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d'autant plus que l'un des motifs principaux représente la Dame, c'est-à-dire une jeune femme dansant auprès d'un satyre, vêtue seulement des replis soyeux d'une écharpe rouge. Comme pendant, l'artiste, qui passe également pour être Fragonard, lui a donné la Marchande d'Amours. De petits nègres enlacés servant de base à des ornements très déliés complètent cet ensemble auquel il paraît manquer un sujet principal. Ne serait-ce pas le portrait que nous avons décrit plus haut?
Sur ce portrait courut alors une histoire rapportée par Grimm. Il ne se terminait pas, les peintures traînaient en longueur. Bien qu'actif, Fragonard aimait à travailler à ses heures :
— Monsieur le peintre, ça ne finira-t-il pas? C'est impossible ! lui répétait-on sans cesse. — C'est tout fini, aurait répondu le peintre fatigué des grands airs de la danseuse, et il prit la porte sans que jamais la Guimard ait pu le décider à revenir.
Il faut pourtant tenir compte aussi des récits du temps, bien invraisemblables, voulant que ce soit à la suite d'une discussion amoureuse que la brouille ait eu lieu. Mais voici l'épilogue de ses relations tourmentées avec la Guimard. Une vraie charge d'atelier, cette vengeance du peintre qui, pour se moquer de la capricieuse hétaïre, transformait d'un clin d'œil en grimace^ le sourire de convention dont il l'avait ornée. Laissons conter à Grimm l'aventure et la fureur de la maîtresse du logis.
Après avoir parlé du portrait et des peintures du salon, il ajoute : « Ces tableaux n'étaient pas encore finis lorsque, je ne sais à quel propos, elle s'est brouillée avec son peintre, M. Fragonard, mais la querelle a été si vive qu'il a été ren-
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voyé, et qu'on a fait marché avec un autre artiste. Depuis, curieux de savoir ce que devenait l'ouvrage entre les mains de son successeur, M. Fragonard a trouvé le moyen de s'introduire dans la maison. Il pénètre jusque dans le salon sans y rencontrer personne. Apercevant dans un coin une palette et des couleurs, il imagine sur-le-champ le moyen de se venger. En quatre coups de pinceau, il efface le sourire des lèvres de Terpsichore, et leur donne l'expression de la colère et de la fureur, sans rien ôter d'ailleurs au portrait de sa ressemblance. Le sacrilège consommé, il se sauve au plus vite, et le malheur veut que Mlle Guimard arrive ellemême quelques moments après avec plusieurs de ses amis qui venaient juger les talents du nouveau peintre. Quelle n'est pas son indignation en se voyant défigurée à ce point! Mais plus sa colère éclate, plus la charge devient ressemblante. Que de jolies découpures pour M. Huber! Les épigrammes d'un peintre valent bien quelquefois celles d'un poète. »
On avait dû chercher un continuateur et le nouveau peintre choisi fut Louis David1, alors âgé de vingt-cinq ans, tout à fait inconnu, auquel Ledoux voulut être utile, au moment où il venait de manquer le grand prix de Rome. David était encore sous l'influence de l'école de Boucher, bien qu'élève de Vien. Il sacrifiait volontiers aux Grâces, mais c'est une coïncidence bizarre, celle qui fit terminer au futur pontife de la réaction, une décoration artistique commencée par Fragonard. David passe même pour avoir peint la main qui tombe dans le portrait de la Guimard, c'est tout ce que nous avons pu y constater d'une autre touche.
Il vint donc trouver Fragonard avant d'accepter cette
1. — Jacques-Louis David, né à Paris le 28 août 1748, est mort à Bruxelles le 29 décembre 1825.
tâche et solliciter, en bon confrère, l'autorisation de terminer ses peintures, ce que celui-ci s'empressa de lui accorder avec une bonne grâce dont David, arrivé à la puissance, témoigna avoir gardé le souvenir. Il fit aussi un portrait de la Guimard qu'il garda pour se rappeler, en môme temps qu'une protectrice généreuse, le profond changement survenu dans sa manière de peindre. La danseuse, en effet, le sachant sans argent pour concourir à nouveau pour le prix de Rome, lui fit des avances nécessaires sur les peintures qu'il devait exécuter pour elle.
On sait ce qu'il advint du fameux temple de Terpsichore. Embarrassée dans ses affaires, la Guimard eut l'idée de mettre en loterie cette demeure quasi historique, en y laissant tous ses meubles et les décorations peintes. Après bien des négociations causées par la concurrence que cela faisait à la loterie royale, la permission lui fut accordée. Le prix de chaque billet fut fixé â 120 livres et leur nombre à 2,500. Un peu avant le tirage, elle voulut y donner une dernière représentation. La Dugazon y jouait, et tout ce que la cour comptait de plus élégant tint à y assister. Enfin le tirage de la loterie eut lieu le 22 mai 1786 et il paraît que ce fut la comtesse du Lau qui gagna l'hôtel avec un seul billet.
Que sont devenues toutes ces splendeurs? Après avoir passé par différentes mains, l'hôtel devint la propriété du banquier Perrégaux. Plus tard il fut démoli, et c'est alors que les panneaux décoratifs se dispersèrent.
Pour se préparer à la peindre en pied, Fragonard dut faire un certain nombre d'études de Mlle Guimard. Le portrait à mi-corps de la collection Walferdin avait été de tout temps considéré par cet amateur comme étant celui de la danseuse, et, de fait, il y a beaucoup de ressemblance avec son grand
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portrait. Celui de la galerie Lacaze est remarquablement enlevé, mais l'attribution est bien douteuse, car la femme est jolie et, de plus, tient un cahier de musique à la main. Beaucoup plus vraisemblable est le portrait de Walferdin. C'est bien toujours ce sourire engageant et de commande, cette face chiffonnée, ce nez pointu.
Une petite toile représentant la Guimard en robe et en chapeau mauves, une rose au sein, dansant un pas, s'est vendue, il y a quelque douze ans, la somme de 9 600 francs à la vente de M. de La Rochebousseau; un autre portrait enfin, de dimensions plus petites, que l'on croit être aussi la Guimard existe chez M. le baron Edmond de Rothschild.
Il était, paraît-il, dans la destinée du galant, mais susceptible Fragonard, de se brouiller avec les femmes qui employaient ses talents. La chose arriva vraisemblablement encore avec Mme Du Barry, au sujet de la plus importante de ses œuvres de décoration, les magnifiques panneaux de Grasse, égarés aujourd'hui dans une lointaine petite ville et qui avaient été destinés primitivement à orner le salon principal du pavillon de Louveciennes, consacré par la favorite h recevoir son royal amant. Drouais mit notre artiste en rapport avec elle, en lui faisant faire l'acquisition d'une première série de dessus de porte pour l'ornementation de l'ancien château. La mention de cet achat se trouve ainsi relatée sur le Mémoire des ouvrages de peinture commandés par madame la eomtesse du Barry à Drouais, peintre du Roy 1 :
« Du dimanche 24 juin 1770, livré à madame la comtesse quatre dessus de porte pour l'ancien pavillon de Louveciennes, l'un représentant les Grâces, l'autre F Amour qui embrase
I. — Ce mémoire curieux a été publié pour la première fois par M. le baron .1. Pichon, dans les Mélanges de la Société" des Bddiophilcs français.
FUnivers, l'autre Vénus et F Amour et l'autre la Nuit. Ces quatre dessus de porte, peints par Fragonard, peintre du roy. Ils ont été achetés par Madame la comtesse au sieur Drouais à qui ils appartenoient, 1200 livres \ »
On sait qu'il y eut deux pavillons bien distincts dans ce petit village voisin de Marly. En 1769, le roi donna à sa maîtresse, pour en jouir sa vie durant, le château de Louveciennes, devenu vacant par la mort du jeune prince de Lamballe, fils du duc de Penthièvre. C'était une assez petite maison que le bruit lamentable de la machine de Marly, située dans le voisinage immédiat, ne contribuait pas à rendre fort agréable. Les travaux de restauration commencèrent en octobre 1769 sous les ordres de l'architecte Gabriel le fils, et c'est pour embellir le salon que furent achetés les trumeaux ci-dessus, charmants sans doute, mais dont nous n'avons pas retrouvé la trace. Grâce à ce premier travail, Fragonard dut d'être désigné pour une nouvelle commande, destinée cette fois au nouveau pavillon, lorsque celui-ci fut jugé indispensable.
La construction de l'élégant et célèbre édicule destiné aux collations du roi, commença le 15 septembre 1770 sous la direction de Lecloux et fut terminée au début de l'année 1772. Composé seulement d'un rez-de-chaussée orné d'un péristyle au fronton duquel se déroulait une bacchanale du sculpteur Lecomte, il ne s'y trouvait pas de chambres à coucher. On entrait dans le vestibule décoré de groupes de femmes du môme artiste et de Pajou. Il ouvrait sur trois salons : celui de gauche, de forme ovale, au plafond peint par Briard, servait de salle à manger. Moreau le jeune, dans
1. — On trouve à la suite cette mention, au sujet de ces peintures : « Selon l'ordre de madame la comtesse, avoir fait remettre sur toile trois des dessus de porte ci-dessus. Les avoir ragrandis, fait reprendre et accorder les aggrandissages, argent déboursé — 420 livres. »
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l'aquarelle du Louvre représentant un souper offert à Louis XV par sa maîtresse, nous en a conservé la somptueuse ordonnance.
C'est dans le grand salon du milieu ou galerie, que se trouvaient, suivant Dulaure1, les nouveaux dessus de porte de Fragonard, travail à la rémunération duquel se rapportent deux autres payements de 1 200 livres chaque (à la date de juin et de septembre 1771), mentionnés dans les comptes que Mme Du Barry faisait régler par le banquier de la cour Beaujon, ou par son notaire maître Lepot d'Auteuil2. Fragonard s'y trouve en bonne compagnie, car on avait fait appel aux meilleurs artistes et metteurs en œuvre du temps.
« Bien n'est plus riche, écrivait Dulaure, rien n'est plus recherché que les meubles et les ornements de l'intérieur, les tables, les feux, les espagnolettes, les serrures, tout est d'un fini précieux et d'une délicatesse excessive. » Pajou, Vassé, Lemoine, Allegrain, Greuze, Drouais, Vernct avaient concouru à son ornementation. Dans le troisième salon, celui de droite, les panneaux furent remplis par de grandes compositions de Vien représentant les Progrès de l'Amour dans le Cœur des Jeunes Filles, L'artiste exposa deux d'entre elles au Salon de 1773. Ces toiles furent préférées à celles de Fragonard. Le livret de 1773 dit expressément qu'elles appartiennent à Mme la comtesse Du Barry et qu'elles sont « destinées pour Lucienne ».
Dans l'un des tableaux, deux jeunes grecques font serment de ne jamais aimer et se jurent un éternel attachement sur l'autel de l'Amitié. L'Amour sourit et favorise les vœux d'un
1 . — Nouvelle Description des Environs de Paris, par J.-A. Dulaure. Paris, Lejoay,
2. — bordereaux des sommes payées pour compte de madame la comtesse Du Barry, Bibl. nat. Fonds français, 8157-8160.
HONORÉ FRAGONAHD.
jeune homme qui profite du sommeil du Temps pour y allumer son flambeau. Que ces sous-entendus alambiqués sont donc