‹ Honoré FragonardChapitre 35 sur 45 · I. — Journal des Goncourt. Paris · texte numérisé non relu

I. — Journal des Goncourt. Paris

SA VIE ET SON OEUVRE

NVt-on pas dit d'un Saint Jean-Baptiste par trop beau, de Fragonard : « Otez lui la croix de la main, c'est Daphnis qui apparaît sous ces traits gracieusement efféminés. »

L Education de la Vierge, qu'on dirait peinte sous l'inspiration de Murillo, est pourtant une toile sérieuse. Il semble que pour exprimer une impression mystique et céleste, le peintre ait volontairement laissé sa composition indécise. Ses beaux dessins préparatoires, surtout celui rehaussé de blanc que nous reproduisons, donnent la même impression. Les traits de l'enfant s'appuyant sur sa mère et semblant lui demander l'explication de quelque prophétie, sont à peine indiqués. Les molles blancheurs de la robe de la Vierge, les fumées blondes ou rougeâtres en concentrant toute la lumière sur les figures, concourent à donner à cette belle toile un éclat harmonieusement fondu qui rappelle l'École espagnole.

Cette qualité caractérisait-elle la fameuse Nativité ou Adoration des Bergers, qui fit, dit-on, courir le tout-Paris d'alors dans la galerie du marquis de Véri pour l'admirer? L'expert Paillet, dont c'était le métier de prodiguer les épithètes, la traite de « merveilleuse et sublime tout à la fois », et la considère comme Tune des plus belles compositions que la peinture ait produites en ce genre. Il soutint d'ailleurs son dire en achetant à la vente qui eut lieu en 1785, pour la somme de 9 501 livres, le tableau auquel il avait octroyé des louanges comme celles-ci :

« Il est plus aisé de sentir que de rendre l'effet de ce chef-d'œuvre, dans lequel M. Fragonard semble avoir voulu prodiguer toutes les richesses d'une imagination vive et savante, chaque figure porte un caractère aussi magique que l'ensemble et l'œil sait à peine à quelle partie se fixer... »

Ce n'est guère que sur ces témoignages contemporains, un

HONORÉ FRAGONAHD.

peu hyperboliques, il faut l'avouer, que nous pouvons juger de l'une des œuvres importantes de Fragonard, car nous n'avons pas retrouvé la trace de la peinture originale. Il n'en est pas de même de la Visitation, autre tableau religieux d'un fini précieux, dont l'artiste a fait beaucoup de répétitions. Là se revoient ces lumières célestes, ces fumées qui tiennent le milieu entre le nuage et la vapeur de l'encens et font de la visite de sainte Elisabeth à sa fille Marie, une sorte de scène extra-naturelle. Le charme de cette petite toile est réel, et sa couleur tendre offre aussi dans sa manière comme un ressouvenir de Murillo.

Le tableau primitif avait été commandé par M. de Grammont et passa successivement par de riches cabinets, dans celui de Randon de Boisset d'abord. A sa vente, le prince de Conti le paie 7 000 livres; il reparaît encore, est acheté par le ministre de Calonne pour aller échouer à Londres en 1795, où il ne se vend plus que 2100 francs. Est-ce le même qui se trouvait en 1787 dans la collection du chevalier Lambert? Thiéry, en le décrivant, y parle de deux Fragonard dont la Visitation, d'un effet et d'une magie de peinture remarquables.

Rémy, le rédacteur du catalogue Randon de Boisset, ne ménageait pas non plus l'éloge à cette petite toile si prisée, quand il disait qu'elle était « d'un mérite éminent, tant par la finesse de la touche et l'intelligence de la lumière qui est portée à la plus haute perfection ».

Toutefois la peinture religieuse n'a été qu'un simple épisode dans la production artistique de Fragonard. Beaucoup plus vaste a été sa préoccupation du paysage, mais cette fois sous l'influence des Écoles du Nord. Les Hollandais nous avaient précédés dans une façon nouvelle de voir la nature,

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non pas la nature apprêtée, tirée au cordeau et plantée en quinconces par Le Nôtre ou La Quintinie, ou procédant des

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