‹ Honoré FragonardChapitre 34 sur 45 · ANNE T TE A VINGT ANS · texte numérisé non relu

ANNE T TE A VINGT ANS

D'après la gravure de Godefroy.

peint dans la même note de sentimentalité douce, relevée des charmes de la couleur. Ce tableau de l'amour conjugal, Fragonard l'a enveloppé d'une lumière charmante. Le jeune père revient, mais son regard indique qu'il a quelque chose à se faire pardonner. Les enfants accourent gaiement au devant de lui. La sensible épouse l'attire à elle avec une suave expression de bonheur et de pardon, tout en le faisant caresser par

SA VIE ET SON OEUVRE

les petits bras du dernier né. Les chiens lui font fête, la jeune belle-sœur le regarde avec affection et tous les acteurs de cette scène attendrie, expriment heureusement leurs sentiments divers. Cela rappelle, mais avec plus de gaieté, l'Accordée de Village. Si le sujet fait penser à Greuze et aux scènes

l'heureuse fécondité D'après la gravure de N. de Launay.

familières qu'il aime à traiter, c'est à un Greuze moins solennel et plus amusant; Greuze, moins la larme. L'expression, il est vrai, est plus concentrée chez le maître de Tournus et l'attendrissement plus profond. Il est à fleur de peau chez l'autre. Avec Greuze aussi la forme est beaucoup plus serrée et le modelé plus étudié; chez notre Fragonard, l'exécution toujours spirituelle est superficielle comme le sentiment.

Mais si le peintre sait en mettre une pointe quand il le veut, sans exagération mélodramatique, la griserie de la jeunesse le ramène vite à ses sujets favoris. L'un de ses premiers tableaux de genre , l'Absence des Père et Mère mise à Profit, où le jeune voisin dérobe un gros baiser à cette grande fillette surveillant mal ses petits frères qui font des crêpes, nous en fournit la preuve. C'est qu'il aime à peindre ces jeunes gens au moment précis où les sens s'éveillent sous la poussée de la puberté. Avec quelle impudeur naïve, il les fait se culbuter sur des bottes de foin et se pincer dans les coins, dans le Baiser à la Dérobée ou la Leçon de Danse.

Les Concourt ont originalement rendu cette propension libertine chez celui qu'ils appellent « le plus merveilleux improvisateur parmi les peintres », en faisant ce rapprochement original : « Parfois je m'imagine Fragonard sorti du môme moule que Diderot. Chez tous deux pareil bouillonnement, pareille verve. Une peinture de Fragonard, ça ne ressemble-t-il pas à une page de Diderot? tableaux de famille, attendrissement de la nature, liberté d'un conte plaisant, et en tout le môme ton ému et polissonnant l. »

Par une habituelle évolution, les peintres passaient alors avec aisance du plaisant au sévère. Fragonard, peintre religieux! Le contraste pourrait paraître au moins bizarre de voir l'auteur de l'Escarpolette traiter des sujets de sainteté, si l'on ne savait combien au siècle dernier on mêlait volontiers le profane au sacré. Il ne faisait en cela que suivre l'exemple de son maître Boucher qui a accommodé à sa manière la Vierge et les saints. Avec un rien, une plume, une flèche, on fait des amours de ses anges.

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