‹ Honoré FragonardChapitre 17 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Retour à Paris. — Tableau de Oorésus et Callirhoé. — Opinions de Diderot, de Bachaumont, de Grimra et de Mariette. — Fragonard est agréé à l'Académie royale.

— Il se consacre à la peinture de genre. — Doyen et Fragonard. — L'Escarpolette.

— Le graveur Nicolas de Launay. — Fermiers généraux et amateurs de peinture : le marquis de Véri, La Reynière, Randon de Boisset, le prince de Conti, M. de (irammont, M. de Sireul, Varanchan de Saint-Geniès, Le Roy de Senneville, Duclos-Dufresnoy, Baudouin, etc. — Les Baigneuses, la Faite à dessein, le Début da Modèle, la Fontaine d'Amour, le Serment d'Amour, la Gimblette, le Baiser à la dérobée et les tableaux des Baisers, le Sacrifice de la Bose, le Vœu à l'Amour, la Toilette de Vénus, etc. — Critique de la manière de Fragonard dans le Dialogue sur la peinture.

Voilà Fragonard à Paris1 plein d'une noble et juvénile ardeur. Le premier soin d'un ancien pensionnaire du Roi, à son retour de Rome, est d'exécuter quelque tableau d'éclat,

4. — Le retour du peintre à Paris se place vers le mois d'octobre 17CI. Ce qui l<; date, c'est un passage du Journal de Wille, qui, au 2 octobre, signale une visite que

afin de se faire agréer à l'Académie de Peinture, car c'est à ses Salons qu'il pourra se produire, et seuls les Académiciens agréés et professeurs ont le droit d'y exposer. Il se met à l'œuvre, sans se laisser détourner par de futiles travaux, appelle à son aide ses ressouvenirs classiques , et réunit dès lors les éléments du grand ouvrage qu'il veut présenter à l'Académie et au public.

Un sujet de genre ne peut suffire; c'est à l'histoire ou à la mythologie qu'il faut emprunter quelque dramatique épisode. Avant de trouver son affaire, Fragonard tâtonne, essaie d'un Antiochus mourant d'amour pour Stratonice, cherche dans le poème du Tasse; des esquisses colorées, Renaud dans les Jardins d'Armide et Renaud, dans la Forêt enchantée nous le prouvent; puis sa pensée s'arrête de préférence sur les légendes grecques qui confinent à la mythologie. Le sujet qui finit par le fixer, c'est le sacrifice d'une jeune fille, c'est un dramatique épisode où il puisse, dans la pompeuse ordonnance d'un temple prêtant aux effets de lumière, placer des groupes aux colorations vives, faire ressortir la touchante victime, innocente et résignée dans ses longs voiles blancs, et frapper par l'expression des visages et la mimique des gestes. Plusieurs esquisses gouachées du Sacrifice d'Iphyge'nie témoignent de ses préoccupations et de ses recherches. Enfin, — est-ce la scène capitale de la Callirhoé du poète Roy, un opéra que l'on jouait alors, qui le décide? — mais son choix s'arrête définitivement au sujet de Corésus et la triste Iphygénie fait place à la défaillante Callirhoé, l'ordonnance du sujet restant à peu près la même.

lui fait l'abbé de Saint-Non, compagnon de voyage de Fragonard, « de retour de son voyage d'Italie depuis le commencement de la semaine. Il est toujours aimable à son ordinaire. »

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Il en fit plusieurs projets. On peut en voir au musée d'Angers une belle et chaude esquisse. Une autre dans la collection Walferdin était toute différente du tableau définitif. Enfin, il terminait l'œuvre dans l'hiver de 1764, et le 30 mars 1765, présentait aux suffrages de l'Académie Royale de peinture, son Corésus se sacrifiant pour sauver Callirhoé. L'Académie, heureuse de s'adjoindre un peintre qui donnait de si belles espérances, le recevait par acclamation et tout d'une voix.

On connaît le sujet : Callirhoé, désignée par le sort, va mourir, la fin de la peste d'Athènes est à ce prix; mais le grand-prêtre de Bacchus, exécuteur de la sentence, plutôt que d'immoler la jeune fille qu'il aime, se tue à sa place afin d'offrir une victime expiatoire aux Dieux.

Quoique placé bien haut dans les salles du Louvre, ce tableau produit encore grand effet et l'on peut y apprécier cette intéressante tentative de l'artiste vers le grand art. Du premier aspect se dégage une impression d'harmonie que n'atténue pas la remarquable vivacité du coloris. L'ordonnance est dramatique. Dans les esquisses qui témoignent de l'hésitation du peintre, le grand-prètre, à peine indiqué, apparaissait en arrière et Callirhoé, encore debout, était soutenue par ses femmes. Dans la composition définitive, le sacrifice est consommé. La jeune fille, plus pâle que les roses qui couronnent son front, est tombée évanouie aux pieds du grand-prêtre qui vient de se poignarder. Par un mouvement théâtral, trop arrondi pour être juste en un pareil moment, celui-ci, auquel on a unanimement reproché de manquer de masculinité, cherche à retirer le poignard qu'il vient de se plonger dans le sein. De jeunes acolytes accourant, complètent le groupe principal, au ton un peu blafard, aux draperies un peu molles, que l'on croirait plutôt l'œuvre du sage Vien.

Au premier plan, au contraire, une femme et son enfant renversés par la terreur sur le tapis d'un rouge vif, ont plus d'énergie, mais sentent trop leur réminiscence italienne. L'ensemble est harmonieux cependant; les vapeurs et les fumées des sacrifices, au milieu desquelles apparaissent les Furies, contribuent à donner un sentiment de terreur, mais d'une terreur que l'on peut qualifier d'agréable. On a l'œil amusé, car même dans un sujet lugubre, Fragonard trouve encore moyen de flatter le regard.

Quelle fut l'opinion des critiques d'alors? Bachaumont écrit dans les Mémoires Secrets : « On admire en général le tableau du nouvel auteur, M. Fragonct (sic). L'ordonnance en est très belle. Il y a de grands effets de lumière clans cet ouvrage, mais on trouve mauvais que Corésus ne soit point assez caractérisé ni comme homme ni comme grand-prètre. » Le clairvoyant Mariette, plutôt sympathique, sent bien que la grande peinture ne sera pas le lot du nouvel agréé. « Jamais il n'aura le pinceau de son maître Boucher, note-t-il sur son Abecedario. Le tableau que Fragonard a présenté à l'Académie, me le fait craindre; il est agréablement composé, mais il paraît peint avec peine. L'ordonnance a généralement plu. J'y trouve en général un faire qui vise à la manière de Bourdon. La timidité qui règne dans le caractère de cet artiste lui retient la main. Jamais content de ses productions, il efface et revient sur luimême, ce qui est une méthode qui nuit au talent et qui peut faire tort à ce jeune peintre. J'en serais fâché, les efforts qu'il fait pour bien faire méritent un meilleur succès. »

L'excellent Wille, qui inscrit au jour le jour les menus faits artistiques dont il est témoin, note aussi son impression dans son Journal, à la date du 30 mars : « J'allai à l'Assemblée de l'Académie Boyale. M. Frago ou Fagonard y fut agréé avec

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applaudissements. Il avait exposé aux yeux de la compagnie, un très grand tableau d'histoire qui était très beau et plusieurs paysages très bien faits et bien coloriés comme aussi des desseins de diverses manières qui avaient bien du mérite. »

(Test au Salon de 1769, le 25 août, jour de la Saint-Louis, que le public fut appelé à juger l'œuvre de Fragonard. Placé près de la Chaste Suzanne et des Grâces « trop maigres » de Carie Van Loo, des peintures sentimentales de Greuze et de quelques-uns des Ports de France de Vernet, ce tableau fut l'événement de l'exposition. Quelques croustillantes pochades de Baudouin, nombre de tableaux de son beau-père Boucher et des paysages de Leprince, de retour de Russie, étaient parmi les morceaux intéressants de cette réunion de peintures sur laquelle Diderot a écrit son plus étincelant Salon.

Le critique constate qu' « après un premier tribut d'éloges payé à l'artiste, après les premières exclamations, le public a semblé se refroidir ». Puis feignant de ne pas avoir vu le tableau qui aurait été enlevé du Salon, il raconte une vision suggérée par la lecture des Dialogues de Platon, et intitule ce récit, mêlé de conversation avec Grimm, l'un des morceaux les plus originaux du grand écrivain, l'Antre de Platon.

Dans cette caverne donc, il assiste d'abord à des saturnales où les sexes sont confondus et les parentés aussi. Toutefois le jeune homme aux vêtements sacerdotaux qui conduit cette orgie, sollicite en vain une jeune fille qui demeure inflexible. Le Dieu du temple irrité s'écrie: Qu'elle meure ou qu'un autre meure pour elle! Puis il décrit le temple de marbre où doit avoir lieu le sacrifice, les tapis de pourpre, la douleur du prêtre, l'entrée de la jeune fille vêtue de blanc et couronnée de roses.

Mais ce sont les personnages du tableau de Fragonard,

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s'écrie Grimm! — « Si cela est, reprend Diderot, oh! le beau tableau que Fragonard a fait! » Car ce que le critique a décrit, c'est surtout le tableau qu'il aurait rêvé de voir faire au peintre. Les deux augures tombent d'accord d'ailleurs que les vêtements du grand-prêtre tiennent trop de ceux d'une femme, que les jeunes acolytes, tout charmants qu'ils soient, sont d'un sexe par trop indécis, que la victime, bien tombée, est un peu trop serrée dans le bas de ses vêtements, mais ils ont été frappés de la magie de la lumière et impressionnés d'elTroi. Ils constatent que certaines têtes de vieillards et de femmes sont « faites d'humeur » et que le tableau abonde en effets de lumière et en demi-teintes, plus faciles à rêver qu'à produire.

« Enfin, ajoute Diderot, il y a des juges d'un goût sévère qui ont cru sentir dans toute la composition je ne sais quoi de théâtral qui leur a déplu. Quoi qu'ils en disent, croyez que j'ai fait un beau rêve, et Fragonard un beau tableau. 11 a toute la magie, toute l'intelligence et toute la machine pittoresque. La partie idéale est sublime dans cet artiste, à qui il ne manque qu'une couleur plus vraie et une perfection technique que le temps et l'expérience peuvent seuls lui donner. »

Les pages de Diderot sont trop connues pour en extraire davantage, mais il s'y trouve à la fin, une note de Grimm, que nous reproduisons l. Tout en souscrivant aux éloges

4. — « Jusqu'à présent, mon cher philosophe, je vous ai laissé dire, et j'ai parlé comme il vous a plu. Vous avez bien fait de vous arrêter à ce tableau de Fragonard qui a principalement fixé l'attention du public, moins encore par son propre mérite que peut-être par le besoin que nous avons de trouver un successeur à Carie Van Loo et à Desliys. Quand on pense à cette foule de jeunes gens revenus de Rome et agréés par l'Académie, sans donner la moindre espérance, on n'en peut pas bien augurer pour la gloire de l'École française, déjà assez décriée d'ailleurs. Nous n'avons qu'un Fragonard qui promette, contre cette foule de Briard, Firenet, Lépicié, Amand,

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octroyés à Fragonard, sa méfiance lui conseille de l'attendre à une autre épreuve, sachant combien ont tourné court, qui donnaient les plus brillantes espérances.

Grimm s'est montré là perspicace à son ordinaire, car les défauts qu'il signale étaient réels, et l'espérance de posséder un futur peintre d'histoire fut rapidement déçue. Ne vaut-il pas mieux pour lui et pour nous que l'artiste ait donné sa note personnelle, qu'il ait été le Fragonard que nous aimons, au lieu d'avoir forcé sa nature, en visant à un sublime pour lequel il n'était pas fait?

En somme le Corésus était un succès. La critique avait été bienveillante. Diderot, le grand salonnier, l'avait proclamé « une belle chose ».

« Je ne crois pas, s'était-il écrié, qu'il y ait un peintre en Europe capable d'en imaginer autant. » On faisait crédit an jeune homme jusqu'au prochain Salon. 11 semblait n'avoir qu'à chercher le succès dans la peinture d'histoire ou les sujets religieux. Le Roi, à qui le tableau appartenait déjà, avait décidé

Taraval, qui certainement ne feront jamais rien. Je ne crois pas le tableau de Fragonard sans mérite, tant s'en faut, mais il faut attendre le Salon prochain pour voir ce que cet artiste deviendra. Ce ne serait pas la première fois que nous aurions vu un peintre nouvellement arrivé de Home et la tête pleine des richesses de l'Italie, débuter d'une manière aussi brillante, et puis s'affaiblir et s'éteindre de Salon en Salon. Ce qui me donne quelque doute sur le génie de Fragonard, c'est qu'en comparant l'effet de son tableau avec le pathétique de son sujet, je ne trouve pas qu'il y atteigne. Si la victime vous paraît plutôt endormie qu'évanouie, le sacrificateur m'a paru froid et sans caractère : sou sexe est aussi indécis que celui de ses acolytes; on ne sait s'il est homme ou femme, et la faute n'en est pas seulement à ses vêtements; mais à sa tête et à tout son corps. Vous avez relevé d'une manière très ingénieuse ce qui donne à toutes ces figures plutôt un air de fantômes et de spectres que de personnages réels : car enfin tout ce beau rêve que vous venez de me conter, vous l'avez fait au Salon, en contemplant le tableau de Fragonard et la plupart du temps, si je m'en souviens, j'avais le plaisir d'être à côté de vous et de vous entendre rêver tout haut. Mais comptez que votre rêve est plus beau que son tableau et que nous ne risquons rien d'attendre au Salon prochain pour prendre notre parti sur cet artiste. » (Œuvres complète* de Diderot, revues par Assôzat et Tourneux. Paris, Garnier 1876.)

sa reproduction en tapisserie sur les métiers des Gobelins. Les encouragements ne manquaient donc pas à Fragonard, bien que le prix attribué pour son œuvre, 2 400 livres, fût des plus modeste. Quels mobiles modifièrent les déterminations de l'artiste? Peut-être, comme on l'a dit, l'idée que travailler pour le Roi, c'était travailler pour la gloire et non pour l'argent, à cause de la difficulté de se faire payer du Trésor à sec? On ne trouve, en effet, la mention du règlement de laCallirhoé que dans le Registre des ordonnances de paiement pour l'année 1773, c'est-à-dire huit années après l'avoir exposée. Peut-être aussi les sollicitations auxquelles il fut en butte et la nécessité, pour vivre, de produire des tableaux aimables et faciles à placer chez les amateurs?

D'ailleurs Fragonard semble avoir prévu cette éventualité. A ce môme Salon de 1765, il montrait déjà un sujet gracieux, l'Absence des père et mère mise à profit. C'est un jeune garçon qui embrasse une fillette déjà grande, en train de faire jouer ses petits frères avec des chiens. Tout Fragonard est là : « Le sujet est joliment imaginé, proclame Diderot; il y a de l'effet et de la couleur... C'est un petit tour de force que le chien blanc placé au fort de la lumière... »

Au Salon de 1767, le peintre n'exposait plus qu'une Tête de Vieillard et des Groupes d'Enfants dans un Ciel, plafond ou projet de plafond, commandé pour son hôtel par le receveur des finances Bergeret, auquel Boucher l'avait présenté. Nous en reparlons à propos des peintures décoratives. Mais cette exposition d'un artiste occupé ailleurs, provoque une désillusion dans la critique.

Diderot dit tout net : « Monsieur Fragonard, quand on s'est fait un nom, il faut avoir un peu plus d'amour-propre. Quand après une immense composition qui a excité la plus

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forte sensation, on ne présente au public qu'une tète, je vous demande tà vous-même ce qu'elle doit être. »

Bachaumont de son côté, tout en constatant « la réputation naissante » du jeune artiste, et trouvant que son plafond est bien dans la manière « très légère et très aérienne » qui convient au sujet, procède par insinuation malveillante :

6 septembre 1767. « Pourquoi M. Fragonard sur lequel on avait fondé de si grandes espérances au Salon dernier, dont les talens s'étaient annoncés avec un fracas bien flatteur pour son amour-propre, s'est-il arrêté tout à coup? Les délices de Capoue l'auraient-ils amolli? Encore si son réveil pareil à celui de M. Doyen, nous étonnait par un coup de tonnerre! »

Ce rapprochement avec Doyen, qui, devenu amoureux de Mlle Hus de la Comédie-Française, avait été longtemps sans rien produire, montre suffisamment par quel genre d'occupation on supposait Fragonard absorbé.

Au Salon de 1769, il n'expose plus. Désolé de cette absence qu'il n'est pas loin de considérer comme une défection, le critique, cette fois, dépasse toute mesure :

10 septembre 1769. « M. Fragonard, ce jeune artiste qui avoit donné, il y a quatre ans, les plus grandes espérances pour le genre de l'histoire, dont les talens s'étoient peu développés au Salon dernier, ne figure d'aucune façon à celui-ci. On prétend que l'appas du gain l'a détourné de la belle carrière où il étoit entré, et qu'au lieu de travailler pour la gloire et pour la postérité, il se contente de briller aujourd'hui dans les boudoirs et les garde-robes. »

Garde-robe est un peu vif! Les portraits d'acteurs et de femmes de théâtre exécutés par lui, montrent assez la nature des fréquentations du galant Frago, plus souvent alors dans les coulisses de l'Opéra que dans les couloirs de l'Académie.

Il faut pourtant que Fauteur des Mémoires Secrets en prenne son parti. Les encouragements, fussent-ils de Grimm ou de Diderot, ne remplissent pas la poche. Fragonard délaisse à jamais la peinture historique et académique et n'exposera plus, tout le temps que durera la monarchie. Nous voulons croire

ESSAIM 1)'aMOURS Plafond pour l'hôtel de Bergeret, d'après la gravure au lavis de Saint-Non.

pourtant aux regrets de cette âme d'artiste qui ne dut pas sans remords abandonneras rêves de grande peinture, mais combien il était difficile aussi, à son exubérante nature, de se tenir dans la voie sérieuse. Sollicité par les amateurs de sujets galants, Fragonard ne faisait que suivre son penchant naturel en cédant à leurs désirs.

Il était déjà très en vue comme peintre de genre, quand

LES HAZARDS HEUREUX DE L ' E S G A II P 0 L E T T 1£ D'après la Gravure au Burin de N. de Lauuay.

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Doyen lui envoya l'amateur fantaisiste qui désirait avoir un tableau représentant les Hazards heureux de l'Escarpolette ; l'anecdote suivante montre bien quels sujets étaient imposés alors aux artistes. C'est Collé qui l'a narrée tout au long dans son Journal :

« Croirait-on, me disait Doyen, que peu de jours après l'exposition au Salon de mon tableau de sainte Geneviève des Ardents, un homme de la cour m'a envoyé chercher pour m'en commander un dans le genre que je vais vous dire. Ce seigneur était à sa petite maison avec sa maîtresse, lorsque je me présentai à lui pour savoir ce qu'il me voulait. Il m'accabla d'abord de politesses et d'éloges et finit par m'avouer qu'il se mourait d'envie d'avoir, de ma façon, le tableau dont il allait me tracer l'idée.

«Je désirerais, continua-t-il, que vous peignissiez Madame (en me montrant sa maîtresse), sur une escarpolette qu'un éveque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même, si vous voulez égayer davantage votre tableau.

« J'avoue, me dit Doyen, que cette proposition à laquelle je n'aurais jamais dû m'attendre, vu la nature du tableau d'où il partait pour me la faire, me confondit et me pétrifia d'abord. Je me remis pourtant assez pour lui dire presque sur le champ : Ah! Monsieur, il faut ajouter au fond de l'idée de votre tableau, en faisant voler en l'air les pantoufles de Madame, <>t que des Amours les retiennent. — Mais comme j'étais bien éloigné de vouloir traiter un pareil sujet, si opposé au genre dans lequel je travaille, j'ai adressé ce seigneur à M. Fagonat qui l'a entrepris et qui fait actuellement cet ouvrage singulier. »

Ainsi les scrupules de Doyen nous ont valu cette amu-

santé fantaisie, autrement mieux traitée qu'il n'aurait pu le faire lui-même. Son récit à Collé, qui le donne au mois d'octobre 1760, date aussi cette peinture qui nous initie à la facture très étudiée du Fragonard des premiers temps.

L'artiste a suivi le programme convenu, modifié seulement en ce que c'est une bonne pâte de mari et non un évéque, qui donne le branle à la balançoire. La pimpante jeune femme, coquettement coiffée d'un petit chapeau aux bords retroussés, se balance sous la feuillée touffue d'un parc élégant et le désordre du mouvement laisse à l'amant tapi dans l'herbe à ses pieds l'espoir, que chaque balancement réalise, des hasards heureux, d'idéales perspectives sous un froufrouement de soie rose. L'aérienne et gracieuse personne, tout enveloppée de discrets ombrages, est bien la figure du plaisir, la vision de la jeunesse insouciante en sa fleur.

Tout le monde a d'ailleurs la scène, d'un arrangement si heureux, présente à l'esprit, telle que la gravure brillante de Nicolas de Launay l'a popularisée. C'est un des sujets les plus connus de tout le xvme siècle et son débit fut, paraît-il, prodigieux. On a revu la peinture originale dans toute sa fraîcheur un peu froide, à la vente de la galerie du duc de Morny. Elle est bien de la première manière très faite du peintre. Le contraste entre le rose des jupes envolées et les tons d'un feuillage légèrement doré de l'automne est tout à fait charmant, comme aussi l'air à la fois effaré et amusé de la jeune femme. Quant aux comparses, ils n'ont que peu d'importance et sont volontairement assez effacés, bien que l'intention grivoise de l'amateur ait été soulignée comme il le désirait '.

\. — Une très bonne répétition de l'Escarpolette, par Fragonard, appartient à M. le baron Edmond de Rothschild. Nous croyons avec lui que c'est d'après cette

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Entraîné par son goût autant que par les sollicitations de ses contemporains, Fragonard devient dès lors le coryphée de la peinture galante. Seigneurs de la cour, gros financiers, gens de moindre importance, tous tiennent à posséder quelque œuvre brossée par son pinceau léger et demandent au peintre en réputation d'égayer leurs lambris. Le gracieux artiste, n'est, en somme, dans cette voie, que le miroir de la cour, l'écho des théâtres et des salons.

Et, à ce propos, il pourra sembler curieux de passer rapidement en revue les amateurs de tableaux de l'époque, ce qui nous renseignera en même temps sur ceux qui possédaient des Fragonard. Alors que la faveur salue l'astre naissant, M. de Julienne, l'ami de Watteau, l'amateur Gaignat, le notaire de la rue de Richelieu, et le comte de Caylus, le grand seigneur antiquaire, vont disparaître et leurs collections se disperser, mais nombreux sont les nouveaux venus qui aspirent à les remplacer ; nombreux ceux qui réunissent tableaux et riches ameublements, font décorer leurs hôtels, encouragent les artistes par leurs commandes, depuis le duc de Choiseul jusqu'au duc d'Orléans dont les galeries sont demeurées célèbres.

D'abord les financiers et fermiers généraux : le fastueux Beaujon,le banquier de la cour, aux splendeurs et aux prodigalités encore proverbiales aujourd'hui, qui entassait dans ses palais les effets précieux. Après avoir vendu sa folie, la Folie- Beaujon, à son collègue Bergeret, receveur des finances, qui va être pour Fragonard un Mécène, il achetait en 1 773, toujours dans le faubourg du Roule, l'hôtel d'Évreux, aujourd'hui

peinture que de Launay a fait son estampe. La concordance est complète et les plumes du chapeau qui ne sont pas dans le tableau ne constituent pas une objection sérieuse. De plus la gravure est bien dans le sens opposé.

FÉlysée, et y plaçait une belle collection de toiles françaises et hollandaises. — Randonde Boisset, est le type de ces fermiers

l'amour D'après la gravure en couleur de Janinet.

généraux éclectiques, faisant un emploi éclairé de leur fortune en consacrant de grosses sommes à encourager les artistes. Son premier soin, en arrivant en Italie, avait été d'acheter six

LA OIMBELF.TTE

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(il

tableaux à Joseph Vernet. C'était l'ami de Boucher avec lequel il voyagea en Flandre, et qui le conseilla dans l'achat de magnifiques peintures rapportées de ce pays. Il prisait fort Fragonard dont il possédait cinq toiles, la Visitation de la Vierge qui nous occupera plus loin, la Sultane, l'Amour Vainqueur, des Jeunes Filles sur un lit, et l'un de ses plus jolis paysages, ayant comme motif principal des Vaches à l Abreuvoir .

L'hôtel de Blondel de Gagny, trésorier général des amortissements, d'abord à la place Royale, ensuite place Vendôme, regorgeait des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture. Quand on lit la description de tous les marbres, bronzes, porcelaines montées, lustres de cristaux de roche, pendules, meubles de Boulle, peintures, gouaches, pastels et dessins qu'il renfermait, on est littéralement émerveillé de tant de richesses1. La vente eut lieu après décès, en 1776. Nous n'y voyons pas figurer d'œuvre de Fragonard, non plus que dans la collection de son fils Blondel d'Azincourt qui consistait pourtant en dessins, car il en possédait plus de cinq cents rien que du seul François Boucher.

Le fermier général Bourct, lui, s'était plus spécialement adonné aux peintures de Le Moine dont il avait les principaux ouvrages. Chez La Live de Jully, grand amateur d'œuvres françaises, les meilleurs artistes du temps, y compris Greuze, Natoire, Boucher, Oudry, Lagrenée, Vernet, Vien, Drouais, étaient représentés par des morceaux de choix, aussi nous étonnons-nous de ne pas y rencontrer notre peintre, pas plus que chez le receveur général des domaines Poullain, dont le cabinet de la rue Chapon au Marais n'abritait guère, il est vrai, que de petits hollandais.

\. — Dictionnaire pittoresque et historique d'Hébert, Paris 1766, et, Guide des Amateurs à Paris, de Thiery, 1787.

C'est pour le baron de Saint-Julien que Fragonard avait exécuté le Colin-Maillard et la Balançoire , deux de ces tableaux décoratifs où il mettait en scène des enfants avec tant de verve et de couleur. C'est pour cet amateur, dit-on, que fut faite la fameuse Escarpolette. Elle figure du moins dans son catalogue, en 1788.

M. de La Reynière avait, dans sa maison de la Grange- Batelière, de bons tableaux, surtout des Le Moine, des chasses de Desportes, et tout un salon décoré de paysages et d'ornements par le peintre-architecte Clérisseau. Il était l'heureux possesseur de la Sultane appuyée sur une ottomane, un Frago qui reparut plus tard à la vente du fermier général Vassal de Saint-Hubert, et de l'ardente composition du Verrou, tableau provenant du marquis de Véri qui l'avait commandé.

Car dans cette lutte pour le beau et le luxe, les grands seigneurs tenaient à rivaliser de magnificence et de prodigalités avec les financiers. Ainsi, ce marquis de Véri, de goût raffiné, qui demeurait rue de Verneuil, avait spécialement, comme pour l'Escarpolette, imposé le sujet du Verrou au jeune peintre : sujet passionné s'il en fut, avec le mouvement instinctif et charmant de la jeune femme sentant sa défaite prochaine et la douce violence de l'amoureux qui, de sa main libre, pousse le verrou, dernier espoir de la vertu chancelante. La gravure de Blot a popularisé cette peinture croustillante, dont on a pu voir à la vente Walferdin un dessin au lavis légèrement rehaussé de sanguine, d'une charmante et libre allure.

Par une anomalie curieuse et qui peint bien son époque, le pendant de ce tableau significatif, chez M. de Véri, se trouvait d'un genre tout autre, c'était l'Adoration des Bergers, œuvre importante de Fragonard, « sublime » même, si l'on en croit l'expert Paillet, affirmant dans le catalogue de vente

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du marquis1, qu'il sera vu « avec le môme enthousiasme qu'il excitait chez son possesseur». Dans cette collection également riche en Greuze, où Ton pouvait admirer sa Malédiction Paternelle et son Fils Puni, et surtout la délicieuse Cruche Cassée, tahleaux qui sont maintenant au Louvre, se trouvaient encore de notre artiste plusieurs morceaux, des Petites Filles jouant au cheval, les toiles bien connues de l'Amour Vainqueur, et de l' Amour-Folie, si joliment gravées par Janinet, une Sapho, et quelques études ou paysages.

M. de Grammont tenait également notre peintre en haute estime et l'avait placé dans sa galerie entre Pater et Watteau. Sa Visitation de la Vierge, harmonieuse et lumineuse petite toile, au sujet choisi par l'amateur, passa, très admirée, de main en main et de galerie en galerie, aujourd'hui chez Randon de Boisset, demain chez le prince de Conti. Ce grand seigneur, dont la collection était riche en tableaux des trois écoles et en dessins de maîtres, avait acquis cette Visitation, <( où Murillo semble avoir mis sa touche », pour le prix de 703 livres. Il possédait encore de Fragonard, le dessin capital du Père de Famille, de la vente de Bèze, et deux Paysages, avec animaux et figures, provenant du comte du Barry, le roué, amateur de tout ce qui était de haut goût, y compris les potiches montées et les jolies femmes.

Rien de notre artiste chez le capitaine aux gardes françaises comte de Baudouin, graveur-amateur dont la galerie était principalement composée de flamands, non plus que dans celles des ducs de Cossé, de Noailles et de La Vallière, ce dernier plutôt amateur de livres rares et de pièces de théâtre.

En retour, de très beaux paysages chez le duc de Chabot,

4. — La vente de la collection de tableaux du marquis de Véri eut lieu le 12 décembre 1785, dans la grande salle de l'hôtel de Bullion, rue Plâtrière.

un seigneur passionné pour les arts, qui avait installé, dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré, une sorte d'Académie où les gens du monde allaient dessiner. — Le duc de Praslin, le frère de Choiseul, qui réunissait pourtant, dans ses salons de la rue Bourbon, par un aimable éclectisme, l'ancien au moderne, mettant Berghem et Metzu à côté de Greuze et de Van Loo,n'y avait pas compris Fragonard. Mais Thiery dans son Guide des Amateurs à Paris, nous signale dans l'hôtel du comte de Vaudreuil, l'ami dévoué de la reine Marie-Antoinette, au milieu d'une magnifique collection de tableaux de l'École française un « grand et délicieux paysage de M. Fragonard », des dessins du même, et dans un boudoir de l'hôtel du baron de Bezenval, rue de Grenelle, un amusant tableau de l'artiste.

Chez M. Le Boy de Senneville, autre fermier général, en sa maison de la rue Boyale, tout proche la place Louis XV, on voyait la Visite à la Nourrice, ou plutôt deux tableaux représentant ce gracieux sujet, car l'amateur avait voulu posséder non seulement le tableau terminé, à la touche si spirituelle, mais aussi l'esquisse harmonieuse qui en diffère un peu. Il s'y voyait encore six autres peintures de lui, paysages animés de jeunes femmes et d'animaux, plus quelques études. On trouvera dans le catalogue de la vente qui eut lieu en 1784, la description des ouvrages de Fragonard réunis par cet amateur convaincu.

M. de Sireul possédait à la butte Saint-Boch, une collection dont la perle était le portrait de La Fontaine par Largillière. C'était l'un des premiers connaisseurs de son temps en fait de dessins. Admirateur passionné de ceux de Boucher et ne pouvant avoir YOmphale de ce maître, il en demandait la copie à Fragonard, placée à côté de sept têtes déjeunes filles au pastel et de dessins au bistre. Le plus beau de ceux-ci était,

SA VIE ET SUN OEUVRE

suivant son catalogue, la Peinture dédiant ses crayons à Homère, Virgile et Mécène. Il possédait encore un petit bijou de sentiment que l'on a revu a la vente Walferdin, Jeune fille invoquant l'Amour au pied de sa Statue. Le comte de Merle avait pour sa part la poétique Jeune fille accoudée lisant une Lettre; M. de Boynes, plusieurs Vues de Tivoli et de la Villa Pamphili; enfin M. de La Tour d'Aiguës, officier aux gardes françaises, possédait du maître « des paysages aux fabriques liés pittoresques , spirituellement touchés ». Et puis le comte d'Orsay, le baron de Thiers, M. de Courmont, M. de Brissac, le fidèle de Mlne Du Barry, le comte de Vence, le chevalier de Damery, le chevalier Lambert, possesseur d'une des répliques de la Visitation, qui, presque tous pouvaient montrer dans leurs galeries quelque morceau de choix de Fragonard.

L'un des amateurs les plus engoués de son talent fut sans conteste Varanchan de Saint-Geniès , fermier de la régie du tabac. Son hôtel de la place Louis-le-Grand regorgeait d'œuvres peintes et dessinées des plus piquantes, dues surtout à deux ou trois artistes de prédilection. Varanchan aimait les études, les choses librement faites. Il avait réuni chez lui de ces notes intimes, des gouaches pleines de ragoût de Baudouin, des académies de jeunes filles de Boucher, aux chairs délicieusement fraîches, égayées par de piquants rehauts de crayons de couleur, et quelques-unes des plus libres productions de Fragonard.

L'expert Paillet, qui faisait la vente de Varanchan, après décès sans doute, en 1777, caractérisait ainsi sa passion du premier jet, de la première pensée : « Cette collection, écrivait-il, paraîtra plutôt le cabinet d'un artiste opulent et de bon goût que celui d'un amateur... Si les tableaux soigneusement finis plaisent plus vulgairement, il est une certaine classe d'amateurs qui jouissent suprêmement sur un seul croquis,

HONORÉ FHAGONARD.

ils recherchent l'âme et les pensées de l'homme de génie qu'ils savent voir et reconnaître... »

Les Baigneuses, du Louvre, que cet amateur possédait, peinture caractérisée de « composition folâtre, librement touchée et d'un excellent ton de couleur », nous confirment encore son goût du faire aisé, comme celui très caractérisé, des représentations de la femme. Les deux dessins du Verrou et de t Armoire, très vivement traités au bistre, voisinaient chez lui avec ceux des Jets d'eau et du Coucher des Ouvrières en Modes, savoureuses pochades d'un art ultra raffiné. Mais Varanchan s'intéressait aussi aux compositions plus sérieuses de son artiste. Il avait un important dessin de sa Callïrhoé, et même l'esquisse peinte de son Sacrifice d Iphygénie , sujet qui ne fut jamais exécuté en grand, enfin plusieurs de ses plus jolis paysages.

Passons à des amateurs moins qualifiés : le notaire de la rue Vivienne, Duclos-Dufresnoy , n'avait pas eu trop mauvais goût en choisissant la Fontaine d Amour. Chez Lenoir- Dubreuilh, en son hôtel de la rue Montmartre, se voyait un Paysage de Fragonard « éclairé par un beau soleil et d'un piquant effet ». De même chez Watelet, l'auteur du poème de la Peinture, des paysages et des ruines, à la sanguine et à l'aquarelle. Chez M. de Pille, une Tête de jeune fille « d'un beau ton de couleur »,et chez M. de Bèze, entre autres choses, le dessin capital du Père de Famille.

Et puis des artistes : l'architecte Trouard, possédait l'esquisse terminée du Corésus et un tableau représentant, dit son catalogue de vente1, Deux jeunes femmes assises au pied de la statue de Vénus, s'apprêtant à couronner de roses un

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