‹ Honoré Fragonard (volume 2)Chapitre 24 sur 82 · JEUNE FILLE DE H DUT · texte numérisé non relu

JEUNE FILLE DE H DUT

SA VIE lyr SON okuvre.

arbres des parcs. 11 (*st fini le rire argentin des bambins joufflus ! Ils sont éteints à jamais les petits cris des fillettes lutinées... !

La vie que Fragonard menait aux galeries du Louvre* où il avait continué d'habiter à son retour de Provence, était alors fort modeste. Nous avons sur son existence au temps du Directoire et du C.onsulat, un morceau bien vivant d'un contemporain, qui nous donne des notions précises sur le vieil artiste et son entourage ^

En 1806 seulement un décret impérial ordonna l'évacuation définitive de la grande galerie du Louvre divisée en vingt-six logements diflerents, que desservait un long corridor unique éclairé par les fenêtres du quai. C'est là qu'habitaient, depuis près de deux cents ans, grâce à la libéralité de Henri IV, des générations de savants et d'artistes. Ces logements, composés d'un rez-de-chaussée et de chambres à l'entresol, étaient des plus agréables. A la fin du xviii'' siècle, Fragonard s'y trouvait être le voisin immédiat du sculpteur Mouchy, successeur dans la jouissance de ce logement de son oncle Pigalle; puis Jacques-Augustin de Sylvestre, maître à dessiner des Enfants de France, le peintre Regnault qui avait donné dans la Révolution, l'horloger du roi Robin, auquel succéda Isabey. Plus loin le peintre sur émail Pierre Pasquier, le sculpteur Pajou, Hubert-Robert avec lequel il pouvait se remémorer les bonnes courses d'autrefois, et sa femme. Ces derniers étaient de braves gens, le mari aimant les bons dîners et très recherché pour sa verve et sa bonne humeur. C'était M"'*" Robert qui, moyennant une mince rétribution, se chargeait de l'entretien du grand corridor. Puis venaient Carie Vernet, sa femme née Moreau et leur jeune fils Horace, Lagrenée le

\. — Les Logements (V Artistes au Louvre, pur Olivier Merson, diiiis la Gazette des Beaux- Art s, année 1881, tome.

HONORÉ FRAGONAHD.

jeune, le graveur Bervic, Greuze, bien vieux et bien démodé, Gounod, ancien fourbisseur du roi, l'architecte Yaudoyer, le miniaturiste Dumont, le sculpteur Moitte, le peintre Vincent et safemme, néeLabille des Vertus, veuve du sculpteur Guiard, etc.

On voit que Fragonard et sa famille, chez qui logeait également M"^ Marguerite Gérard, n'étaient pas trop mal entourés. C'est au logement n*' 2 qu'habitait celui qu'on appelait aux galeries le petit papa Fragojmrd, Son portrait intime nous paraît bien ressemblant:

(( Rond, replet, fringant, écrit***, dans ses Souvenirs, toujours alerte, toujours gai, il avait de bonnes joues rouges, les yeux pétillants, des cheveux gris très ébouriffés et on le voyait aux galeries éternellement vétu d'une houppelande ou roquelaure en drap gris mêlé, sans agrafes, ni pattes ni boutons, que le bonhomme arrêtait à la taille au moment de travailler, avec n'importe quoi, un bout de ficelle, un chiffon. Tout le monde l'aimait. Il était marié. Bien grande, bien épaisse, bien commune surtout était M"""" Fragonard. Et quel goût! Elle gâtait le peu de charmes qui avaient survécu à sa jeunesse par les désaccords de toilette les plus extravagants. Peintre en miniature, on lui reconnaissait beaucoup d'habileté en ce petit genre, et il n'était pas rare que certains de ses ouvrages fussent attribués à son mari. Elle avait rapporté de Grasse où elle était née, un accent horriblement prononcé, et, chose singulière, si déplaisant chez elle cet accent devenait une séduction, au contraire, dans la bouche de sa sœur M^^^ Gérard. C'était alors une harmonie qui enchantait. Du reste, rien qui n'allât à merveille à M"^ Gérard. Elle avait autant de taille que jyjme Fragonard, mais autrement d'élégance et d'air, et pour la distinction ne le cédait à personne. Pour tout dire, au superlatif l'opposé de sa sœur. Elle demeurait avec les époux Fra-

SA VIE ET SON OEUYRfc:.

gonard qui avaient aussi auprès d'eux leur fils Alexandre. »

Voilà esquissées de visu, chacune des physionomies qui peuplaient l'atelier du peintre dans sa vieillesse. Lors de la suppression des logements d'artiste au Louvre, les Fragonard allèrent habiter tout près de là, rue de Grenelle-Saint-Honoré. Mais ce déménagement dut précéder de bien peu la mort de Tartiste, qui s'éteignit dans la maison du restaurateur Yéri.

Malgré ses ans, le petit papa Fragonard était toujours vert, toujours alerte et pour achever par quelques traits sa physionomie sur la fin de sa carrière, nous avons une dernière lettre de Marguerite Gérard, qui sera en même temps une preuve de plus de la sympathie que l'artiste lui inspirait et de la persistante jeunesse de caractère de celui-ci.

« Du janvier, an X.

« Ma chère sœur et mon cher beau-frère,

(( Je croirais mal commencer l'année si je ne vous donnais de nouvelles assurances de mon attachement. Vous y croirez sans peine, me connaissant. Aimant payer mes dettes, celle que j'ai contractée envers vous est sacrée, ne peut être acquittée que par une reconnaissance éternelle et mon cœur s'est chargé de l'acquitter. Si le ciel un jour accorde à mes vœux tout ce que je désire, votre bonheur et vos jours seront sans fin et tous les ans je recommencerai ma lettre.

(( La plus sincère de vos amies,

(( Marguerite Gérard.

(( Il est fort heureux pour moi, voulant vous souliaitfM* In bonne année, de m'y être prise la veille. L'on dit ordinairement que bonne volonté tient lieu de tout. Je me suis prouvée que bonne volonté sans esprit ne tient lieu de rien. Pourtant,

HONOni-: FRAfiONARD.

luoii 1)011 ami, il faut que j(^ vous la souhaite. Vous souhaiterais-jc (l(* la gaieté, de Tesprit, du tah^nt, du génie, de Tamabilité, des amis, une ami(»? Vous possédcv. tout cela. Mais

D'après un dessin à la sépia.

que souhaitera Monsieur? Quelqu(*s ducats de plus, deux ou trois petites fiUes pour jou(vr, foIàtrcM', rouler, secouer, sauter, houspiller toute la journée.

(( S'il ne faut que cela pour être parfaitement heureux, je vous le souhaite accompagné de plusieurs autres. »

SA VIE ET SON OEUVHK

Ne voilà-t-il pas dépeint, h» vrai Fragonarcl dont l'âge n'avait pn refroidir l'ardeur, et n'est-ce pas un des meilleurs tableaux que M"^ (lérard ait sigru^s, dans cet amusant croquis intime où l'on croit apercevoir ce bon Frago houspillant encore à soixante-douze ans les petites filles.

On le voit, b^ vieux peintre était resté alerte et gai sous les coups du sort. Doué d'une excellente santé qu'il tenait de son pèr(*, mort à quatre-vingt-dix ans d'une courbature prise à la chasse en voulant rapporter du gibier pour le baptême de son petit-iils, il faisait encore de grandes promenades. Un jour, en revenant du (^Jiamp-de-Mars, il eut chaud, entra dans un café prendre une glace. Une congestion cérébrale s'ensuivit qui l'emporta le 22 août 1806, à cinq heures du matin.

(( Du vendredy 22 août 1806. Acte de décès de M. Jean- Honoré Fragonard, peintre de la ci-devant académie, âgé de soixante-quatorze ans neuf mois, né à Grasse, département du Var, décédé aujourd'hui à cinq heures du matin, palais du Tribunat, maison de Véri, restaurateur, division de la Butte des Moulins, époux de dame Marie Gérard.

(( Les témoins ont été MM. x41exandre-Évariste Fragonard, peintre d'histoire, demeurant, 4, rue Verdelet, division de la Halle au Bled, fds du défunt, et Jean-Baptiste Alezard, propriétaire ^ »

Ainsi mourait à l'âge de soixante-quatorze ans, presque inconnu, ce vrai peintre de la gaieté française. Prodigue de travaux élégants dans la plus élégante période du siècle, il disparaissait renié, oublié. Heureusement que le temps est un grand justicier. A un discrédit absolu, comme pour Watteau, comme pour Greuze, a succédé une période d'enthousiasme, un véritable regain de gloire. On a compris de nouveau tout

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