VJ LETTRE DE M. DE BALZAC
aussi pompeuse qu’elle étoit au tems des prc< luîers Césars. Vous avez même trouvé ce qu’elle avoir perdu dans les ruines de la République , cette noble et magnanime fierté j et il se voit bien quelques passables Traducteurs de sfes paroles et de ses locutions , mais vous êtes le vrai et le fidèle interprète de son esprit et de son courage. Je dis plus , Monsieur j vous êtes souvent son pédagogue , et l’avertissez de la bienséance , quand elle ne s’en souvient pas. Vous êtes le réformateur du vieux tems , s’il a besoin d’embellissement , ou d’appui. Aux endroits où Rome est de brique , vous la rebâtissez de marbre : quand vous trouvez du vuidc , vous le remplissez d’un chef-d’œuvre j et je prends garde que ce que vous prêtez à l’Histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d’elle.
La femme d’Horace et la Maîtresse de Cinna, qui sont vos deux véritables enfantemens , et les deux pures^créaturcs de votre esprit, ne sontelles pas aussi les principaux ornemens de vos deux Poëmcs > Et qu’est- ce que la saine anti- ’quitc a produit de vigoureux et de ferme dans
AM. CO RN E I L L E. yif
le sexe foible , qui scût comparable \ ces nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde , à ces Romaines de votre façon ? Je ne m’ennuie point depuis quinze jours , de considérer celle que j’ai reçue la derniere.
Je l’ai fait admirer à tous les habiles de notre Province : nos Orateurs et nos Poètes eu disent merveilles i mats un Docteur de mes voisins , qui se met d’ordinaire sur le haut style , en parle, certes , d’nnc étrange sorte î et il n’y a point de mal que vous sachiez jusques où vous avez porté «on esprit. Il se contentoit , le premier jour , de dire que votre Émilie étoit la rivale de Caton et de Brutus , dans la passion de la liberté. A cette heure il va bien plus loin. Tantôt il la nomme la possédée du déoMkl de la République , et quelquefois la belle , la raisonnable , la sainte et l’adorable Furie. Voilà d’étranges paroles suc le sujet de vôtre Romaine i mais elles ne sont * pas sans fondement. Elle inspire , en effet , toute la conjuration , et donne chaleur au parti , par le feu qu’elle jette dans l’ame du chef. Elle entreprend , en se vengeant , de’venget toute la tetre : elle veut sacrifier à ion pece une victime ,
Vîii LETTRE DE M. DE B ALZ AC ; &c.
qui seroit trop grande pour Jupiter même. C’est,
à mon gré , une personne si excellente , que je
pense dire peu à son avantage , de dire que
vous êtes beaucoup plus heureux en votre race ,
que Pompée n’a été en la sienne i et que votre /
fille Emilie vaut , sans comparaison , davantage que Cinna , son petit-fils. Si cetui-ci même a plus de vertu que n’a cru Séncque , c’est pour être tombé entre vos mains , et à cause que vous avez pris soin de lui. Il vous est obligé de sort mérite , comme à Auguste de sa dignité. L’Empereur le fit Consul , et vous l’avez fait honnête'^ homme ; mais vous l’avez pu faire par les loix d’un art , qui polit et orne la vérité , qui permet de favoriser en imitant » qui quelquefois se propose le semblable , et ifiielqucfois le meilleur. J’en dirois trop , si j’en disois davantage. Je ne veux pas commencer une dissertation j je veux finir une Lettre , et conclure par les protestations ordinaires , mais très-sincercs et très-véritables , que je suis ,