I. — M. Stéphen Liégeard dans ,1m Caprice de la Plume
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essayer de sauver quelque chose de ce désastre et suivre le procès qui les ruina. D'autre part, M. Malvilan, propriétaire des panneaux décoratifs de Grasse, nous a affirmé que c'est avec M. Gérard, le père de sa future femme, que le jeune Fragonard entreprit son premier voyage à Paris, faisant la route à pied, manière fort en usage alors. Mais tout le monde s'accorde à dire que Fragonard père sauva peu de chose de ses fonds, puisqu'il dut entrer en qualité de commis chez un mercier, et mettre son fils, alors âgé de quinze à seize ans, comme petit clerc chez un notaire. Le jeune saute-ruisseau fit preuve de si peu de goût pour sa nouvelle profession et de tant de dispositions pour le dessin que, peu après, le tabellion lui-même engagea sa famille à le placer plutôt auprès d'un peintre. Sa mère le conduisit donc chez François Boucher, alors dans tout l'éclat de la renommée et du succès. N'acceptant pas les élèves auxquels il fallait donner les premiers éléments, le maître le remit à six mois, et c'est Chardin qu'il indiqua comme le plus capable de lui enseigner les bons principes. Heureux choix! Cet artiste, au talent si français, si respectueux de la nature, mit immédiatement la palette aux mains du jeune Honoré, — c'était son système, — et lui donna surtout en fait de conseils, l'exemple de sa peinture à la fois large, solide et vraie. Les Concourt prétendent pourtant que la seule palette mise par lui dans la main du jeune homme, était la sienne, pour la charger, et que, d'ailleurs, il lui donnait seulement à copier des estampes du temps, assertion peu vraisemblable. Toujours est-il qu'Honoré ne faisant aucun progrès, Chardin dut déclarer à ses parents n'avoir rien pu obtenir de lui.
Heureusement que sans la chercher, le jeune homme, livré à lui-même, trouvait mieux sa voie. Tout en flânant, il entrait
dans les églises, regardait les tableaux et, de retour au logis, les peignait de souvenir. Au bout de six mois, il se rappela le rendez-vous assigné par Boucher et se présenta, ses essais sous le bras, au peintre de la Cour de Cythère. Il ne fut pas refusé cette fois. Flairant un talent naissant, Boucher vit aussitôt le parti qu'il pouvait en tirer, et pour lui donner de l'assurance, dit-on, employa de suite son nouvel élève à lui préparer de grands cartons décoratifs destinés à être reproduits en tapisseries à la manufacture des Gobelins. Après deux ans de cet exercice, l'époque de l'entrée en loges approchant : « Concours pour le prix! » lui aurait dit Boucher; à quoi Fragonard ayant objecté qu'il n'en avait pas le droit, n'ayant pas suivi les cours de l'Académie : « Ça ne fait rien, tu es mon élève ! »
Et, de fait, en 1752, à l'âge de vingt ans, sans grande préparation, sans droits acquis, le jeune peintre brossait son sujet de concours, Jéroboam sacrifiant aux Idoles, et remportait haut la main le prix sur ce pauvre Gabriel de Saint-Aubin, fils du brodeur du roi, qui, du coup, en abandonna la peinture historique pour se consacrer aux amusants dessins d'actualité. Nous ne savons pas si le tableau de ce spirituel dessinateur, qu'il serait curieux de retrouver maintenant, était supérieur à celui de son heureux concurrent, nous en doutons fort, car Saint-Aubin eut toujours une manière brouillée, curieuse dans le croquis et peu propre à la peinture d'histoire. Mais nous pouvons dire que la première œuvre connue de Fragonard est déjà d'une grande harmonie et l'un des meilleurs parmi les tableaux de concours de cette période. Sa composition est bien agencée, quoique théâtrale; on y reconnaît déjà le futur coloriste. La peinture, qui rappelle à la fois de Troy et Boucher, dans les gestes, les costumes et l'aspect général,
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présente pourtant des notes personnelles: le groupe des thuriféraires renversés est pittoresque et par son intensité de ton, prête de l'éclat à la lumière heureusement ménagée. Beaucoup de mouvement, ce désordre amusant dans lequel il excellera, des fumées d'encens encore timides que Ton retrouvera dans maint tableau, de l'harmonie, déjà de l'habileté, enfin toutes les particularités de son futur talent sont là en germe et à l'état de promesses.
Après ce premier succès du Grand Prix, les jeunes artistes ne partaient pas alors immédiatement pour Rome. 11 fallait attendre des vacances à l'Académie de France et des fonds disponibles. Insuffisamment préparé d'ailleurs au séjour en Italie, Fragonard continua à aller chez son maître Boucher, à lui brosser des cartons pour les Gobelins, forte préparation pour faire plus tard de la peinture décorative. Boucher lui procure même des travaux et des reproductions commandées de ses œuvres. Nous en avons la preuve par la copie de son tableau à? Hercule et Omphale, exécutée par son élève pour M. de Sireul. On la retrouve dans sa collection. Cet admirateur passionné du maître n'ayant pu avoir l'original promis à Randon de Boisset, avait dû se rabattre sur la copie de Fragonard.
On connaît un certain nombre de peintures de ce moment, alors que la manière du jeune homme est tout à fait le reflet de celle de son maître comme sujets et comme exécution. Telles sont les deux compositions bien connues, gravées par Beauvarlet en 1760, la Bascule et le Colin-Maillard, Ce sont des jeux de jeunes filles et de jeunes garçons, comme Boucher savait les disposer. C'est qu'en effet en cachant la signature, on les prendrait pour des Boucher : mêmes agencements, mêmes airs de tête. Les graveurs eux-mêmes s'y sont trompés, car les
estampes qui les reproduisent ont été signées d'abord du nom de Boucher et n'ont été restituées qu'ensuite à Fragonard. Les peintures sont décoratives, largement traitées et d'une remarquable fraîcheur de ton. Fragonard n'a plus rien alors de l'élève.
Les études que Ton trouve indiquées dans la vente après
V É N U S E T l' A M O U U Dessin de Fragonard d'après l'Albane.
décès du peintre Baudouin, datent aussi de cette période de transition. Ce sont des têtes de vieillards de grandeur naturelle, un Phi/osoplip appuyé sur sa main, haut de trois pieds, que le catalogue qualifie de « plein de ragoût, d'une touche claire et facile, » œuvres de début que l'aimable gendre de Boucher achetait évidemment pour encourager un talent sympathique. Basan acquit à cette vente, qui eut lieu en 1770, et pour 50 livres, une Récréation dans un Parc, qui promettait
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déjà le futur auteur de tant de vues de jardins animés do spirituelles figures.
Peu de temps avant que Fragonard obtint le prix, le roi Louis XV venait de fonder une École destinée à permettre aux jeunes artistes de compléter leur instruction et à les mettre à même de profiter d'un séjour en Italie. Le grand prix de peinture ne donnait pas de droit, au milieu du siècle dernier, la faculté d'aller passer quatre années à Rome. Le sujet recevait une médaille d'or et s'il annonçait du talent, il obtenait, sur une supplique adressée au directeur des Bâtiments, une petite pension du Roi qui était ordinairement de 300 livres1, et devenait élève protégé. Charles Coypel, à peine nommé premier peintre du Roi, pour remédier à l'insuffisante préparation de ces jeunes gens, proposa au Roi de créer une École où ne seraient admis que ceux qui auraient révélé des aptitudes aux concours des grands prix et où ils passeraient trois ans sous la surveillance d'un membre de l'Académie. Présentée par Lenormant de Tournehem, la proposition de créer six places d'élèves qui laisseraient leurs sièges aux nouveaux à mesure qu'ils partiraient pour Rome, fut adoptée par le Roi en 1748. On loua sur la place du Vieux-Louvre, au coin de la rue Fromenteau, une maison où elle fut installée. C'est là que, sous la direction de Carie Van Loo comme gouverneur et de Lépicié comme professeur d'histoire, entrait, au printemps de 17o3, Honoré Fragonard, alors âgé de vingt et un ans.
Il s'y rencontrait avec Deshayes qui allait bientôt partir, avec Doyen, Rrenet et Monnet, peintres, et les sculpteurs Guiard et de La Rue le jeune. Pajou et Clodion, ses autres camarades, étaient plus avancés que lui. Notre confrère Cou-
1. — Fragonard reçut la gratification de 300 livres du Roi en 1757 (Archives nationales, 0,22o6, folio 360 au verso).
rajod, dans son excellent livre sur YEcole Royale des Élèves protégés, donne la liste des travaux exposés chaque année par les élèves dans les appartements du Roi à Versailles. On y trouve l'indication du premier ouvrage qu'y exécuta Fragonard : Psyché fait voir à ses sœurs les présents quelle a reçus de ï Amour . Nous serions curieux de savoir comment le jeune homme avait compris un tel sujet. L'année suivante, le 13 avril 1755, il exposait encore à Versailles le Sauveur lavant les pieds à ses Apôtres, tableau qui se trouve maintenant dans la cathédrale de Grasse1.
Fragonard ne sortit dePÉcole que dans l'automne de 1756. Un moment pourtant, durant son séjour, il pensa la quitter plus tôt qu'il ne s'y attendait. Une place de pensionnaire peintre était vacante à l'Académie de France. Le Directeur général fit demander à Lépicié, chargé à ce moment des fonctions de premier peintre du Roi, quel était celui des élèves qui désirait aller immédiatement à Rome, sans attendre la fin du stage réglementaire. Lépicié répondit à M. de Marigny le 10 mai 1754, que le choix pouvait seulement tomber sur les trois élèves peintres qui restaient, Fragonard depuis un an, Monnet depuis neuf mois et Brenet depuis quatre mois, mais ces trois élèves ajoutait-il, « ressentent si vivement le besoin des leçons de M. Van Loo, qu'ils supplient qu'on leur permette d'achever leur temps sous un si bon maître, afin de profiter plus efficacement du voyage d'Italie et de mieux lire dans les productions des Raphaël et des Carrache ».
Ce peu de hâte de Fragonard de quitter l'École pour s'italianiser, fait son éloge, comme celui de Van Loo, sous lequel
I. — Voici les dates exactes de son séjour : Fragonard (Jean-Baptiste-Honoré), de tirasse, peintre, élève de Boucher, entré à l'École le 20 mai 1753, âgé de vingt ans, après avoir obtenu le premier prix du 20 août 1752. — Sorti le 20 octobre 1756.
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on n'avait pas encore dit qu'il eût travaillé; maître affectueux autant que respecté, et qui, suivant le mot de Dandré-Bardon, « vivait avec ses élèves comme avec ses enfants ». On le doit dire aussi, Van Loo, tout occupé de ses propres travaux, laissait une grande liberté à toute cette jeunesse, fermant même les yeux sur bien des escapades.
11 fallut pourtant se décider à partir, ainsi l'ordonnait M. de Marigny. Fragonard, au moment du départ, alla voir Boucher. En guise d'adieu et de viatique, le maître, logique avec sa manière et son enseignement, lui dit ce mot typique :
« Mon cher Frago, tu vas voir en Italie les ouvrages de Raphaël et de Michel-Ange ; mais je te le dis en confidence et comme ami : Si tu prends ces gens-là au sérieux, tu es un garçon f . . . perdu ! »
C'est donc le 20 octobre 1756, après avoir fini son temps de séjour, que Fragonard, encore peu préparé aux beautés sévères de l'art romain et muni de l'étrange bénédiction de son maître Boucher, s'acheminait à petites journées vers la Ville Éternelle. La correspondance du marquis de Marigny, directeur des Bâtiments, avec Natoire, le peintre que le jeune homme va trouver au palais Mancini où siégeait alors l'Académie de France l, nous fournira de ses nouvelles.
Natoire2, avec plus d'habileté que de génie, avait, pendant son séjour à Paris, décoré nombre de galeries et d'églises, depuis le Cabinet des Médailles jusqu'à la Chapelle des Enfants-Trouvés. Ses peintures qu'il envoyait régulièrement aux Salons étaient jaunâtres et blafardes, mais il était bon cour-
1. — Le palais Mancini était situé sur le Corso, au coin de la via Lata.
2. — Natoire (Charles-Joseph), né à Nîmes, le 3 mars 1700, mort à Castel- Gandolfo le 29 août 1777.
tisan et ses fades allégories sur la naissance des jeunes princes et princesses, l'avaient bien posé à la cour. On savait qu'il ambitionnait la place de directeur occupée par Jean-François
LUTTE 1)K JACOB AVEC l' ANGE
D après uu dessin au crayou uoir.
de Troy1. Justement ce vieil artiste, au cœur trop jeune, s'était laissé aller à une passion sénile pour la femme d'un médecin; des scènes de jalousie avaient causé du scandale à Rome. La disgrâce ne se lit pas attendre et le Roi, sur la pro-
1. — Archives Nationales : Correspondance des Directeurs de V Académie de France à Rome : 01 1936-1942.
LE COLIN-MAILLARD D'après la Gravure au Burin do Beauvarlet.