‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 80 sur 105 · SÉVERE , PAULINE , STRATONICE , FABIAN · texte numérisé non relu

SÉVERE , PAULINE , STRATONICE , FABIAN

Pauline.

Oui, je l’aime, Sévere, et n’en fais point d’excuse: Que toute autre que mol tous Batte et vous abuse ; Pauline a l’ame noble , et parle à coeur ouvert.

Le bruit de votre mort n’cst point ce qui vous perd : Si le Ciel en mon choix eût mis mon hyménée,

A vos seules vertus je me serois donnée ; ït toute la rigueur de votre premier sort Contre votre mérite eût fait un vain effort.

Je découvrois en vous d’assez illustres marques Pour vous préférer même aux plus heureux Monarques» Mais , puisque mon devoir m’imposoit d’autres loix ,

De quelque amant pour moi que monpere eût fait choix » Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne , Vous auriez ajouté l’éclat d’une couronne.

Quand je vous aurois vu, quand je l’aurois haï »

J’en aurois soupiré , mais j’aurois obéi ,

Et sur mes passions ma raison souveraine Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.

Siv ERE.

Que vous êtes heureuse , et qu’un peu de soupirs Fait un aisé remede à tous vos déplaisirs î Ainsi, de vos désirs toujours Reine abiolue ,

Les plus grands changemens vous trouvent résolue.

iff POLYEUCTE,

De la plus forte ardeur vous portez vos esprits Jusqu’à l'indifférence , et peut-être au mépris »

Et votre fermeté fait succéder sans peine La faveur au dédain , et l’amour à la haine.

Qu’un peu de votre humeur ou de votre vertu Soulageroit les maux de ce cœur abattu î Un soupir, une larme à regret répandue M’auroit déjà guéri de vous avoiç perdue ,

Ma raison pourroit tout sur l’amour affoibli ,

Et de l’indifférence iroit jusqu’à l’oubli *,

Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre ,

Je me tiendrois heureux entre les bras d’un autre.

O trop aimable objet qui m’avez trop charmé ! Est-cc-là comme on aime , et ra’ avez-vous aimé ? Pauline.

Je vous l’ai trop fait voir , Seigneur , et si mon amt Pouvoir bien étouffer les restes de sa flamme ,

Dieux, que j’éviterois de rigoureux tourmens !

Ma raison , il est vrai , dompte mes sentimens ;

Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise , Elle n’y règne pas , elle, les tyrannise ;

Et quoique le dehors soit sans émotion ,

Le dedans n’est que trouble et que sédition.

Un je ne sais quel charme encor vers vous m’empotte : Votre mérite est grand , si ma raison est forte i Je le vois encor tel qu’il alluma mes feux ,

D’autant plus puissamment solliciter mes vœux , Qu’il est environné de puissance et de gloire ,

Qu’en tous lieux après vous il traîne la victoire , Que j’en sais mieux le prix , et qu’il n’a point dé^u

J.e gdndrcux espoir que j’en avois conçu.

Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,

Et qui me range ici dessous les loix d’un homme , Repousse encor si bien l’effort de tant d’appas , Qu’il ddchiïe mon amc et ne l’ébranle pas.

C’est cette vertu même, à nos des'rs cruelle,

Que vous louyiez alors en blasphémant contre elle : Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur Qui triomphe à la fois de vous et de mon coeur.

Et voyez qu’un devoir moins ferme et moins sinccie N’auroit pas mc'rité l’amour du grand Sévère.

Ah ! Madame , excusez une aveugle douleur Qui ne connoît plus rien que l’excès du malheur ;

Je nommois inconstance , et prenois pour un crime , De ce juste devoir l’effort le plus sublime.

De grâce , montrez moins à mes sens désolés La grandeur de ma perte et ce que vous valez ;

Et , cachant par pitié cette vertu si rare ,

Qui redouble mes feux lorsqu’elle nous sépare ,

Eaites voir des défauts qui puissent à leur tour Affoiblir ma douleur avecque mon amour.

Pauline.

Hélas 1 cette vertu, quoiqu’enfin invincible,

He laisse que trop voir une ame trop sensible.

Ces pleurs en sont témoins , et ces lâches soupira Qu’arrachent de nos feux les cruels souvenirs ,

Trop rigoureux effets d’une aimable présence , Contre qui mon devoir a trop peu de défense.

Mais si vous estimez ce vertueux devoir ,

Conservei-m’en la gloire et cessez de me voir. Epargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte > Epargnez-moi des feux qu’à regrec je surmonte i Enfin, épargnez-moi ces tristes entretiens.

Qui ne font qu’irriter vos tourmens et les miens.

S é V ER E.

Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste ! Pauline.

Sauvez-vous d’une vue à cous les deux funeste.

Quel prix de mon amour ! Quel fruit de mes travaux ! Pauline.

C’est le remede seul qui peut guérir nos maux.

Je veux mourir des miens; aimez-cn la mémoire. Pauline.

Je veux guérir des miens-, ils souilleroient ma gloire, S â V £ R E.

Ah ! puisque votre gloire en prononce l’arrêt ,

Il faut que ma douleur cede à son intérêt ;

Est-il rien que sur moi cette gloire n’obtienne ?

Elle me rend les soins que je dois à la mienne. Adieu. Je vais chercher au milieu des combats Cette immortalité que donne un beau trépas ,

Et remplir dignement , par une mort pompeuse ,

De mes premiers exploits l’attente avantageuse ;

Si toutefois , après ce coup mortel du sort ,

J’ai de la vie assez pour chercher une mort.

Pauline.

J^t moi , dont votre vue tugmente le supplice ,

TRAGÉDIE. i;,

Je réviterai même en votre sacrifice i

Et seule dans ma chambre, enfermant mes regrets,

le vais pour vous aux Dieux faire des voeux secrets.

Puisse le juste Ciel , content de ma ruine ,

Combler d’heur et de jours Polyeuctc et Pauline ! Pauline.

Puisse trouver Sévere, apres tant de malheur ,

Une félicité digne de sa valeur !

Il la trouvoit en vous .

Pau l I n X.

Je dépendois d’un perc.

O devoir qui me perd et qui me désespère Adieu , trop vertueux objet et trop charmant î Pauline.

Adieu, trop malheureux et trop parfait amant !

( Siytu tt Fàbiaa sorient. )

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POLYEUCTE

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