‹ Honoré Fragonard (volume 2)Chapitre 7 sur 82 · LE COMBAT DES TITANS · texte numérisé non relu

LE COMBAT DES TITANS

D'après un en-téte du voyage à Naples, gravé par Saint-Aubin et Nicollet.

nous sommes arrêtés en haye comme tout le monde, et à son passage, j'avois fléchi seulement le genouil et non tout à fait, posture fort peu commode surtout quand on est proprement vêtu. Sans le vouloir, je me suis fait, dit-on, reconnoître français. Nous sommes soupçonnés de n'avoir pas grand foi à la ])énédiction papale et n'être pas d'humeur à mettre les deux genouils en terre. N'allés pas cependant croire que j'aie causé du scandale. J'ai commencé par être salué du pistolet par toute la garde

HONORÉ FRAGONAHD.

à cheval, ensuite un coup de tete honnête du porte-croix, et à la fin, en conséquence de mon inclination et génuflexion, le pape m'a donné sa bénédiction avec distinction. Mon ruhan peut m'avoir attiré tous ces honneurs... De jour en jour M. le cardinal de Bernis me propose de me présenter au pape; cela arrivera un matin quand j'aurai tout vu le nouveau Muséum ou il rassemble quantité de belles choses antiques, ce qui fera matière à conversation autant qu'elle se pourra faire, le saintpère ne parlant pas françois et moi peu italien. )>

Quelques relations achèvent de rendre la vie agréable à nos voyageurs : la marquise de Puismonbrun, la nièce du cardinal, « qui est fort honnête et parle bien le françois; » le bailly de Breteuil, ambassadeur de Malte à Rome, Tauditeur de rote Monsignor de Bayanne,le cardinal Orsini, ministre de Naples, qui leur fait manger « de mauvais macaronis sucrés, offerts de la meilleure grâce ». On est en visite avec le jeune duc Gaëtani d'une des premières familles de Rome, « de Tétoffe dont on fait les cardinaux », et on figure à la conversation de la princesse Doria.

Tout cela ne satisfait pas Bergeret qui se plaint de ne faire que des révérences et craint d'oublier bientôt de savoir tourner un compliment aux dames ; aussi préfère-t-il rentrer à son palazzo^ qui a été surnommé le petit Paris,

On pourrait multiplier les citations. Bornons-nous à cet extrait d'une représentation théâtrale dans la ville papale. Les choses ont bien changé depuis un siècle. C'est la représentation d'ouverture au théâtre Argentina :

(( Rien n'est plus rare que d'avoir des loges ce premier jour. Par bonne aventure, j'ai trouvé M. de Breteuil qui m'a offert la sienne avec instance; j'en ai joui avec lui et j'ai vu l'Opéra bien à mon aise. Voilà donc cet Opéra fameux d'Italie

SA VIE ET SON OEUVRE

et ces salles si belles que Ton nous vante tant! Si on appelle une belle salle une salle immense une fois plus grande que celle de notre Opéra de Paris, presque ronde, garnie de sept rangs de loges sans aucune décoration... Du milieu du plafond un lustre immense pendu et garni de douze gros flambeaux de poing qui éclaire parfaitement, mais que Ton remonte absolument en haut dès que le spectacle commence ; alors toute la salle est dans l'obscurité et le théâtre seul y jette quelque lueur, seulement il est toléré que dans le parterre ceux qui veulent ont une petite bougie pour suivre le livre de l'opéra, ce qui fait une multitude de petites lumières... C'était un grand opéra, il Hoit composé d'environ sept acteurs dont quatre femmes et trois hommes, c'est-à-dire quatre hommes inusico habillés en femmes avec leurs voix claires. L'illusion y est assés et la voix y contribue. Ils cherchent à y mettre toutes les grâces du genre féminin. Ils n'ont contre eux que la prévention où nous sommes que ce sont des hommes ou espèces cï hommes. Des trois autres il y a encore deux castrats et le dernier ténor ou voix d'homme ordinaire... Frénésie, cris, hurlements, applaudissements outrés, malheur aux têtes foibles, et pendant cette tempête l'ariette se chante et on en perd la moitié. Il y a trois actes fort longs. Après les deux premiers, il y aunballet. Ah! quel ballet! le coup d'œil ressemble à peu près aux nôtres de Paris. Beaucoup d'hommes et de femmes, mais ces femmes sont des hommes, non pas musico, mais hommes ordinaires habillés en femmes. Ils ne cherchent l'illusion que dans l'habillement, car il n'est pas difficile de voir bientôt et discerner ce monstrueux assemblage... Il y a des danseurs qui dansent seuls, formant des sauts à effrayer, loin de faire plaisir. Des hommes habilh'^s en femme y dansent aussi seuls dans h^ mèuK^ goût et on y voit continuellement les culottes noires dont l'uni-

forme est indiqué par la police. Les écarts de jambes, les pirouettes et tout ce qu'il y a de plus singulier attirent à ces espèces de femmes danseuses, les plus sincères applaudissements avec des cris auxquels nous sommes peu accoutumés... Voilà l'Opéra d'Italie ou plutôt de Rome que Ton nous vante. 11 n'y a rien que de voir les choses par soi-même et de près. ))

Enfin après quatre mois et demi de séjour, la caravane se décide à partir pour Naples. C'est l'itinéraire habituel de ce voyage, et le 15 avril 1774, Bergeret écrit :

« Nous voilà donc en plein soleil. Nous nous trouvons délicieusement logés sur le bord de la mer, des quays, et vis à vis du mont Vésuve, vomissant des flammes continuellement. Nos lunettes ne le perdent pas de vue, et pour notre arrivée il paroît qu'il aura voulu donner une représentation. Le premier coup d'œil de Naples est fort agréable. Cela sent la grande ville... Le reste de la journée s'est passé à défaire nos ballots et à découvrir des gens d'art pour nous aider à reconnoître les choses curieuses. Il se trouve justement icy un ancien pensionnaire du roy, architecte, avec beaucoup de talent. Il nous sera fort utile. Il a été retenu icy dans ses courses par des plans qu'il a donnés pour établir un wauxhal. »

Bergeret ne le nomme pas, mais nous pensons qu'il doit s'agir de l'architecte Després, qui fit en efl*et vers cette époque un long séjour à Naples et qui a donné tant de compositions et de dessins pour le Voyage de Saint-Non,

Et les lettres de recommandation de faire leur effet ordinaire. Dîners chez l'ambassadeur de France le baron de Breteuil, qui a de bons tableaux et réceptions chez sa fille, M"'' de Matignon; présentation au roi à Portici, par l'ambassadeur, concerts chez lord Hamilton, représentant de l'Angle-

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