LA FONTAINE D AMOUR
SA VIE ET SON OEUVRE
vente Nariskine, brille d'un éclat surnaturel. Impossible de baigner dans une atmosphère plus idéale, l'enlacement de ces deux jeunes corps assoiffés de plaisir. Impossible d'imaginer étreinte plus tendre et conviction plus forte dans ce serment d'éternelle fidélité. C'est d'un éclat voilé et d'un blond charmant. Quel magicien est donc ce peintre qui, dans une chose si simple, a su mettre tant de poésie, élever à cette hauteur le terre-à-terre d'un baiser et donner au spectateur le sentiment d'une jouissance infinie? Le graveur Mathieu a très bien rendu, à la fin du siècle dernier, la tonalité et le sentiment de cette toile avec l'harmonie de grisaille qu'elle possède.
La célèbre composition de la Fontaine d 'Amour, plus ardente encore, peint l'élan passionné de deux amants emportés vers la source des suprêmes voluptés, représentée par la fontaine dont les ondes ne débordent la vasque que pour se renouveler sans cesse. L'univers s'écroulerait sans les émouvoir, tant ils sont occupés d'eux-mêmes. Le tableau apparaît pour la première fois, en 1807, à la vente de Villeminot, payeur général de la marine, amateur qui ne devait pas être le premier possesseur de cette ravissante chose, commandée sans doute par quelque raffiné de la cour et si moelleuseinent rendue par Regnault de son pointillé caressant?
Ce graveur a donné pour pendant à sa planche, le Songe d Amour, d'une exécution analogue, tableau peint dans la même gamme harmonieuse. Voluptueusement endormi, un jeune guerrier voit en songe son idéal de beauté, Vénus ellemême descendant des nuages pour prêter à son rêve la consistance de la réalité. La couleur est vaporeuse, mais l'arrangement moins heureux, malgré le prestige de l'enveloppement lumineux de l'atmosphère.
Le baiser! Voilà encore l'un des sujets favoris du peintre,
la note caractéristique des compositions de son beau temps, car la caresse mutuelle de bouches jeunes et fraîches est comme une attraction involontaire pour son pinceau.
La liste est longue depuis le Premier Baiser, où le peintre a mis comme un frisson de bonheur, jusqu'à ce joli tableau connu par la gravure sous le nom de Baiser à la Dérobée, où la jeune fille est si bien embrassée entre deux portes par son entreprenant cousin. Que d'appétissantes figures aux yeux mi-clos, aux bouches gourmandes, nous montrent le Baiser Dangereux , le Baiser Amoureux, les Baisers de la vente Laperlier, où deux jolies têtes blondes se mangent de caresses.
Toutes les façons imaginables d'embrasser, Fragonard les passe en revue du bout de son pinceau. Encore un baiser, l'Enjeu perdu, où il nous montre un jeune garçon se payant à bouche que veux-tu sur la joue de la jeune fille qui refuse mollement l'enjeu qu'elle vient de perdre. Le sujet lui fut commandé en Italie par le bailli de Breteuil \ ambassadeur de Malte à Rome, que Fragonard avait rencontré dans ses voyages.
La peinture de l'amour sous ses formes les plus raffinées, voilà son plaisir. Le Sacrifice de la Bose est une composition typique par la subtile recherche du sujet. Le peintre voulant rendre emblématiquement la perte de la virginité, nous montre une jeune fille pâmée, tenant encore à la main la rose qui s'évapore dans les airs au milieu de mystérieuses vapeurs. L'allégorie sourit à Frago. Il veut l'accentuer davantage, et dans un autre tableau, l'Amour, le sacrifice accompli, couvre presque de ses ailes la jeune victime renversée dans ses bras, pendant que la rose symbolique achève de se consumer sur l'autel.
Recherche alambiquée et presque ridicule, si elle n'était
— D'après une no-lu du catalogue delà vente du bailli de Breteuil en 1785.
SACRIFICE DE LA ROSE D'après la Gravure <1<» H. Gérard.
SA VTE ET SON OEUVRE
si délicieusement rendue! Mysticisme dans l'érotisme! Répétons ce joli mot des Concourt : « Un souffle de sainte Thérèse dans une image de Parny. »
Le mot a été dit à propos de ce délicieux tableautin le Vœu à l'Amour, plus éthéré encore dans sa sentimentalité passionnée, d'une extrême légèreté de touche, presque d'immatérielle exécution.
« Regardez vite, de peur qu'elle ne s'évanouisse! » a-t-on dit de cette esquisse idéale. La jeune fille sorte d'apparition qui se précipite avec une telle conviction au pied de l'autel de l'Amour pour lui demander d'exaucer ses vœux, a frappé tous les écrivains d'art qui l'ont vue : « Elle vole et ne tient plus à la terre, écrivait jadis le critique Thoré ; elle semble enveloppée de je ne sais quel encens qui enivre et consume, quand on se livre au fils de Vénus... Fragonard en cette simple esquisse, s'est élancé au delà des limites de la peinture et envahit le domaine de la poésie rhythmée. André Chénier eut écrit une belle pièce de vers sur ce Vœu à F Amour ! 1 »
Et il ajoutait que dans les lyriques grecs seuls, dans Sapho surtout, on pourrait rencontrer pareil élan d'amour! Reaucoup de ces toiles, n'étaient, ceci n'est pas un reproche, que de simples ébauches. Fragonard eut le goût de l'esquisse, que toute une classe d'amateurs réclamait. Il lui plaisait de laisser inachevée l'œuvre, sentant bien que l'ébauche enlevée de verve est souvent affaiblie par un travail trop repris, que d'heureuses colorations perdent par les retouches, et l'aisance des mouvements par des contours trop arrêtés!
Cependant, au milieu de cet engouement pour son talent, quelques notes aigres-douces s'élevaient dans le concerl de
\. — Gazette des Beaux-Arts. (Compte rendu d'une Exposition de Peintures de l'École française du xvuie siècle, au boulevard des Italiens (1 800), par \Y. Burger (Thoréï.
louanges. L'inachevé, le vaporeux, les curiosités du pinceau de Fragonard, et surtout son succès, n'avaient pas toujours eu l'heur de plaire. Dans un de ces dialogues supposés, imaginés par un critique à propos des Expositions de peinture1, sa manière de peindre était vivement critiquée. Dans ce dialogue, le marchand de tableaux Rémi était censé signaler à Mgr Fabretti, prélat italien, le heurté, le roullè, le bien fouetté, le tarfouillis qu'il a pu voir à Lmsienne (sic).
« Sont-ce des injures ou des éloges? » demande son interlocuteur. — Et Remi de répondre : « Comment! vous vous moquez, je crois. C'est du divin Fragonard dont je vous parle; le pinceau le plus capital selon les chefs de notre peinture. Pour celui-là rien ne lui manque. Il va paraître sous peu une dissertation dans laquelle on déduit que le divin Fragonard est un Michel-Ange et un Titien, les deux à lui tout seul. »
Voilà, au milieu d'une ironie rageuse, de bien grands noms pour de bien petites insinuations. Fragonard n'a pas la prétention de rivaliser avec les grands pontifes de la peinture, ïl se contente d'être le peintre de la femme et pour rendre avec plus de saveur ses beautés, il emprunte aux maîtres, un peu trop peut-être, leurs moyens et leurs procédés; quand il veut s'élever jusqu'au style, c'est avec le ressouvenir de leurs manières. Thoré a bien exprimé l'impression ressentie devant ces emprunts peut-être inconscients, à propos du tableau de la Toilette de Vénus :
« Le voici tout rubenesque de couleur et presque florentin de tournure dans sa Vénus! Cette figure de femme est du plus beau jet de dessin, de la tête aux pieds ; ses formes allongées et élégantes, correctes de contour, distinguées aux
i. — Dialogue sur la Peinture, à Paris, chez Tartouillis. (Salon de 1773.)
SA VIE ET SON OEUVRE
extrémités, ont vraiment quelque chose du style des maîtres de Florence. Fragonard faisant songer à Michel-Ange! N'ayez pas peur : la tète ronde et sans caractère est bien du style pompadour et les petits Amours qui entourent la déesse ne descendent point de l'Olympe antique. Ils descendent des petits satyres de Rubens ou de Jordaëns tout épanouis et tout envermillonnés. Le charme de ce tableau est justement dans le contraste de tons fleuris et vaporeux avec une certaine grandeur inusitée chez les pompadouriens . »
Critique très fine du peintre-miroir qui a fait d'ailleurs à bien d'autres des emprunts : à Nicolas Maës, par exemple, les jeux habiles de sa lumière, dans le Jeu de Cache-Cache; à Terburg, dans le Contrat, sa robe de satin aux plis artistement cassés; à Murillo, le nuageux de ses toiles; à Luca Giordano, l'énergie de sa couleur. Quelle que soit l'habileté avec laquelle le charmant artiste s'est assimilé certaines qualités des maîtres, il ne reste pas moins toujours le Fragonard parisien et galant, le Fragonard retraçant la fête de l'amour et de la jeunesse, le Fragonard de la Fontaine et du Serment d'Amour.