jusqu'en ces derniers temps, à cause de leur caractère intime, en possession de ses descendants et ne sont sortis que récemment de leurs mains. Malgré la tradition constante voulant que M""" Gérard, risquons le mot, ait été la maîtresse de son beau-frère, en les lisant on pourra toutefois douter encore qu'une liaison amoureuse ait existé entre eux. C'est de l'affection passionnée; au lecteur de juger si elle est restée fraternelle!

Marguerite Gérard, qui avait l'âme tendre, manquait d'instruction première : « L'ignorance qui set mises à colifourchon sur mes épolles me brides et manpèche de parler^ », avoue-t-elle ingénument dans cette forme incorrecte; mais l'incorrection du style n'empêche ni la chaleur du sentiment, ni la fraîcheur de la pensée. Son cœur aimant se dévoile dans ces billets envoyés d'un atelier à l'autre des galeries du Louvre et la font aimer.

\. — Nous avons respecté rorlhograplie fantaisiste de cette plirase afin de donner un spécimen de l'incorrection habituelle aux femmes de ce temps. Elle est rectifiée dans les billets suivants, pour n'en pas rendre la lecture fastidieuse.

SA VIE ET SON OEUVRE

Les réponses de Fragonard, qui écrivait peu d'ailleurs, nous auraient donné sans doute la clef de ce petit roman intime que l'effusion et l'abandon font pressentir. Mais où sont ces feuilles légères, en admettant qu'elles aient jamais été écrites? Les lettres de Fragonard, ce sont ses dessins!

(( Mon bon ami veut savoir si j'ai du plaisir quand je lui dis quelque chose d'agréable. Eh bien, je l'avoue, c'est ma seule jouissance, mon cœur reconnaissant et sensible n'est heureux que quand il s'occupe de son ami et lui dit tout ce qu'il lui inspire d'agréable. Mais quand la manière de s'exprimer a pu plaire à mon ami, je suis plus heureuse, je crois que je l'aime mieux croyant que je lui plais davantage.

« Mon bon ami, l'on pourrait comparer l'amitié et l'amour à deux femmes. L'une jolie, l'autre figure agréable, mais ordinaire. La jolie plaît, enchante par sa fraîcheur printanière, passe comme une fleur, ne dure qu'un instant, l'autre reste toujours la môme ; quelquefois elle s'embellit en vieillissant.

(( Je crois que c'est l'image de la nôtre. N'es-tu pas de mon avis, mon bon ami? »

Des idées charmantes pouvaient seules sortir du cerveau de M"^ Gérard comme des traits gracieux de sa main. Quant au peintre, il devait préférer la femme qui «passe comme une fleur». Et puis il n'y a pas qu'une rose au rosier de l'amour.

Voici un autre billet qui marque plus encore, il nous semble, le genre d'attraction des deux artistes l'un pour l'autre, page intime s'il en fut, qui semble dévoiler les résistances de la jeune femme et les ardeurs de l'amant. Et toujours l'inépuisable comparaison de l'amour et de l'amitié évoquée comme pour jeter de la neige sur le brasier ardent de ce cœur d'artiste :

c( Quand mon bon ami me dit qu'il ne saurait trouver du

plaisir dans aucun lieu que quand il s'y trouve avec moi, mon cœur enchanté voudrait ne le quitter d'un instant et devenir son ombre pour le rendre heureux.

(( Si je disais, ô mon ami, que le désir de lui plaire et

s'il m'était aussi fidèle! D'après l'aquatinte de Saint-Non.

celui du travail me livrent tour à tour des combats pénibles ; qu'il m'en coûte de résister à ses désirs, d'opposer mes goûts à ses plaisirs; revenant à la comparaison de l'amour et de l'amitié que ton fils n'a pas trouvée juste, en voici une autre : «Je compare l'amour à une rose printanière dont la couleur éblouissante séduit. Son parfum pénètre tous les sens. On la cueille non sans blessures, elle se fane, elle n'est plus; — l'amitié

SA VIE ET SUN OEUVRE

à la modeste violette dont le maintien tranquille n'attire point les regards, on ne la découvre que par son parfum, on la cueille sans crainte, elle est sans épines, et par conséquent sans danger. »

D'aprc'-s l'eau-forte de Ponce .

Évidemment M"^ Gérard penchait pour la violette. En étaitil de même de l'auteur du Sacrifice de la Rose?

Fragonard lui demande-t-il une inspiration dans un moment de lassitude? comme M^^"" Gérard déplore son manque d'instruction qui l'empêche de lui venir en aide :

u Mon bon ami désire que je lui fasse compagnie et que

je Tentretienne par une conversation agréable. Combien je serais heureuse de pouvoir satisfaire à ses désirs !

« L'on dit vulgairement : babille comme une femme. Je suis femme, mais je t'avoue que l'ignorance qui s'est mise à califourchon sur mes épaules me bride et m'empêche de parler. Je sens, non sans chagrin, que pour la vie je suis condamnée à traîner ce fardeau insipide pour moi et pour les autres... »

Et ce jo]i portrait moral du peintre, tracé de main de maître, faut-il dire de maîtresse, car la phraséologie sentimentale du temps suffit mal à expliquer les expressions de cette page brûlante :

« Quand mon ami me demande que je lui écrive quelque chose d'agréable, je ne connais qu'un sujet, c'est de lui que je parle. De lui, parce que lui me paraît le plus aimable des sujets. Si je voulais peindre d'un enfant la joie, la gaieté et le caprice, les caresses, le bonheur, je le prendrais pour modèle. Si je voulais peindre de l'amitié les caractères, la douceur, la complaisance, les soins, la tendresse, je le prendrais encore pour modèle.

« Des philosophes le plus aimable, des peintres le plus ingénieux et le plus gracieux, des maris le meilleur, des amis le plus tendre et le plus constant, des maîtres le plus soigneux et le plus attentif, voilà le portrait de mon ami.

(( Je suis glorieuse de le nommer ainsi. Sa constance m'assure que c'est pour la vie et mon bonheur est parfait. »

Et quand Fragonard se plaint de son indulgence, quand il reproche à son affection de voiler le mal pour ne laisser apercevoir que le bien, elle se récuse :

« Mon bon petit papa, tu veux que jeté parle de tes défauts et tu fais cette demande à ton amie. Tu sais que l'amitié,

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