SCENE II r
Le Yic'il HORACE, CAMILLE.
Le vieil Horace.
M A fille , il n’est plus tems de répandre des pleurs; Il sied mal d’en verser où l’on voit tant d’honneurs : On pleure injustement des pertes domestiques ,
Quand on en voit sortir des victoires publiques. Kome triomphe d’Albe , et c’est assez pour nous ;
5tf HORACE;
Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux.
En la mort d’un amant vous ne perdei qu’un homme Dont la perte est aisée à réparer dans Rome:
Après cette victoire il n’est point de Romain Qui ne soit glorieux de vous donner la main.
Il me faut à Sabine en porter la nouvelle :
Ce coup sera sans doute assci rude pour elle î Et ses trois frères morts par la main d’un époux I.ui donneront des pleurs bien plus justes qu’à vous. Mais j’esperc aisément en dissiper l’orage ,
Et qu’un peu de prudence, aidant son grand courage» Fera bientôt régner sur un si noble cœur ,
Le généreux amour qu’elle doit au vainqueur. Cependant, étouffez cette lâche tristesse;
Recevcz-le , s’il vient , avec moins de foiblesse : Faites-vous voir sa sœur, et qu’en un même Banc Le ciel vous a tous deux formés d’un même sang.
( Il sort. )
s c E Pï E IV.
CAMILLE, iiuU.
C^ui , je lui ferai voir, par d’infaillibles marques , Qu’un véritable amour brave la main des Parques • Et ne prend point de loix de ces cruels tyrans ,
Qu’un astre injurieux nous donne pour parens.
Tu blâmes ma douleur, tu Poses nommer lâche i le Paime d’autant plus que plus elle ce fâche.
Impitoyable pcre ! et par un juste cfFort
Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.
En vit-on jamais un dont les rudes traverses Prissent , en moins de rien , tant de faces diverses y Qui fût doux tant de fois et tant de fois cruel ,
Et portât tant de coups avant le coup mortel ?
Vit-on jamais une ame en un jour plus atteinte De joie et de douleur , d’espérance et de crainte» Asservie en esclave à plus d’événemens.
Et le piteux jouet de plus de changemens ?
Un oracle m’assure , un songe me travaille »
La paix calme l’effroi que me fait la bataille,
Mon hymen se prépare’, et, presque en un moment. Pour combattre mon frere on choisit mon amant.
Ce choix me désespéré , et tous le désavouent :
La partie est rompue , et les Dieux la renouent ; J\ome semble vaincue , et, seul des trois Albains, Curiace en mon sang n’a point trempé ses mains.
O Dieux ! Sentois-je alors des douleurs trop légères Pour le malheur de Rome et la mort de deux freres ? Et me flattois-jc trop quand je croyois pouvoir L’aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir? Sa mort m’en punit bien, et la façon cruelle Dont mon ame éperdue en reçoit la nouvelle ;
Son rival me l’apprend , et, faisant à mes yeux D’un si triste succès le récit odieux ,
11 porte sur le front une alégresse ouverte ,
Que le bonheur public fait bien moins que ma perte j Et bâtissant en l’air sur le malheur d’autrui ,
Aussi- bien que mon ffere , il triomphe de lui.
HORACE
Mais cc n’est rien encore au prix de ce qui reste :
On demande ma joie en un jour si funeste >
II me faut applaudir aux exploits du vainqueur.
Et baiser une main qui me perce le coeur.
En un sujet de pleurs si grand , si légitime ,
Se plaindre est une honte , et soupirer un crime ;
Leur brutale vertu veut qu’on s’estime heureux ,
Et si l’on n’est barbare , on n’est point généreux.
Dégénérons , mon cœur , d’un si vertueux pcrc » Soyons indigne sœur d’un si généreux frère :
C’est gloire de passer pour un cœur abattu ,
Quand la brutalité fait la haute vertu.
Eclatez mes douleurs , à quoi bon vous contraindre ? Quand on a tout perdu , quesauroit-on plus craindre ? Pour cc cruel vainqueur n’ayez point de respect.
Loin d’éviter scs yeux , croissez à son aspect i •Offensez sa victoire, irritez sa colerc.
Et prenez , s’il se peut , plaisir à lui déplaire. . . .
II vient, préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d’un amant.