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LE CHEVAL FONDU

SA VIE ET SON OEUVRE

est un grand panneau de plus de trois mètres de largeur, exécuté, nous ne savons pour quel amateur délicat, mais qui orne actuellement la salle à manger du Gouverneur de la Banque de France. C'est la Fête de Saint-Cloud tout ensoleillée avec ses massifs de verdure, ses jeux d'eau, ses parades, son théâtre de marionnettes et ses promeneurs spirituellement touchés. A gauche, Colombine adresse un boniment à la foule bariolée; au centre, des marchands de fanfreluches, des enfants tirant des macarons, tous ces groupes dominés par l'immense jet d'eau qui retombe en pluie lumineuse, en avant des grands arbres du fond noyés dans la buée d'une belle aprèsmidi d'été.

Voilà bien la gaie représentation des fêtes d'autrefois! Cette peinture est d'exécution plus ferme que les précédentes, traitée davantage en tableau, et doit leur être antérieure. Les principaux épisodes, la Parade et les Marionnettes, très vivement traités, figuraient, détachés, à la vente Walferdin. Ces esquisses paraissent être les premières études d'après nature faites pour servir à la confection du grand panneau.

Guignol pourtant est mieux qu'une esquisse, c'est un agréable tableau. Sous les grands arbres du parc à la frondaison d'automne est installé le théâtre en coutil rayé. Une chaude lumière baigne l'auditoire , composé de femmes en parasol et d'enfants se détachant en clair sur le vert assoupi des futaies.

Il faut encore ranger parmi les toiles décoratives, celles dont Fragonard devait probablement la commande à l'abbé de Saint-Non et que le fermier général Rostin d'Ivry plaçait dans son château d'Hénonville1, restauré vers 1770, panneaux qui

1. — Une pièce de Saint-Xon, gravée au lavis d'après Boucher, porte : St Non se. a Hénonville, 1766.

sont passés, il y a deux ans, à la vente de son descendant, le baron d'Ivry l. La Collation à la Fontaine et le Concert dans le Parc , furent simplement attribués à Fragonard. Bien qu'une certaine sécheresse et quelques défaillances aient pu faire naître un doute, nous nous demandons quel artiste aurait su, à cette époque, grouper ainsi les personnages et se rapprocher autant de l'habile décorateur et par la composition et par la couleur. Le financier était un délicat, comme le prouvent les beaux meubles des Gobelins et les bronzes garnissant son château ; comment y aurait-il placé des copies?

Lancé dans le monde de la haute galanterie dont les déesses aimaient à se faire élever des temples, les occasions se multipliaient pour notre artiste de les orner, bien que son caractère vif et cassant lui ait fait laisser parfois les peintures inachevées. Un salon, un boudoir peint par Fragonard, le joli rêve pour une femme à la mode, et l'agréable et artistique distraction, aux alentours de 1770, de se construire un hôtel et de le faire décorer! Gabriel père et fils ou Ledoux se chargeaient de la construction, adaptant avec goût des motifs antiques aux exigences modernes. Les boiseries étaient fouillées en ingénieuses arabesques sur les dessins de Salembier, La Londe ou de La Fosse. Pour les plafonds, on avait le mythologique Hallé, l'académique Vien ou simplement Bocquet, le décorateur des Menus. Pour les panneaux décoratifs des salons, les bergeries de Boucher, les scènes galantes de Fragonard. Dans le boudoir, des oiseaux ou des animaux de Huet, à moins de s'être adressé pour les fleurs à Bachelier, et dans la salle à manger rien de mieux que les marines de Vernet ou les paysages de Bobert.

1. — Ils ont été rachetés 11 000 francs par Mme la duchesse de Montesquiou-

Fezensac.

MADEMOISELLE OUIMARD

SA VIE ET SON OEUVRE

A Vassé, à Clodion, il fallait laisser le soin de sculpter les termes et les riches mascarons des cheminées de marbre bleu turquin, sur lesquels Caffieri faisait grimper ses ornements de bronze dorés au feu, pendant que Houdon ou Pajou plaçaient au-dessus le buste à la fois idéalisé et ressemblant de la maîtresse du logis. Le long des murs devaient courir des sièges du dernier goût recouverts de tapisseries tissées aux Gobelins sur des sujets de Boucher, ou travaillées à Beauvais sur les dessins d'Oudry. La fraîche toile de Jouy allait paraître, mais on tendait encore les chambres de verdures d'Aubusson peuplées de paons et de perroquets aux couleurs chatoyantes. C'était, paraît-il, à Le Carpentier qu'il fallait s'adresser pour assortir les étoffes, à Dandrillon pour poser l'or aux lambris, à Martin pour burgauter de ses vernis les panneaux des meubles. Les pendules devaient être modelées par Marin ou Falconet; les candélabres, porter la marque de Germain ou de Caffieri. Une visite à la manufacture royale de Sèvres permettait de peupler les dressoirs de tout le menu service nécessaire à cette douce existence, de porcelaines au blanc laiteux, laissant à peine désirer quelques fleurettes négligemment jetées, et de pots-pourris de ce bleu de roi intense et profond. Enfin quand Gouthière avait ciselé merveilleusement les cuivres des commodes en marqueterie de Biesener ou les bonheurs du jour et les secrétaires en bois d'amarante, de violette ou de citronnier, il ne restait plus à l'homme ou à la femme assez riches pour s'offrir toutes ces élégances, qu'à s'installer et à recevoir nombreuse et spirituelle compagnie, ce qui ne faisait pas défaut alors.

Telle est la tâche agréable qu'entreprirent à peu près au même moment Mlle Guimard et Mme Du Barry. Quelques mots sur la danseuse célèbre qui allait faire appel au talent de Fra-

gonard. La Guimard, qui devint plus tard la femme de l'auteur dramatique et directeur de théâtre, Despréaux, fut dès ses débuts très à la mode dans le public élégant1.

« Elle est d'une légèreté digne de Terpsichore, écrit Bachaumont en mai 1762. Il ne lui manque que des grâces plus arrondies dans certaines parties... de son rôle. »

Pour bâtir sa maison, la Guimard prit Ledoux, l'architecte à la mode, qui allait construire aussi le pavillon de Louveciennes. C'est lui qui se chargeait d'élever ces jolis palais clans les quartiers neufs de la Chaussée -d'Antin. Fragonard était leur décorateur désigné. L'architecte l'indiqua-t-il, ou bien n'est-ce pas plutôt à ses relations dans les théâtres et le monde galant qu'il dut d'être choisi? Bachaumont n'avait-il pas parlé â son sujet des délices de Capoue?

Que penser des relations du peintre et de la célèbre danseuse que sa maigreur avait fait surnommer le Squelette des Grâces? Il est certain que vers 1770 il était du dernier bon ton d'obtenir ses faveurs. Cette nymphe d'Opéra était la coqueluche et la préoccupation de Paris, pour la grâce voluptueuse et la légèreté de sa danse, sa pantomime affectée mais spirituelle, son faste et ses excentricités. A l'époque où Fragonard la connut, elle était entretenue par le prince de Soubise (.< dans le luxe le plus élégant et le plus incroyable ». Benjamin de La Borde, l'auteur des Chansons, sous couleur de diriger ses concerts et ses représentations musicales, contribuait aussi â soutenir son train de maison et ses prodigalités. Enfin son camarade le danseur Dauberval était l'amant de cœur, ce qu'en style de coulisse d'Opéra on appelait alors un guerluchon.

\. — Marie-Madeleine Guimard, née à Paris, le 10 octobre 1743, morte à Paris, le 14 mai 1816.

SA VIE UT SON OEUVRE

Il courut môme à cette époque sur ce ménage en triple commandite une caricature figurant un concert. Le prince y jouait de la poche1. Benjamin, un balai d'une main, marquait la mesure de l'autre, et le danseur donnait du cor pendant que la Guimard se balançait en cadence, un papier de musique à la main. Au bas on lisait : Concert à trois.

Les récits merveilleux sur la belle damnée, comme l'appelait Marmontel, défrayaient d'ailleurs la chronique. Elle avait trois soupers différents par semaine, l'un composé des premiers seigneurs de la cour, l'autre d'auteurs et d'artistes, « qui viennent amuser cette Muse » et où nous voulons voir Fragonard apportant la verve de son esprit et sa bonne humeur. Au troisième, véritable orgie, étaient invitées les filles les plus séduisantes, les plus lascives, « la débauche et la luxure, pour parler comme Bachaumont, y étaient portées à leur comble ».

Les parades de son théâtre de Pantin, célèbres par leur grivoiserie, n'étaient pas moins suivies. Les plus jolies filles de Paris y venaient avec leurs adorateurs, et si une honnête femme s'y glissait par curiosité, ce n'était qu'en loge grillée. Deux habitués, Carmontelle et Collé, s'étaient chargés de le fournir de pièces à double sens, et organisaient avec La Borde, qui écrivait la musique, toutes les représentations dont on s'arrachait les billets. La maîtresse du logis y faisait assez souvent entendre son organe sépulcral et quelquefois dansait avec Dauberval, Gardel ou Vestris, pour ses invités, le pas de la fricassée.

On lit dans les petites chroniques, que « leur pantomime voluptueuse excitait les sensations les plus vives et les plus

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