CHAPITRE I
Coup d'oeil sur la peinture française au milieu du xvme siècle. — Prépondérance de François Boucher. — Influence, sur l'artiste, de son pays d'origine et de son temps. — Enfance de Fragonard. — Cirasse la parfumée.— Arrivée de Fragonard àParis. — Il est l'élève de Chardin et de Boucher et obtient le prix de Rome. — Il entre à l'École des Artistes protégés. — Départ pour Rome. — Correspondance de Natoire avec le marquis de Marigny. — Premiers essais de l'artiste. — Hubert Robert et l'abbé de Saint-Non. — La Villa d'Esté. — Voyage à Naples. — Dessins d'après les tableaux des Églises et Palais d'Italie. — Retour en France par Bologne et Venise.
Par une sorte de précieux privilège, la race française possède le don de créer des œuvres, artistiques et littéraires, où
régnent l'esprit et la grâce. On peut trouver ailleurs que chez elle la grandeur des conceptions, la profondeur de la pensée, la fine peinture des sentiments, l'exécution délicate des choses, mais la réunion de ces deux qualités bien françaises, l'esprit qui amuse, la grâce qui séduit, est particulière à notre sol et semble en être le produit naturel.
Dans le seul domaine des Arts, combien d'artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, graveurs même, ont laissé des œuvres pétries de ce goût que l'on pourrait appeler national, et quel temps plus fécond que le xvlii6 siècle, lui qui eut l'heureuse fortune de trouver à son aurore un Watteau, à son déclin un Fragonard pour le peindre ! Était-il artiste mieux doué de ces qualités toutes françaises que celui qui fait l'objet de cette étude? D'autres ont eu plus de génie, Fragonard aura toujours pour son lot, l'esprit.
Ne cherchons pas en lui un novateur ou un chef d'école. L'aimable peintre n'a de prétention ni à diriger ni à enseigner. Son seul but est de plaire. En se laissant aller à sa facilité, il produit des œuvres de tous genres, gaies le plus souvent, sentimentales parfois, mais toujours d'une couleur délicate et raffinée, reflets exacts des goûts et des mœurs de son temps. Celui dont nous allons essayer de tracer le portrait arrivait à point pour être adopté par une société avide de jouissances et de plaisirs, par cette aristocratie amie des arts à laquelle plaisaient les sujets légers. Choyé par les fermiers généraux qui jetaient l'or à pleines mains pour embellir leurs demeures ou satisfaire leurs caprices, Fragonard fut aussi le pourvoyeur attitré du boudoir des femmes à la mode, le décorateur des salons de la Guimard et de la Du Barry. Il fut encore à côté de Greuze, mais avec moins de tension dramatique et d'affectation sentimentale, l'auteur d'une foule de scènes