La vente eut lieu en
SA VIE ET SON OEUVRE
berger. Beaucoup d'esquisses de Fragonard et de paysages chez Hubert-Robert. Évidemment les deux amis échangèrent souvent leurs dessins à Rome. Rien d'étonnant non plus à ce que le peintre Baudouin ait encouragé les débuts de son ami par Tachât de quelques-unes de ses premières productions. Dans sa vente après décès, en 1770, on retrouve de Fragonard une Tête de Vieillard, peut-être celle exposée au Salon de 1767, un Philosophe accoudé caractérisé dans le catalogue, « tableau plein de ragoût, d'une touche claire et facile » et nombre d'autres peintures et dessins.
Au peintre Deshayes appartenait la copie de la Danaé de Rembrandt, de la main de Fragonard; à Nicolas de Launay, les tableaux du Petit Prédicateur et de l'Education fait tout, qu'il a gravés d'une si brillante façon. Cet habile artiste eut une vraie prédilection pour lui. N'oublions pas que l'Escarpolette qu'il lui dédia est une de ses plus belles planches.
Par tous ces exemples de gens épris de son talent, on peut juger des encouragements que Fragonard rencontra dès le début, dans le monde amateur. Aussi sa production redoublat-elle. L'un de ses plus charmants tableaux, dont la distinction frappa les connaisseurs à la vente C. Marcille, la Fuite à Dessein, peinture d'un faire serré et d'une couleur nacrée, est de son meilleur temps. La svelte jeune femme offre les traits délicats de son modèle de prédilection, alors qu'il peignait les panneaux de M,no Du Rarry, et présente beaucoup de ressemblance avec la figure principale de celui connu sous le nom de la Poursuite, ce qui en placerait l'exécution vers 1770.
A voir fuir la jeune espiègle se retournant à demi, les vers d'Ovide reviennent en mémoire :
Et fugit ad snlires ridens lasciva puella Et se cupit antè videri.
D'autres peintures également très terminées et d'un joli sentiment, le Chiffre d'Amour, avec sa sentimentale promeneuse, le Réveil de la Nature, personnifié par une jeune femme ayant pour tout voile les vapeurs du matin, et la Vision du Sculpteur rêvant devant le bloc de marbre ébauché, tous ces tableaux précieusement finis marquent sa première manière.
Mais bientôt ces sujets lui semblent trop froids et trop fades. Ce qu'il faut alors à notre coureur d'aventures, tout à l'enivrement de la jeunesse, ce sont des modèles à déshabiller sur ces lits dont il sait si bien froisser la batiste; des chairs potelées à peindre sous des courtines volontiers indiscrètes; ce qui l'amuse à rendre, c'est dans la Girnblette, le désordre de cette fraîche enfant jouant à son réveil avec son petit chien émoustillé. Une fille d'Opéra dans son boudoir ou son protecteur dans la petite maison du faubourg, pouvaient seuls se permettre d'accrocher chez eux cette polissonnerie à sous-entendu galant. Dans la ravissante réplique de la vente Walferdin, la jeune fille, sous ses courtines mordorées, n'a pas de girnblette à donner au bichon blanc qu'elle soutient du bout de ses pieds roses, mais les colorations des chairs sont merveilleusement juvéniles et d'un ton d'aurore, l'aurore de la vie!
Le triomphe de Fragonard est encore dans l'ébauche, on pourrait dire, la débauche, des formes nues, telles qu'il nous les montre dans l'étreinte énergique de ces deux corps au dos ondoyant relevé de roses tendres, tableau connu sous le nom de l'Instant désiré1 ou bien dans sa Bacchante endormie, de la galerie Lacaze, remarquables tous deux par la virtuosité et l'éclat de l'exécution. Dans la scène vivement
I. — Catalogué sous le titre des Amants heureux à la vente Walferdin.
SA YIK ET SON OEUVRE
esquissée de la Chemise enlevée, où l'Amour fait à une belle la niche de lui retirer tout voile, ce qui prête naturellement à un joli morceau de nu, son pinceau se meut à l'aise dans la gamme des blancs tendres et opalins. Jamais il ne se sentira plus sûr de lui qu'en peignant les Baigneuses, dont l'arrangement et les colorations le rapprochent de la manière de son maître, mais en plus vivant et en plus chaud. Avec ses rehauts dans les chairs et son paysage vibrant, cette peinture semble un Boucher retouché par Rubens. Qui donc a dit de ce groupe adorable de nymphes folâtrant sans gêne dans les roseaux, qu'il faisait l'effet d'un monceau de fleurs où domineraient les roses, et accentuant encore la pensée, que cette peinture était fleurie et qu'elle « sentait bon »?
Le Carpentier1 écrivait en 1821 de Fragonard qu'il fut à la fois « le Chaulieu et le Lafare de la peinture ». Il aurait pu remonter plus haut parmi les poètes qui ont chanté la beauté et l'ivresse des sens et dire qu'il en a été l'Anacréon. Fragonard a justement mis en scène le poète érotique grec dans une de ses plus heureuses conceptions, Anacréon couronné par Vénus, célébrant avec conviction l'ivresse et l'amour, ces deux joies des pauvres mortels.
Traité dans la gamme des tons clairs, le Début du Modèle était l'une des perles de cette collection formée par Walferdin, l'amateur passionné qui avait deux admirations, ou, mieux, deux cultes, Diderot, son dieu littéraire, et Fragonard, sa religion artistique. Dans cette sélection, sorte d'apothéose à la mémoire du peintre, ce tableau retenait, entre tous, le regard charmé. Imaginez tout ce que vous pouvez rêver de plus blond, de plus rose, de plus clair; pétrissez ces tons avec
L. — Galerie des Peintres célèbres, par Le Carpentier. Paris, 1821.
HONORE FRACJONAÏin.
esprit, mais avec l'esprit inimitable du maître, et vous aurez l'impression ressentie. Le pinceau glisse sans appuyer sur les roses éteints du déshabillé d'atelier d'un jeune peintre occupé à soulever, du bout de son appuie-main, les derniers voiles de son modèle. Ce n'est qu'une esquisse peut-être, mais quel tableau achevé la vaudrait et comment oser désirer plus terminées ces indications qui disent tout?
Et puis le peintre était peut-être pressé d'enlever son ébauche pour vaquer à de plus douces occupations. Qui ne voudrait, en effet, reconnaître dans cette scène notre héros à la Heur de ses belles années, amoureux de la femme et s'imprégnant d'elle, afin d'en mieux rendre les contours?
Ne cherchez point, en effet, chez Fragonard, l'innocence ou la naïveté que vous pourriez rencontrer chez Greuze. On a appelé les tableaux de ce dernier des « romans muets »; ceux de Fragonard ne sont alors que des nouvelles à la main où Faction ne traîne pas. Ne lui demandez pas non plus de chasteté. (Test un sens qui lui manque. De piquants morceaux de nu rendus avec feu, de troublantes étreintes comme dans la Fontaine d' Amour ou le Serment d'Amour deux de ses compositions les plus sensuelles, voilà ce qu'il offre, et nul peintre, sauf Prudhon bientôt, ne produira plus suave impression. (Test l'ivresse de la jeunesse célébrant ses vingt ans, c'est l'éveil de l'amour sensuel, retracé par un artiste créé tout exprès pour cette voluptueuse peinture.
Rien dans son œuvre peint, n'est comparable à la délicieuse composition du Serment d Amour, et ne peut mieux faire apprécier ses qualités de morbidesse amoureuse, avec un je ne sais quoi de caressant et de flou, qu'elle doit aux enchantements de la lumière concentrée sur les amoureux avec un art exquis. Ce tableau, reparu en dernier lieu A la