LE CHANT
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champêtres poétiquement rendues et remplies d'un sentiment très fin de la famille. Mais s'il a compris heureusement dans les tableaux où il les amoncelle, les enfants rieurs et joufflus, c'est surtout quand il s'occupe de la femme qu'on le sent dans son élément véritable, la femme dont il trace si vivement la silhouette, dont il connaît toutes les rondeurs et toutes les souplesses. Si Boucher était le peintre des nymphes, Fragonard aura été celui de l'Amour et du Baiser.
Illustrateur de livres hors pair, plus particulièrement des Contes de La Fontaine où il se montre inimitable de verve et de gaieté, il est encore miniaturiste exquis et le graveur à l'eau-forte ne le cède chez lui ni au peintre ni au dessinateur. C'est donc une personnalité artistique très complexe et qui méritait une étude détaillée. Le succès toujours croissant de ses ouvrages, venge bien du reste Fragonard des dédains de l'École de David et de la réaction qui suivit.
Pour se rendre compte de ces organisations privilégiées, ne faut-il pas rechercher les influences diverses sous lesquelles elles se sont développées? Ainsi le pays d'origine d'un artiste influe incontestablement sur sa manière de sentir et de rendre, et souvent il lui doit son tempérament froid ou bouillant, minutieux ou large. On pourrait objecter à cette manière de voir, que Bubens, le coloriste par excellence, a respiré dans sa jeunesse les brouillards de l'Escaut, mais si le ciel gris des campagnes flamandes n'était pas fait pour égayer ses yeux, il pouvait du moins retrouver dans l'éclatante carnation des femmes de son pays, de quoi assortir les tons éblouissants de sa palette. Il n'est pas moins vrai que beaucoup de Hollandais et de Flamands, tout en restant harmonieux, ont la note triste et gardent dans leur peinture comme un reflet du ciel nuageux de leur pays. Chez les Italiens, au contraire, quelle clarté,
HONORÉ FRAGONAIID.
quels effets violents d'ombre et de soleil, comme il convient à des peintres vivant dans des contrées inondées de lumière.
Disons donc que la Provence ensoleillée, terre natale de Fragonard, n'a pas été sans influence sur son tempérament d'artiste, et qu'il a dû puiser dans les entrailles du sol, cette entraînante gaieté, cette chaleur eommunicative si caractéristiques dans ses ouvrages.
Une autre influence générale que tout artiste subit, et à laquelle Fragonard, particulièrement impressionnable, ne pouvait se soustraire», c'est l'influence cachée, occulte, insensible du temps dans lequel il vit, dont il subit les tendances, la manière de voir et de comprendre et qui donne une sorte de parenté à tout ce que produit une époque. Bien loin que notre artiste ait échappé à cette loi, aux conséquences inéluctables du milieu ambiant, il a été l'un des reflets les plus typiques de la société sensuelle en môme temps que blasée du xviii6 siècle, le coryphée de la peinture française arrivée à une sorte de quintessence spirituelle et capiteuse au delà de laquelle il n'y a plus rien que la décadence... et la réaction.
Expliquons brièvement la genèse de ce talent et sa filiation dans l'École française : l'art solennel du temps de Louis XIV, la grande peinture historique et décorative de Lebrun, la manière plus tendre de Lesueur, les sérieuses compositions de Jouvenet, le classique génie du Poussin, le portraitisme de cour dont l'expression majestueuse se personnifie dans l'œuvre de Hyacinthe Rigaud, s'étaient fondus sur la fin du grand règne, en quelque chose de moins pompeux et de plus humain. Les élégances de la Régence achevaient de marier4 les ordonnances tourmentées des Oppenord et des Meissonnier, aux inventions de Rernard Picart et des Coypel.
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Aux bacchanales que menait Gi Ilot, à la gaieté des scènes de comédie italienne succédaient les tableaux de don Quichotte : Watteau, l'inimitable virtuose, et à sa suite Pater et Lancret, trouvaient pour rendre la grâce française, des formes pimpantes, soulignées de l'esprit de la touche et du bonheur du coup de crayon, pendant que Largillière animait d'un sourire plus aimable les belles dames de son temps. François Lemoyne1, principal représentant de la grande peinture décorative, garde dans le siècle une importante place. Puisant ses inspirations dans l'École italienne, cet artiste prête aux déesses de son Olympe plus de moelleux et de charme, les humanise en quelque sorte, ne craignant pas de donner aux sujets les plus sérieux une suavité inconnue jusqu'à lui. Inspiré par une religion souriante, auteur à la fois de la coupole de la Chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice et du plafond du Salon d'Hercule à Versailles, Lemoyne cherche l'harmonie dans la couleur, la grâce dans l'attitude, le charme dans la composition. Il est le vrai maître de Boucher par ses exemples plus encore que par ses leçons. Le disciple va prendre et développer quelques-unes de ses qualités, mais exagérer ses défauts.
François Boucher venait à son heure, pour être le peintre des amours faciles de ce siècle voluptueux. Artiste de premier ordre, coloriste charmant, trouvant sans effort sur sa palette des harmonies délicieuses, il va placer dans des paysages de convention des bergers à l'eau de rose, des bergères enrubannées comme leurs moutons. Il y fera descendre toute une mythologie aussi gracieuse que dissolue, et sèmera dans tous les coins de ses toiles, des nuées d'Amours plus joufilus que
1. — François Lemoyne, né à Paris en 1688, mort le 4 juin 1737.
HONORÉ FR ACiONARD.
nature, transformés en anges dans les sujets religieux, le tout noyé dans les bleus célestes et les verts tendres, et représentera de préférence Vénus et son cortège de nymphes et de naïades, donnant à leurs chairs ces tons d'un rose argentin et nacré dont il a le secret.
Voilà les sujets de prédilection du temps, ceux où excelle le peintre des Grâces. Les amateurs en raffolent. La cour et la ville s'arrachent toiles et dessins, et Mme de Pompadour donne à ce talent si français la consécration suprême en se faisant peindre en pied par Boucher dans le portrait qu'il expose au Salon de 1757.
Premier peintre du roi, fournisseur attitré de modèles aux fiobelins dont il est inspecteur, décorateur officiel des palais royaux et des résidences de la favorite, au comble de la faveur, François Boucher est donc bien le chef d'école devant qui tout s'incline. Il n'a pas de peine à éclipser de Troy dont les grandes machines de l'Histoire d'Esther font mieux en tapisserie qu'en peinture, encore moins à effacer Natoire, disciple comme lui de Lemoyne, à la peinture facile, mais plate, à la couleur fade qui se donne des airs de fresque; il succède comme premier peintre à Carie Van Loo, le teinturier, comme l'appelait Diderot, un artiste pourtant de grand mérite. Si son œuvre est inégal, le beau portrait qu'il a laissé de Marie Leckzinska en costume de cour, suffirait à lui assurer une place à part parmi les peintres à la couleur agréable et à la savante exécution.
Vien, aux doctrines plus sévères, le maître de Louis David, l'apôtre de l'étude de l'antique et de la nature, ne pouvait encore porter ombrage à Boucher. Quelques portraitistes très agréables, tels que Nattier, le peintre attitré de la reine et des jeunes princesses, Tocqué, Louis-Michel Van Loo, La Tour
LA FUITE A DESSEIN D'après la Gravure au Buriu de Couché.
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ou Drouais qui occupent chacun une belle place dans l'art français par l'agrément de leurs ouvrages, n'étaient pas cependant pour contrebalancer son influence toute-puissante. Le naturalisme de Restout, les rondeurs banales de Noël Hallé, les mythologies de Taraval et les froides compositions de Pierre ne pouvaient non plus prétendre à lutter avec celles du dieu du jour et se contentaient de lui faire cortège. Chardin seul, ce précurseur du réalisme moderne, fidèle à la nature qu'il peint comme il la voit et dédaigneux des succès de boudoir, reste en dehors de la parabole étincelante de l'astre qui entraîne toute l'École française dans son orbite.
C'est clone au milieu de l'engouement général, amusé par la facilité décevante de cet étonnant pinceau, rassasié de chairs toujours roses et de ciels toujours bleus, la tète remplie par cette débauche de formes que le jeune Fragonard venait chercher des exemples sinon austères du moins sérieux, demander de solides conseils, puiser ces principes qui font les grands artistes. Il veut en vain lutter! Malgré ses efforts vers une peinture plus mâle, le jeune homme se laisse détourner par cette personnalité absorbante. Peut-on s'étonner qu'il n'ait pu échapper à sa destinée, celle de verser dans les œuvres légères et les sujets scabreux? Sa préoccupation du grand art l'abandonnera bientôt. Fragonard ressentira toujours l'influence de Boucher. De plus, il se laissera charmer par la facilité des maîtres italiens de second ordre et, cire malléable, gardera leur empreinte, reflétant tour à tour Piètre de Cortone aux plafonds étourdissants ou Tiepolo aux compositions tourmentées, charmé par la fraîcheur de celles de Solimène ou bien amoureux du sourire énigmatique des vierges de Baroccio.
Plus tard, dans ses voyages de Flandre et de Hollande, il
étudiera Rembrandt en lui empruntant aussitôt ses effets violents, copiera Rubens et gardera des chaudes esquisses laites quelque chose du grand coloriste. Ce n'est pas tout. Il prendra goût au paysage précis, étudié surnature des Ruysdaël et des Wynant; avec une remarquable facilité d'assimilation, il retracera leurs ciels fins, leurs terrains déchiquetés, leurs feuillages d'un vert profond et modifiera encore une fois, sous leur influence, sa manière de peindre.
Heureusement que Fragonard, malgré ce protéisme curieux, reste de son pays, c'est-à-dire spirituel, galant et homme de goût. 11 prend ce qui lui convient de tous ces maîtres, mais en se les assimilant, il demeure français d'allure et d'exécution. Puisque nous n'avons pas craint de reconnaître cette tendance au reflet, pour tout dire, au pastiche, reconnaissons aussi qu'il conserve par quelque côté une manière à lui de rendre, et dans le faire de ses personnages et de ses animaux, une touche qui reste en quelque sorte sa signature ; enfin dans ses ressouvenirs les plus singuliers, il se trouve toujours une note absolument personnelle, qui décèle irrésistiblement son auteur.
Souvent lâché dans ses amusantes esquisses d'une exécution parfois furibonde, il est précis et soigné dans ses tableaux quand il le veut, et fait preuve du goût le plus délicat. Le peintre qui a signé T Escarpolette , la Fuite à dessein et tant d'autres œuvres serrées, n'a rien à envier à personne sous le rapport de la facture. D'une remarquable imagination, d'une facilité qui tenait du prodige, d'une verve inépuisable, Fragonard produit des œuvres aux colorations délicates, aux harmonies savantes, des sujets d'arrangements piquants, des portraits enlevés de verve avec une incomparable maestria, <kt surtout une immense quantité de dessins qui font le bon-
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heur des amateurs et ne constituent pas la moindre partie de son succès et de sa gloire.
En voilà plus qu'il n'en faut pour former le bagage d'un artiste digne, après un siècle écoulé, de retenir le regard, que dis-je, de justifier tous les enthousiasmes. Fragonard peut hardiment se présenter devant la postérité et ne rien craindre de son jugement définitif.
Jean-Honoré Fragonard naquit à Grasse le 5 avril 1732 \
C'était dans une petite rue assez noire comme toutes celles de Grasse d'ailleurs, la ruelle de la Font-Neuve située près de la place aux Herbes, et dans une maison non moins sombre et d'un caractère très ancien, que le futur peintre de la lumière et de la gaieté voyait le jour. Mais si la demeure était triste, le soleil brillait tout proche avec les éblouissements qu'il répand sur une nature pittoresque. Les premières impressions se retrouvent souvent plus tard à l'état inconscient dans les conceptions de l'artiste; Fragonard gardera toujours comme une vision lointaine du spectacle qui a frappé son enfance, et nous n'hésitons pas à retrouver dans son goût de paysages aux frondaisons méridionales, dans les effets de ses tableaux aux violents parti-pris de lumière et d'ombre, comme un ressouvenir de sa ville natale et de la Provence.
Accrochée au penchant des derniers contreforts des Alpes, « retenue par sa ceinture d'orangers » sur les déclivités qui s'en vont mourir au loin dans la mer, s'épanouit Grasse la parfumée. Au-dessus, d'arides montagnes laissent sourdre
2. — Voici son acte de naissance copie sur les registres de la mairie de Grasse : « Année 1732, le sixième avril a été baptisé Jean-Honoré Fragonard, né le jour précédent, fils de François, marchand, et de demoiselle Françoise Petit son épouse; le parrain sieur Jean-Honoré Fragonard, son aycul, et la marr aine demoiselle Gabrielle Petit sa tante, tous de cette paroisse; signé qui a su: Fragonard, Fragonard, Martin, curé. »
do leurs lianes des fontaines comme la Foux et la Siagne « cette nymphe à l'urne de cristal1 » qui serpente à ses pieds. Au devant bondit tout un troupeau de collines dont les croupes ondulées semblent se presser dans un verdoyant pêle-mêle. L'olivier au feuillage argenté les couronne et de loin en loin une bastide y pique sa tache blanche. Le cactus court le long des chemins en guise de haies, les champs sont de violettes, d'anémones et de jasmins; parfois un palmier balance au vent sa couronne. Au loin une ligne bleue, qui disparaît à l'occident derrière les âpres dentelures de l'Estérel. Et couvrant tout de son manteau d'or, échauffant et vivifiant ce pays embaumé, transformant en miroir la mer lointaine, en lumière chaque maison, donnant de mystérieuses profondeurs aux ruelles étroites, égayant ces demeures hautes comme des forteresses, le roi Soleil embrase de son perpétuel baiser la ville de Grasse. Tel était le cadre dans lequel se sont écoulées les quinze premières années de l'enfant prédestiné, tel est toujours le spectacle admirable et charmant dont se rassasièrent ses yeux d'artiste.
Des renseignements recueillis par nous auprès de M. Pérolle, notaire à Grasse, allié par sa femme à la famille de Fragonard, il résulte que le père du jeune Honoré était gantier, profession qu'exerçait également dans la même ville la famille Gérard, originaire d'Avignon, qui devait tenir une si grande place dans l'existence du peintre. Par suite de quelle circonstance mit-il tout ce qu'il possédait dans l'entreprise des frères Périer dont le but était l'établissement d'une pompe à feu à Paris, nous ne saurions le dire. L'affaire échoua et François Fragonard vint dans cette ville avec sa famille, pour