‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 13 sur 105 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

HORACE, CÜR. lACE.

V £ désormais le ciel , les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre;

Que les hommes , les Dieux , les Démons et le sort Vréparent contre nous un général effort i Je mets à faire pis , en l’état où nous sommes ,

Le sort et les Démons , et les Dieux et les hommes ; Ce qu’ils ont de cruel, et d’horrible et d’affreux. L’est bien moins que l’honneur qu’on nous fait à tous deux.

Horace.

Le sort qui de l’honneur nous ouvre la barrière , Offre à notre constance une illustre matière :

Il épuise sa force à former un malheur ,

Four mieux se mesurer avec notre valeur :

Et , comme il voit en nous des âmes peu communes. Hors de l’ordre commun, il nous fait des fortunes. Combattre un ennemi pour le salut de tous ,

Et contre un inconnu s’exposer seul aux coups ,

D’une simple vertu c’est l’effet ordinaire ;

Mille déjà l’ont fait , mille pourroient le faire.

Mourir pour le pays est un si digne sort.

Qu’on brigueroit en foule une si belle mort.

Mais vouloir au public immoler ce qu’on aime ,

S’attacher au combat contre un. autre soi - meme , Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frere d’une femme et l’amant d’une sœur !

Et , rompant tous ces noeuds , s’armer pour la patrie Contre un sang qu’on voudroit racheter de sa vie i Une telle vertu n’appartenoit qu’à nous ;

L’éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux ,

Et peu d’hommes au cœur l’ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée.

II est vrai que nos noms ne sauroient plus périr; L’occasion est belle , il nous la faut chérir.

Uous serons les miroirs d’une vertu bien rare ;

Mais votre fermeté tient un peu du barbare.

Peu, même des grands cœurs, tireroient vanité D’aller par ce chemin à l’immortalité.

A quelque prix qu’on mette une telle fumée , L’obscurité vaut mieux que tant de renommée.

Pour moi , je l’ose dire, et vous l’avez pu voir, Je n’ai point consulté pour suivre mon devoir:

Kotre longue amitié , l’amour, ni l’alliance,

K’ont pu mettre un moment mon esprit en balance i Et puisque , par ce choix , Albe montre » en effet, Qu’elle m’estime autant que Rome vous a fait ,

Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome : J’ai le cœur aussi bon ; mais, enfin , je suis homme. Je vois que votre honneur demande tout mon sang , Que tout le mien consiste à vous percer le flanc ; Prêt d’épouser la sœur , qu’il faut tuer le frète ,

Et que , pour mon pays, j’ai le tort si contraire ;

HORACE

Encor qu’à mon devoir je coure sans terreur ,

Mon cccur s’en effarouche , et j’en frémis d’horreur. J’ai pitié de moi -même, et jette un œil d’envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie.

Sans souhait toutefois de pouvoir reculer ,

Ce triste et fier honneur m’émeut sans m’ébranler ; J’aime ce qu’il me donne , et je plains ce qu’il m’ôte i Et si Rome demande une vertu plus haute ,

Je rends grâces aux Dieux de n’ëtre pas Romain ,

Pour conserver encor quelque chose d’humain.

Horace.

Si vous n’Stes Romain , soyez digne de l’ctre ,

Et. si vous m’égalez, faitcs-le mieux paroître.

La solide vertu dont je fais vanité ,

N’admet point de foiblesse avec sa fermeté ;

Et c’est mal de l’honneur entrer dans la carrière ,

Que dès le premier pas regarder en arrière.

Notre malheur est grand ; il est au plus haut point :

Je l’envisage entier; mais je n’en frémis point.

Contre qui que ce soit que mon pays m’emploie , J’accepte aveuglément cette gloire avec joie.

Celle de recevoir de tels commandemens Doit étouffer en nous tous autres sentimens :

Qui , près de le servir , considéré autre chose ,

A faire ce qu’il doit lâchement se dispose :

Ce droit saint et sacré rotnpt tout autre lien.

Rome a choisi mon bras, je n’examine rien»

Avec une alégresse aussi pleine et siiicere Que j’épousai la sœur, je combattrai le freie;

Et.

Et , pour trancher, enfin, ces discours superflus , Albe vous a nommé , je ne vous connois plus.

Je vous connois encore , et c’est ce qui me tue ;

Mais cette âpre vertu ne m’ droit pas connue : Comme notre malheur elle est au plus haut point; Souffrez que je l’admire et ne l’imite point.

Kon , non, n’embrassez pas de vertu par contrainte; Et , puisque vous trouvez plus de charme à la plainte » En toute liberté goûtez un bien si doux. . .

Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous.

Je vais revoir la vôtre et résoudre son ame A se bien souvenir qu’elle est toujours ma femme ,

A vous aimer encor si je meurs par vos mains.

Et prendre en son malheur des sentimens Romains.

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