‹ Honoré Fragonard (volume 2)Chapitre 5 sur 82 · ENTRÉE DE LA VILLE DE GENES · texte numérisé non relu

ENTRÉE DE LA VILLE DE GENES

D'après un dessin à la pierre d'Italie.

nattés et retroussés sur la tête en rond, terminés par une aiguille d'argent, et d'autres qui « ont comme une serviette pliée en quatre sur la teste ». Les habitants sont fort honnêtes, plus honnêtes que les hôteliers, car il faut, suivant le narrateur, bien des paroles pour terminer ses comptes qui sont des plus chers. A Pise, où les voyageurs arrivent le 29 novembre, il a gelé « de l'épaisseur de deux écus ». Étonnement de Bergeret qui était parti persuadé qu'il n'y avait pas d'hiver

PORTRAIT DE BERGERET D'après l'Esquisso pointe do Viucout au Musée de Bosau(;on.

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en Italie. Après la visite obligée aux monuments, voici Florence, mais les brouillards qui y régnent et le désir d'arriver à Rome, les empêchent de s'arrêter longtemps. Je laisse ici la parole au voyageur pour ce petit croquis d'hôtel au siècle dernier.

« L'auberge principale est chez Varini qui en tient plusieurs. On croit entrer dans un Louvre par le vaste de la maison et des pièces inutiles qui s'y trouvent et qui nous |)araissent, surtout pour les chambres à coucher, fort incommodes par la gelée qu'il fait et sans rideaux aux lits. On voit que c'est la tournure des auberges d'Italie d'être extrêmement grandes surtout dans les villes. On y est très bien servi. Il y a toujours au moins trois espèces de valets de chambre ; on vous reçoit le soir à l'arrivée avec un gros flambeau de poing et l'on vous conduit dans vos apartemens garnis de miroirs, bien meublés et propres, avec force bougies... »

Successivement la caravane passe par Sienne où elle se perd volontairement dans les rues le soir, par Viterbe, où l'on dit qu'il y a bien une vingtaine de carrosses. Enfin grande émotion, car il ne reste plus qu'une étape pour toucher Rome : « Il n'y a que trente ans environ que j'y prétends, exclame Bergeret, et me voilà au moment d'être guéri d'un souhait qui m'a furieusement poursuivi. » Enfin le dimanche 5 décembre, deux mois juste après leur départ de Paris, nos voyageurs faisaient leur entrée dans la Ville Éternelle et allaient loger place d'Espagne, mais en un logis provisoire. Leur premier soin, après souper, fut d'aller, éclairés par leur falot, voir la colonnade et la fameuse église Saint-Pierre a à la distance, ajoute Bergeret, comme de chez moi rue du Temple à la place des Victoires ». Il clôt le compte rendu de cette journée par cette exclamation qui prouve sa satisfaction : 31'// voilà donc!

« Ma première visite ce matin a été M. Natoire, directeur

général de rAcadémie de peinture à Rome, qu'il y avait vingt-cinq ans que je n'avais vu depuis son départ de Paris. Je l'ai revu avec le plus grand plaisir. Il m'a fait les honneurs de son palais de TAcadémie de France qui est bien digne de sa fondation. »

Natoire était cm effet, quand arriva Bergeret, depuis longtemps à la tete de l'Académie de France, puisqu'il s'y trouvait déjà lors du premier voyage de Fragonard, qui dut être heureux de retrouver son vieux directeur. Les invitations commencent. Le cardinal de Bernis, le fastueux et aimable ambassadeur de France, en apprenant l'arrivée du financier, le fait prier à dîner pour le lendemain. Il nous a fait l'honneur, écrit Bergeret, — ce qui suppose évidemment la présence de notre Fragonard bien oublié ce semble, au milieu de tout cela, — de nous inviter à son petit ordinaire avec vingt personnes : (( On ne peut tenir un plus grand état. »

A noter l'étonnement de Bergeret : «Que de palais! que de fontaines! que de ruines! que de marbres! et ceux qui vous conduisent, vous annoncent que vous n'avez rien vu. C'est inconcevable ! » Et son étonnementde voir tous les hommes habillés « en espèce d'abbé, manteau et collet sans rabat. Les femmes ont une coëffe noire rabattue jusque sur les yeux, ce qui rend la figure intéressante... » Est-ce à l'influence artistique de notre peintre, qu'il faut attribuer l'admiration de Bergeret pour les marbres grecs, ces chefs-d'œuvre de tous les temps? « Tout en est beau, étonnant, d'un beau choix et d'une chair vraie et souple. »

L'après-midi les voyageurs paraissent à la conversation du cardinal de Bernis : « Tout ce qu'il y a de prélats, cardinaux, noblesse et autres s'y rend et nombre de dames. Cela se passe dans une enfilade d'apartemens très illuminés, mais on ne

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sçait pour quelle raison tout ce monde en affluence se tient dans une même pièce où on est étourdi du mouvement et du bruit et où on étoufïe. Pendant deux heures et demie que dure la conversatioUy des valets de chambre vous offrent continuellement toutes sortes de rafraîchissemens, gauff'res, biscuits à profusion, glaces; Fhistoire dit que M'^ les italiens prennent jusqu'à quinze glaces de suite les trouvantàbon marché. Comme on n'y joue pas, du moins à celle-là, on l'appelle conversation (la prima sera et en sortant on va dans d'autres où on joue et qui s'appellent da seconda sera et ainsi en augmentant. »

Deux jours après, Bergeret dîne chez son ambassadeur : (( A deux heures, je me suis rendu à dîner chez M. le cardinal de Bernis; c'est la plus forte maison qu'il y ait à Rome. Son petit couvert tous les jours est au moins de vingt personnes et trois fois la semaine de quarante, composées de cardinaux et de gens titrés et le vendredy sa conversation . On ne peut faire mieux les honneurs et plus magnifiquement. Notre cardinal ministre est bien fait pour plaire et réussir ; ce ne sont que soutanes et quelques bas violets aspirant au cardinalat. C'est là le but de tout le monde. Je n'en sçaurais jamais assez pour vous nommer tous les grades d'officiers noirs vêtus comme aux enterremens qui précèdent un jour de gala les apartemens au coin de toutes les portes. Il y en a de toutes tournures, rabats grands, rabats petits, manteaux courts, manteaux longs, cheveux longs, cheveux courts, calottes et sans calottes, j'aurai bien de la peine, môme sur le papier à faire quelque chose de beau de ce spectacle. Le premier antichambre vous annonce à haute voix, le second répète et ainsi de suite et vous arrivés jusqu'au dieu du jour... »

Le cardinal tenait, en effet, un très grand état de maison, mais n'avait pas toujours connu l'opulence. Dans sa jeunesse,

quand il refusait de souper dans le monde objectant qu'il n'avait pas de voiture pour revenir, on lui donnait trois francs pour son fiacre.

D'une physionomie heureuse, d'une nature enjouée, tournant joliment les vers, Bernis ^ fut remarqué vite par M"'^ de Pompadour qui le présenta à Louis XV. Il avait d'abord été chargé des affaires de France à Venise, et choisi même comme arbitre un moment par cette république et le pape. A Rome il se distingua vraiment par son esprit, ses manières avenantes et sa fastueuse hospitalité, accueillant plus spécialement les Français de distinction : « Je tiens, disait-il, l'auberge de France dans un carrefour de l'Europe. »

Le cardinal ne décesse pas d'inviter nos voyageurs, car ils assistent encore à peu de temps de là, à un couvert de quarante personnes, « dîner de la plus grande chère ». Bergeret y rencontre le prince de Palestrina qui le confirme dans son sentiment qu'il n'y a pour l'étranger que des galas, de la représentation, mais point d'intérieur et d'intimité. Le même jour ils se rendent à la conversation de la marquise de Puismonbrun, nièce du cardinal, où les gens du pays font la cour aux dames, mais où les étrangers sont bien esseulés quoique fort serrés : « Je vous assure qu'après cela j'ai trouvé bon mon hôtel garni où nous avons des ressources entre nous d'amusements d'art, en quoy nous sommes fort heureux. »

C'est que Bergeret, en dehors de son compagnon connaissant déjà Rome et le guidant aux belles choses et aux bons endroits, avait trouvé dans cette ville, non seulement Natoire auquel de vieilles relations le liaient, mais toute une colonie de jeunes artistes amoureux de leur art, pensionnaires du Roy,

1. — François-Joachim de Pierres, cardinal de Hernis, né à Saint-Marcel-del'Ardèche le 22 niai 171."), mort à Rome le 2 novembre 1794.

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heureux de piloter des compatriotes unis par un commun amour du beau. Leurs prédécesseurs avaient, dix ans auparavant, accueilli, on sait avec quelle galanterie, Watelet et sa maîtresse M'"'' Lecomte, et composé en leur honneur un petit livre entièrement gravé par leurs soins.

Bergnret n'eut également qu'à se louer de T Académie de France. Elle était ainsi composée dans Thiver de 1773-1774. Outre le directeur Natoire, bien vieilli, bien abreuvé d'ennuis pour avoir expulsé violemment son pensionnaire Mouton qui n'avait pas voulu remplir son devoir pascal, il s'y trouvait le jeune Vincent \ alors âgé de vingt-six ans, qui promettait un bon peintre d'histoire et de portraits. Il est à regretter qu'il se soit autant inspiré de l'École bolonaise et que ses ombres aient l'opacité et ses tableaux les effets violents qui caractérisent cette peinture. Puis le jeune Berthélemy, neveu du sculpteur de ce nom; Suvée'^ qui venait d'arriver après avoir obtenu le grand prix quoique étranger; Taillasson, voyageant à ses frais, se trouvait également à Rome alors ainsi que Paris, élève de Trouard père, le peintre Ménageot'^ les jeunes sculpteurs Stoufl', Foucou, dont Fragonard a fait le portrait, et d'autres encore.

Aussi le fermier général est-il enthousiaste de ses guides intelligents : « Nous voilà en chemin dans la ville pour voir toujours du nouveau, avec M. Paris, architecte, le meilleur conducteur qui connoît tout avec les anecdotes historiques. Il n'est pas indifférent d'être bien mené... »

\. — Vincent (François-André), peintre d'histoire et de portraits, élève de Vion, né à Paris le 30 décembre 1747, mort le 3 août 1810.

2. — Suvée (Joseph-Benoît), peintre d'histoire et de portraits, né à Bruges en 1743, mort à Rome le 9 février 1807.

3. — Ménageot (François-Guillaame), peintre d'histoire, élève de Deshayes et de Vien, né à Londres en 174't, mort à Paris le 4 octobre 1810.

Celui-ci les emmène à San Pietro in Montorio, où il y a de belles œuvres d'art, visiter la villa Pamphili, aux jardins charmants par leur ombrage et faits pour attirer l'admiration par le recueil immense d'antiques dont ils sont parsemés, et à la villa Mattei, remarquable par la variété de ses eaux, a mais d'ailleurs dans un abandon qui ne peut que convenir à remplir la teste des peintres de sites agréables sur le tableau ».

Et un peu plus tard : « Nous nous sommes mis en marche pour aller à la fameuse campagne ou ville Albane, apartenant au cardinal Albane fort âgé , et cependant très amateur de belles choses et faisant continuellement décorer d'antiques et restaurer des antiques auxquels il manque souvent bras et jambes. C'est là dans un péristile que l'on voit les deux consuls en marbre bien assis et comme à Taudiencè ; l'un est Manlius et l'autre est Marins. Le dernier est celui que Guiart^ ancien pensionnaire du Roy a copié avec beaucoup d'intelligence et dont j'ai un plâtre à Paris réparé par lui-même. »

Les pensionnaires et peintres français sont tous fort prévenants pour Bergeret, qui va dans leurs ateliers voir leurs nouvelles œuvres et les attire chez lui. C'est ainsi que nos voyageurs font amitié avec l'ancien pensionnaire Ménageot, grand prix de 1766, qui prolongeait ses années de séjour. C'était un artiste d'une grande distinction, d'une exquise sensibilité et dont ses contemporains veulent que l'heureux caractère se soit reflété dans ses ouvrages qui gardent en efl'et une expression de douceur et de grâce. Il devait diriger plus tard l'Académie de France, mais ce fut au milieu des difficultés que lui créa la situation de son pays alors en pleine Révolution.

1. — (luiard (Vincent), sculpteur, né en 1740 au Plessis, reçu à FAcadémie le 27 avril 1782, protégé de M. de Vandœuvres, ouvrit une école où il a fait quelques bons élèves.

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27 décembre : « Notre matinée a été employée entièrement à faire visite à un ancien pensionnaire de l'Académie royale de France, M. Ménageot peintre et à M. Barthélémy à présent pensionnaire. Nous les avons vus chacun chez eux en particulier et la visite de leurs études et portefeuilles nous a fait le plus grand plaisir. Ils ont tous deux bien étudié et à fond Raphaël et Michel-Ange, avec choix et profit. Leurs études d'après nature et académies sont aussi très nombreuses et chacun dans son genre promet un habile homme. J'en ai retenu dans mon portefeuille quelques desseins qui m'ont fait plaisir et qu'ils m'ont cédé... Le soir le tems s'obstinant à la pluye et nous tenant renfermés, nous avons envoyé un carrosse à M. Barthélémy pour le prier de nous raporter son portefeuille et de venir souper avec nous : autre soirée fort agréable. Nous allons passer ainsi en revue toute l'Académie qui est montée en jeunes gens très honnêtes, aimant tous le travail. Je n'ai qu'à me louer de toutes leurs complaisances et honnêtetés. »

Bergeret fait au surplus un éloge chaleureux et bien mérité de cette jeunesse éprise d'art, alors comme maintenant la fleur et la ressource d'avenir d(^ notre École française.

« Je suis toujours muni de quelque pensionnaire du Roy. Bien des gens les regardent comme des étudians et écoliers, mais ce n'est pas cela : ce sont tous gens pleins d'honneur et d'ardeur pour leur talent; bien avancés puisqu'ils ont mérité de venir à Rome en gagnant le prix à Paris et qui viennent icy avec des yeux en état de voir les anciens maîtres et d'en prendre avec discernement. Voilà l'idée que j'ay été obligé d'en donner à des étrangers qui les regardaient comme des écoliers. »

Et notre amateur ne manque pas d'aller souvent dans leurs

ateliers, en compagnie de Fragonard, voir ce qu'ils font, les encourager, et, ce qui vaut mieux, leur acheter quelque ouvrage nouveau :

(( Ce matin, écrit-il le 21 février, j'étois destiné à me ragoûter, terme de peinture, à aller dans chaque étude de pensionnaire du Roy, m'amuser de leurs différends génies et talents, plaisir de ceux qui peuvent voir et qui aiment. J'ai donc été ce que nous appelons en polisson à l'Académie; ce sont mes moments les plus agréables. Nous y voyons toujours choses et études nouvelles et une émulation édifiante : Tantôt c'est un joli dessein, une galanterie que me fait quelque pensionnaire, tantôt ma chienne blanche Diane, levrette délicieusement peinte par M. Vincent, qui m'en a fait l'agréable surprise, tantôt un dessein nouveau par mon camarade de voyage M. Fragonard, quelquefois un morceau de porphire précieux à bon marché... »

Celui d'entre les pensionnaires du Roy que Bergeret semble avoir goûté davantage, est encore Vincent. Lorsqu'il note, à la date du 12 mars : « On a entrepris de me peindre et j'ai été modèle toute la matinée. Nous en verrons la réussite à Paris. » Il s'agit évidemment de l'amusante esquisse que ce jeune artiste fit du fermier général en déshabillé du matin, et qu'il se proposait d'exécuter en grand. On retrouve à la vente Bergeret le portrait de sa levrette, et jusqu'à neuf peintures de Vincent, entre autres une étude de Napolitaine, qui fut vendue 572 livres ^

Le financier un autre jour s'en va tout seul par la ville, en polisson, comme il dit, cherchant à se perdre et n'y parvenant pas : « Aujourd'hui chacun a fait sa promenade comme

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