‹ Honoré FragonardChapitre 28 sur 45 · SAPHO SOLLICITÉE PAR LAMOUR · texte numérisé non relu

SAPHO SOLLICITÉE PAR LAMOUR

D'après un dessin à la plume.

dix-huitième siècle! L'autre panneau représentait les jeunes grecques enguirlandant l'Amour endormi.

La similitude des sujets avec ceux traités par Fragonard dans les peintures décoratives actuellement à Grasse, qu'on a

LA poursuite;

SA VIE ET SON OEUVRE

toujours dit avoir été exécutées pour Mme Du Barry en vue d'orner Louveciennes, le nombre de ces tableaux, — le cinquième n'ayant été peint que plus tard, — et leur dimension pareille ne sont pas le résultat d'une simple coïncidence. Quel est donc le motif qui leur a fait préférer ceux de Yien? Ce ne doit pas être leur infériorité, car ces belles toiles, de l'invention la plus heureuse et d'une couleur charmante ne peuvent avoir été jugées indignes du cadre recherché que nous venons de décrire. Il faut trouver ailleurs la raison de cette exclusion, la cause de ce caprice. Un motif d'argent? Mais Mme Du Barry recevait une magnifique pension du Boy, deux à trois cent mille livres par mois, et, malgré des prétentions légitimes, nous n'admettons pas une difficulté à ce sujet. Faut-il croire à la susceptibilité du peintre fort pointilleux, assez peu courtisan et qui aurait été blessé par quelque procédé discourtois, ou plutôt, par une hypothèse qui n'a rien d'invraisemblable, à une sorte de concours entre les deux artistes, accepté par eux et dans lequel Fragonard, bien qu'il fut sur son terrain des scènes galantes, se serait vu préférer l'œuvre de son rival, dans tout l'éclat de son talent et à l'apogée de la faveur?

Joseph-Marie Vien, ne l'oublions pas, tenait alors un rang important dans l'École française; il venait d'être nommé directeur de l'École des Élèves protégés, était un fidèle des Expositions de l'Académie où il montrait en même temps que les panneaux ci-dessus1, une Diane destinée à Trianon, et l'on peut conjecturer un encouragement venu de haut, dans le choix qui fut fait de ses peintures.

1- — Les deux panneaux de Vien, appartenant àMme Du Barry, mesuraient 10 pieds de hauteur sur 7 à 8 de large. Nous pensons que les deux autres qui complétaient la décoration étaient de Uallé et de Van Loo.

N'aurait-il pas aussi mieux saisi le goût du temps pour les sujets inspirés de l'antique et n'était-il pas plus habile peut-être à flatter les passions des hôtes du lieu et à comprendre la pensée intime de la favorite, en peignant ces jeunes grecques dans des costumes plus que légers? Ce qui le laisserait supposer, c'est, d'une part la résignation de Fragonard qui garda vingt ans ses toiles dans son atelier, sans qu'aucune trace d'indemnité payée par Mme Du Barry s'y réfère dans ses comptes1, et d'autre part les exclamations effarées d'un public pourtant peu pudibond, à la vue des tableaux de Vien, destinés, disait-on, à ranimer dans ce boudoir voluptueux les sens blasés du vieux roi. Bachaumont se faisait l'écho de cette impression en constatant que « les nudités accumulées semblent annoncer la nécessité d'irriter les désirs d'un peuple sybarite » ; ce qui amène à cette conclusion imprévue que la peinture de Fragonard fut écartée comme trop décente!

Quoi qu'il en ait été de la commande peut-être conditionnelle de Mme Du Barry et des motifs qui ont empêché de les placer dans le salon de Louveciennes, ces peintures décoratives, les plus importantes que Fragonard ait exécutées, sont maintenant reléguées au fond de la Provence, et il y a peu de temps encore, étaient tellement oubliées, que les Concourt ne les virent pas, lorsqu'ils publièrent leur étude sur le peintre.

Deux fois nous avons fait le voyage pour les admirer, là où le sort les a jetées, et où elles sont conservées d'ailleurs avec un soin jaloux. Le site ne manque pas d'originalité. Grasse, avec sa vieille tour, ses hautes maisons et son bel horizon de collines couvertes d'oliviers, a quelque chose

1. — Tl convient pourtant de mentionner ce fait, signalé par Théophile Fragonard, que son grand-père aurait reçu à l'époque, de Mme Du Barry, 18000 livres, à titre d'indemnité.

SA VIE ET SON OEUVRA

d'oriental. En face d'une petite place ombragée de palmiers sous lesquels on a placé le buste de l'artiste, se profile une maison modeste à l'aspect légèrement claustral, comme ensevelie sous des cyprès centenaires qui achèvent de la rendre austère et mélancolique. C'est là pourtant que l'Amour remporte son éternel triomphe, grâce au talent d'un peintre bien fait pour en rendre les effets vainqueurs, et c'est dans cette demeure que l'artiste a passé les plus mauvais jours de la Révolution, laissant comme gage de l'hospitalité reçue un ensemble d'oeuvres unique.

On est introduit dans un vestibule d'où part un escalier que, pendant son séjour, le peintre couvrit d'attributs au goût du temps, faisceaux, haches, emblèmes de la Loi et de la Liberté ; on y découvre même les profils de Robespierre et de l'abbé Grégoire, le tout largement traité à grands coups d'un pinceau chargé de bitume. Mais nous voici dans le sanctuaire. C'est un salon carré aux fenêtres donnant sur la campagne ; un beau meuble en tapisserie de Reauvais acheté, dit-on, par Fragonard à la vente du duc de Penthièvre, accompagne sans discordance, les cinq grandes peintures sur toile de 3m,50 de hauteur sur 2m,20 à 2m,40 de large, sans aucun cadre et telles qu'elles furent accrochées il y aura bientôt cent ans.

A cette idylle qui se déroule devant les yeux charmés, toute formée de frais visages, de corps souples aux vêtements chatoyants s'enlevant sur des paysages aux colorations tendres, quel titre donner? Celui qu'avait choisi Vien pour les peintures qu'il exposa, rend assez bien la nature» du sujet, traité à la moderne par Fragonard, les Progrès de l'Amour dans le Cœur des Jeunes Filles; meilleur encore serait celui de Roman d Amour de la Jeunesse, éternel et toujours nouveau,

avec ses phases diverses de surprise, de poursuite, d'affection couronnée, de ressouvenirs délicieux, enfin d'attente et d'abandon.

La première des compositions dans l'ordre du sujet et placée à l'entrée pour qu'on la vît la première, évidemment par Fragonard lui-même, est connue sous le nom de FEsca-

L A MAISON MALVILAN A GRASSE

D'après un croquis de l'auteur.

lade ou le Rendez-Vous. Sur un tertre ou plutôt sur une terrasse ombragée de grands arbres et d'arbustes en fleur, une bergère assise, aux vêtements de ces tons pâlis chers au peintre, semble craindre qu'on la surprenne avec le jeune homme grimpé sur une échelle et qui va sauter auprès d'elle. La jeune femme, dont les traits rappellent ceux de Mme Du Barry, paraît bien un peu effarouchée, mais pas à ce point qu'elle ne puisse reconnaître dans son galant vêtu en berger Louis XV c'est le cas ou jamais de le dire, le Roi dont on retrouve le

l'abandon

D'après un Dessiu à la Sépia.

SA VIE ET SON OEUVRE

profil bourbonien. Dans ces deux figures seulement, la ressemblance a été cherchée. De grands massifs en fleur, un Amour savourant le parfum des roses épanouies, complètent cet épisode galant.

Dans la Poursuite, le panneau suivant, l'amoureux, une rose à la main, serre de près la môme jeune fille qu'il est sur le point d'atteindre, d'autant qu'une de ses compagnes tombée à ses pieds embarrasse sa fuite. Les colorations éteintes des costumes se marient bien aux tons bleuâtres des paysages d'où se détachent des Cupidons de marbre surmontant des fontaines jaillissantes.

Le plus gracieux peut-être, de toute la série, — nous l'intitulerons les Souvenirs, — représente la rougissante beauté, relisant les yeux baissés, leurs lettres d'amour, tandis que, la tête appuyée sur son épaule, son jeune amant l'enlace et la contemple. De quel onctueux pinceau le peintre a caressé ce groupe adorable ! La rougeur du plaisir éclaire leurs visages, un frémissement voluptueux semble agiter leurs corps. Son émotion, triomphe de l'art, l'artiste arrive à nous la faire partager.

L Amant Couronné , nous montre le même couple goûtant le bonheur paisible de la possession sans conteste. La jeune femme accorde à son amant la récompense de tous les vainqueurs, une couronne bien méritée, emblème de sa valeur, et pour que l'art fixe à jamais l'image d'un instant si doux, un peintre se hâte de dessiner nos amoureux.

Le cinquième panneau resté à l'état d'ébauche avancée dans une gamme de sépia relevée de notes roses, exécuté à Grasse même, dit-on, peut passer pour la moralité de la chose. Le peintre y a représenté le dénouement ordinaire des aventures amoureuses, l'Abandon. Au pied de la statue de l'Amour qu'elle semble encore invoquer, la belle abandonnée se désespère dans

une pose affaissée qui n'est pas sans grâce. Le' dieu malin, mais impitoyable, lui montre un cadran, symbole d'un passé qui ne reviendra pas et semble lui dire que l'amour n'a qu'un temps. Bien qu'inachevée, cette figure, exécutée dans une gamme de tons fondus et pleine de sentiment, complète heureusement cette série capitale.

Des dessus de porte allégoriques en commentent aussi les épisodes, avec la figure de Cupidon comme motif principal. L'opinion du propriétaire actuel, est qu'ils ont été faits, comme le trumeau de la cheminée, sur place, pour compléter la décoration de ce salon. Deux d'entre eux, ï Amour et la Folie, sont bien connus par les gravures en couleur de Janinet datées de 1789, dont les peintures originales figurent dans des collections particulières. L'allégorie se continue sous la forme emblématique d'une colombe poursuivie par l'Amour, gisant ensuite palpitante h ses pieds, pendant qu'ailleurs la folie des sens agite ses grelots et qu'au-dessus de la cheminée une étincelante mêlée de bambins ailés forme l'apothéose même de l'Amour.

Telle est cette œuvre remarquable, la plus importante de Fragonard. Elle date de sa première manière, alors que la main du peintre ne permettait pas au pinceau toutes ses fantaisies. Il a pu peindre avec plus de finesse certains tableaux de chevalet, mettre plus de fougue dans ses portraits, plus de préciosité dans certains paysages, il n'a pas donné d'ouvrage plus soutenu : jamais il ne rendra avec plus de conviction les premiers soupirs de cœurs qui s'ignorent, et ne fera plus complètement savourer ces ardeurs de la vingtième année, poétisées par la magie du coloris.

Il faut noter encore la profondeur et la beauté des paysages, l'heureuse proportion des ligures de grandeur demi-nature.

FEMME TENANT U.NE COUROiN.NE D'après uu Dessiu au Crayou rehaussé do blanc.

SA VIE ET SON OEUVRE

leur grâce d'attitude, leur mimique expressive. Les costumes de bergers de fantaisie, de nuances exquises, sorte de livrée galante adoptée par les peintres du temps, sont une véritable fête pour les yeux.

La maîtresse page dans l'œuvre de Fragonard, est intacte, exempte de tout heurt, pure de toute retouche, suspendue au clou où elle fut accrochée jadis, sans même la parure modeste d'une baguette dorée. Ne vaut-il pas mieux qu'elle soit restée dissimulée dans sa lointaine cachette? Qui sait si dans le pavillon de Louveciennes, elle n'aurait pas eu à subir, pendant la Révolution, d'irréparables avaries?

La légende veut que ces peintures, laissées pour compte à l'artiste, aient été déposées pendant vingt ans dans un coin de son atelier de Paris. Fragonard revint plusieurs fois dans sa ville natale où il conservait d'affectueuses relations. M. Maubert, grand-père du propriétaire actuel, avait même accepté, en 1783, d'être le parrain du fils de l'artiste, Alexandre- Évariste. Dans les plus mauvais jours de l'année 1793, Fragonard, jusque-là resté dans Paris où il exerçait les fonctions de membre du jury de peinture, éprouva le besoin de s'éloigner quelque temps. Il n'était rien moins que rassuré pour lui-même. Sa clientèle dispersée ne songeait qu'à sauver sa tête. Le peintre accepta l'invitation qui lui était faite de longue date, et vint prendre gîte avec toute sa famille, chez ses amis Maubert, dans leur pittoresque maison du bas du Cours.

Suivant la tradition conservée dans la famille, Fragonard frappé de la disposition du salon, qui se prêtait à merveille à utiliser les panneaux qu'il avait laissés à Paris, les fit rouler et expédier à Grasse. Il est présumable qu'ils furent laissés à bon compte à son hôte. Toutefois, le possesseur actuel rap-

porte volontiers que lorsqu'il était enfant, son grand-père lui recommandait bien de ne pas toucher aux peintures qu'il aurait pu détériorer par ses jeux, et s'écriait : N'y touchez pas, vous ne savez pas ce qu'elles me coûtent!

Quel que soit le prix reçu par l'artiste, ces toiles capitales sont là depuis près d'un siècle, sans autre parure que leur radieuse fraîcheur. Diverses personnes auraient, paraît-il, fait des offres considérables à leur propriétaire, M. Malvilan, mais sans succès. Le gouvernement français n'a pas été plus heureux. Souhaitons pour l'histoire de la peinture en France, que cette page importante reste chez nous et qu'un jour il soit loisible de l'admirer librement au Musée du Louvre.

M. Malvilan a pourtant consenti à laisser graver ses panneaux. Un artiste de valeur, M. Marcellin Desboutin, vient d'exécuter d'après eux de grandes pointes sèches avec une fidélité qui permet d'apprécier la grâce et la beauté des originaux1. On en jugera par les réductions de trois de ces planches que nous reproduisons ici.

Tout ce dont nous venons de parler ne faisait pas prévoir en Fragonard un philosophe. De la peinture philosophicoreligieusc de Fragonard, cela détonne! Aussi n'est-on pas peu surpris en face des panneaux décoratifs des Quatre Religions du Monde à lui attribués, qui s'éloignent sensiblement de ses sujets habituels. 11 s'agit de la décoration d'un cabinet du château de Saint-Vincent, situé près de Roanne en Forez.

Courtin de Saint-Vincent2, ami de Voltaire, avait, suivant la

\ . — On n'a tiré que 200 collections des cinq planches de M. Desboutin, 100 exemplaires appartiennent au propriétaire des peintures, M. Louis Malvilan, et les 100 autres au graveur. Le prix de la collection est de 500 fr.

■2. — Courtin de Saint-Vincent, d'une famille originaire des environs de Paris,

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